‹ Les Fils de familleChapitre 95 sur 108 · Partie II · 24

Partie II · 24

Cinq années environ se sont écoulées depuis la séparation de Maurice et de son père, époque à laquelle Jeane Dumirail a épousé Albert San-Privato. La scène suivante se passe à Paris chez maître Thibaut, notaire de madame de Hansfeld, lequel avait été autrefois désigné par Maurice à son père comme le fondé de pouvoir entre les mains de qui devait être déposé le montant de la succession de madame Dumirail ; ce notaire est aussi depuis longtemps chargé de la gestion des affaires de M. Richard d’Otremont, et tous deux s’entretiennent, ce jour-là, au coin d’un foyer pétillant, car la froidure de janvier se fait vivement sentir. Le cabinet où a lieu cet entretien est meublé avec un luxe sévère : une caisse de fer, dite de sûreté, est placée dans un coin de cette vaste pièce ; une porte à deux battants communique à un salon, et une autre petite porte de dégagement ouvre sur un corridor conduisant à l’étude. Maître Thibaut, homme de soixante ans, a le regard fin, le sourire railleur ; sa physionomie joviale révèle son inaltérable bonne humeur. Richard d’Otremont va bientôt atteindre sa quarantième année ; il a conservé les dehors et les manières d’un homme de la meilleure compagnie.

— Ainsi, cher monsieur Thibaut, — disait M. d’Otremont d’un air pensif, — afin de clairement résumer l’espèce de consultation judiciaire que vous venez de me donner de si bonne grâce, un homme marié en communauté de biens peut disposer comme il l’entend des biens de sa femme, si considérables qu’ils soient ?

— Distinguons, mon cher client, distinguons… Oui, sans doute, le mari peut disposer des biens de sa femme comme il l’entend, mais non point les vendre sans le consentement d’icelle, ajouterai-je en véritable tabellion que je suis.

— C’est-à-dire que le mari ne peut disposer que de l’emploi des revenus ?

— C’est cela.

— Mais il en dispose absolument, selon son bon plaisir, sans que sa femme puisse s’opposer à l’usage que fait son mari du revenu commun ?

— Distinguons encore, mon cher client ; car si, d’aventure, le mari s’avisait de dissiper follement les revenus de sa femme, elle est protégée par la loi contre ces dilapidations, en cela qu’elle peut intenter une demande en séparation de biens, voire même de corps ; laquelle demande est toujours accueillie et suivie d’effet, s’il est avéré que le mari est un dissipateur.

— Mais dans le cas contraire ?

— Comment ?

— Tenez, cher monsieur Thibaut, je vais, par exemple, vous préciser ma pensée. Je suppose qu’au lieu d’être célibataire, je me suis marié il y a douze ou quinze ans ; mais après quelques mois de mariage, ma femme et moi, nous nous séparons d’un commun accord…

— Très-bien… Ah ! si l’on se séparait comme cela, tout de suite, par manière de précaution ou de prévision, que de bon temps l’on gagnerait ! Que ne me suis-je ainsi séparé de ma diablesse de femme !… j’aurais ainsi escompté une dizaine d’années de béatitude délicieuse, de quiétude ineffable, de félicité céleste. Ô Athénaïs !… — ajouta maître Thibaut avec un accent d’invocation comique ; — ô Athénaïs ! je te demande un peu qu’est-ce que cela t’aurait fait de t’en aller tout de suite, et de laisser ainsi ton Scipion parfaitement tranquille et débarrassé de ta présence ?

— Quel Scipion ?

— Le Scipion de ma femme ? eh ! c’est moi, parbleu ! Scipion Thibaut ; moi, Scipion, par la grâce de feu mon père, un forcené brave homme du club des Cordeliers, qui, dans sa ferveur républicaine, m’a baptisé de ce nom de la vieille Rome.

— C’est plaisir de voir, cher monsieur Thibaut, avec quelle philosophique sérénité vous évoquez le souvenir de vos infortunes conjugales, reprit M. d’Otremont en souriant. — D’honneur ! sous le rapport du stoïcisme, vous êtes digne de porter le nom d’un vieux Romain ! Mais, pour revenir à ma supposition, je me suis donc, il y a douze ou quinze ans, amiablement séparé de ma femme, avec qui j’étais marié en communauté de biens. J’ai voyagé pendant de longues années ; j’arrive en France… et j’apprends que ma femme, pendant mon absence, s’est enrichie, qu’elle possède, par exemple, un million…

— Quelle est l’origine de ce million ?

— Que sais-je ! elle l’aurait gagné, si vous voulez, à l’une de ces loteries allemandes dont on lit les annonces dans les journaux.

— Vous me rappelez là, mon cher client, l’une des manies d’Athénaïs. Elle avait la rage de mettre toujours à la loterie de Francfort-sur-le-Mein, de compte à demi avec mon premier clerc. Mes premiers clercs étaient, de naissance, de prédestination, les associés, les coopérateurs de ma scélérate de femme…

— Eh bien, la mienne… (c’est-à-dire celle que je me donne en imagination) a donc gagné un million. Elle a acheté un hôtel, elle mène grand train. J’arrive de mon voyage, j’use de mes droits de chef de la communauté, je suis (toujours en vertu de ma supposition), je suis très-avare ; je mets l’hôtel de ma femme en location, je vends ses chevaux, ses voitures ; je renvoie ses gens et je l’oblige à vivre comme moi, avec la plus sévère économie, tranchons le mot, avec une avarice sordide. Ma femme peut-elle légalement m’obliger à vivre moins parcimonieusement, et ainsi échapper aux dures privations que je lui impose ?

— Pas le moins du monde. Vous disposez, non du fonds, mais du revenu du bien de votre femme comme bon vous semble, et, pourvu que vous ne manquiez jamais d’égards envers elle, que vous vous montriez bon ménager des biens de la communauté, que vous justifiiez du placement régulier et avantageux des épargnes que vous faites et que vous imposez à votre chaste moitié, elle n’a pas un mot à dire.

— Je puis réduire nos dépenses communes à cent louis par an, je suppose, quoique les revenus de ma femme s’élèvent à cinquante, à cent mille livres de rente ?

— Vous pouvez, si cela vous plaît, obliger votre femme à se contenter, pour elle et pour vous, de douze cents francs par an.

— Et, légalement, elle doit se soumettre ? Elle ne peut intenter contre moi une demande en séparation de biens ?

— Non, certes !

— À merveille, je suis ravi de ce que vous m’apprenez-là, — dit M. d’Otremont se frottant les mains avec une expression de contentement haineux et comme s’il eût puisé dans les renseignements du notaire la certitude de satisfaire une vengeance. — Ainsi, cher monsieur Thibaut, pourvu que je me montre le plus révérencieux des fesse-Mathieux envers ma moitié, ainsi que vous le dites, il faut qu’elle ronge son frein, et qu’adorant le bien-être, le luxe, elle se résigne à vivre presque dans la misère ?

— Évidemment, puisqu’elle ne pourrait obtenir une séparation de biens et de corps qu’en témoignant de vos ruineuses prodigalités ou de vos mauvais traitements. C’est justement ainsi que j’ai obtenu contre Athénaïs : primo, ma séparation de biens ; secundo, ma séparation de corps… et quel corps ! cinq pieds six pouces, un embonpoint plus que proportionné à sa taille ! On la dit maintenant monstrueuse. Jugez du poids énorme dont j’ai été allégé par ma séparation ; car, hélas ! hélas ! mon cher client, j’étouffais en ménage, moralement et physiquement…

— Ah ça ! cher monsieur Thibaut, j’aime à croire que vous n’aviez pas à reprocher à Athénaïs de s’être livrée à des sévices graves contre votre personne ?

— Contre moi ? Non pas !… Ma femme ne m’aimait point assez pour cela ; mais, dans une querelle de jalousie, elle a, d’un coup de pincette, cassé un bras au meilleur maître clerc que j’aie eu de ma vie, un charmant garçon, nommé Armand, plein de savoir, d’intelligence, de probité. Il possédait toute ma confiance ; mais, dame ! après qu’Athénaïs lui a eu cassé un bras, il n’a plus voulu remettre les pieds chez nous, ce pauvre Armand, de crainte d’avoir les membres brisés les uns après les autres ! Alors, ma foi ! la perte de mon maître clerc m’a exaspéré, j’ai intenté ma demande en séparation contre Athénaïs, non parce qu’elle cassait les bras à mes clercs, mais parce qu’elle faisait en toilette des dépenses extravagantes, sans parler des cadeaux à ses galants. Vous comprenez, avec une tournure et une figure pareilles aux siennes, il faut qu’une femme s’exécute ; et cependant, c’est justement à cause de sa laideur que je l’avais épousée, cette énorme trompeuse d’Athénaïs.

— Trompeuse !… Il me semble pourtant, cher monsieur Thibaut, que, selon vous, sa figure et sa tournure tenaient au moins ce qu’elles promettaient ?

— Au contraire ; je m’étais dit : « Athénaïs a trente ans, elle est veuve, et, quoiqu’elle ait, de son premier mariage, un fils nommé Blanchard (par parenthèse, le plus hargneux, le plus méchant petit bossu qui ait été marqué au B), la fortune personnelle d’Athénaïs est assez considérable ; de plus, elle ressemble suffisamment à un tambour-major déguisé en femme ; elle a les yeux verts, le nez camard ; elle est rousse, c’est bien le diable si, ainsi tournée, elle est jamais susceptible d’amouracher mes clercs ; car, pour nous autres notaires mariés, les jeunes gens de notre étude sont souvent une nichée de serpenteaux que nous réchauffons dans notre sein et au feu de notre poêle… » Vous comprenez ?

— Parfaitement.

— Eh bien, erreur ! illusion ! déception !… malgré les précieuses garanties que semblaient m’offrir les yeux verts, le nez camard, le crin rouge, et autres désagréments d’Athénaïs, elle a, par excès d’amour, cassé le bras au phénix des maîtres clercs, sans parler de ceux qu’elle n’a pas rendus manchots. Vous voyez donc bien, mon cher client, que j’ai le droit de m’écrier : « Athénaïs, tu as été une énorme trompeuse !… je m’endormais sur les deux oreilles, plein d’une religieuse confiance dans ta laideur atroce !… et va-t’en voir s’ils viennent !… » Eh, parbleu ! ils n’ont pas manqué de venir, les scélérats, que dis-je ?… non, respect au malheur !… les infortunés !…

— C’était et ce doit être une bien terrible femme qu’Athénaïs, pauvre monsieur Thibaut !

— Jugez-en… Savez-vous quel joli surnom l’on donnait à Athénaïs, dans mon étude et dans notre société ?

— Je l’ignore absolument.

— Figurez-vous qu’on l’appelait l’Ogresse. Hein ! mon cher client, c’est assez clair, l’Ogresse ?

— En effet, cet effrayant surnom suffit à donner le frisson ! — dit en souriant M. d’Otremont ; — aussi, je vous félicite de toute mon âme de cet allégement, de ce desétouffement que vous exprimez d’une façon si pittoresque… Et qu’est-elle devenue, votre femme ?

— J’ai ouï dire qu’elle fait toujours des siennes. L’âge (elle a maintenant au moins quarante-huit ans), l’âge ne l’a pas calmée : au contraire, il paraît qu’elle est plus ogresse que jamais ! et qu’elle se ruine pour un Olibrius, une espèce d’hercule, selon le rapport de Blanchard, ce méchant petit bossu, fils du premier lit d’Athénaïs. Il est furieux de voir sa mère manger sa fortune ; il est venu me consulter sur les moyens à prendre pour la faire interdire.

En ce moment, l’un des clercs de maître Thibaut entre par la petite porte communiquant au couloir, et dit à son patron :

— M. Maurice Dumirail désire vous parler tout de suite, monsieur, pour une affaire très-urgente.

— Que le diable l’emporte ! — répond brusquement M. Thibaut devenu soudain soucieux ; dites-lui que je suis occupé, que je ne peux pas le recevoir, ou mieux… que je suis sorti ; c’est le seul moyen de me débarrasser de lui.

— Nous avons dit, monsieur, que vous étiez dans votre cabinet.

— Eh bien, qu’il attende, et s’il s’ennuie d’attendre, qu’il s’en aille ; surtout, ne le retenez pas.

Le clerc s’incline et sort, laissant son patron seul avec Richard d’Otremont.

Le nom de Maurice Dumirail avait paru causer une impression aussi désagréable à M. d’Otremont qu’au notaire, et celui-ci, lorsque son clerc eut quitté son cabinet, s’écrie :

— Maudit soit le quémandeur ! je me croyais débarrassé de lui ; car je n’en avais pas entendu parler depuis six mois ! Il vient sans doute me carotter encore un emprunt de quelques centaines de francs ; quand je dis emprunt, je suis poli, c’est une aumône que je devrais dire ; mais, assez de charité, j’ai mes pauvres. Ce drôle-là m’a ainsi soutiré, par petites sommes, près de trois mille francs, sous prétexte que j’étais son notaire au temps de sa fortune ; mais il y a beaux jours que ce temps-là est passé. Il s’est ruiné bêtement, ainsi que tant d’autres fils de famille, oisons de la même volée. Tant pis pour lui, et…

Puis, remarquant l’air soucieux et le silence de M. d’Otremont, le notaire ajoute :

— À quoi pensez-vous donc, mon cher client ? Vous semblez attristé.

— Je pense, en effet, à quelque chose de fort triste.

— Qu’est-ce donc ?

— Ce quémandeur dont vous parlez aujourd’hui avec un si juste dédain, Maurice Dumirail, qui, maintenant, selon ce que j’ai appris de source certaine, est dégradé à ce point qu’il vit aux dépens des femmes…

— Quoi !… vous croyez que ce malheureux-là ?…

— Je suis assuré de ce que je vous dis, et, cependant, j’ai vu Maurice Dumirail, il y a de cela cinq ou six ans, débarquer tout frais, tout naïf de ses montagnes ; la candeur, la franchise, la physionomie attrayante et ouverte de ce tout jeune homme m’avaient inspiré une vive sympathie ; cependant, par suite de circonstances bizarres, j’ai été sur le point de le tuer en duel.

— Maurice Dumirail ?

— Oui. Mais, heureusement pour lui et pour moi, je l’ai épargné à la prière d’un homme à qui je dois d’avoir traversé, sans trop de malencontre, les années orageuses de ma jeunesse, et d’être arrivé, ainsi que je le suis, à la maturité de l’âge sans dissiper ma fortune ; moi, témoin de ruines semblables à celle de Maurice Dumirail.

— Votre mentor, mon cher client, ne pouvait choisir un meilleur élève que vous ; car je sais de quelle façon vous régissez votre fortune ; j’affirme que vous êtes un modèle d’ordre et de régularité, bien que vous viviez en grand seigneur.

— Je dois à mon ami Charles Delmare ces excellents principes, dont je ne me suis jamais départi.

— Comment !… Charles Delmare ? ce magnifique prodigue qu’on appelait le beau Delmare, et qui éblouissait Paris de son faste, il y a de longues années ?…

— Lui-même.

— Ah çà ! mais ce merveilleux professeur d’économie domestique s’est ruiné, dit-on, comme un sot !

— Que voulez-vous, cher monsieur Thibaut ! ne voit-on pas les professeurs de philosophie, ces docteurs en sagesse, commettre souvent d’énormes folies ? Mais, du moins, Charles Delmare, s’il a perdu sa fortune, a conservé son honneur. Je ne connais pas de caractère plus noble, plus généreux que le sien.

— Et qu’est-il devenu, cet ex-beau ?

— Il est retourné dans sa solitude, d’où il était sorti momentanément lors de l’arrivée de Maurice Dumirail à Paris, dans l’espoir de sauvegarder ce jeune homme des entraînements de son âge…

— Eh bien, ce digne mentor a dû être fièrement déçu dans ses espérances. Non-seulement ce Dumirail a mangé, comme un niais, la succession de sa mère, pour laquelle il n’a pas eu un regret, mais il m’a indigné par sa sécheresse de cœur, et révolté par le cynisme de ses récriminations injurieuses contre la mémoire de son père, parce que celui-ci, sachant que ce garnement dissiperait jusqu’au dernier sou l’héritage paternel, avait utilement consacré sa fortune à la fondation d’une ferme-école dans le Jura.

— En effet, Maurice Dumirail, lorsque je le fréquentais, s’est souvent et violemment plaint à moi d’avoir été déshérité par son père…

— Tout homme sensé eût agi ainsi que feu M. Dumirail… J’ai su les détails de toute cette affaire par son fondé de pouvoir, qui m’a apporté cinq cent quarante mille francs, montant de la succession de feue madame Dumirail, ainsi que trente-trois mille francs composant la fortune de sa nièce, mademoiselle Jeane Dumirail, plus tard connue sous le nom de San-Privato, dont on a tant et tant parlé. Mon Dieu ! qu’elle était donc ravissante et séduisante, ma chère cliente ; car elle était et est encore ma cliente, madame San-Privato.

— Ah ! — reprend M. d’Otremont, de qui la figure devient mélancolique et pensive, — madame San-Privato a été, pendant trois hivers, la femme la plus recherchée, la plus à la mode de Paris ! Dieu sait si la moitié des aventures qu’on lui a prêtées étaient réelles ; mais, en admettant même cette réduction, notre diabolique doña Juana, ainsi qu’on l’appelait dans le monde, aurait pu, disait-on, comme son modèle et son homonyme masculin, don Juan, inscrire sur son amoureux calendrier l’effrayant : Mille e tre.

— Ce qui signifie en bon français ?

— Mille et trois.

— Mille et trois galants ! Excusez du peu ! Quelles histoires on fait dans le monde ! elles sont vraiment incroyables.

— Malheureusement, si incroyables qu’elles soient, le méchant les croit, ou plutôt feint d’y croire, non que je veuille nier les scandaleuses aventures de madame San-Privato ; elles n’ont été que trop réelles et trop retentissantes ! Mais quelles tempêtes de haines acharnées, de calomnies odieuses ou stupides cette jeune femme a soulevées contre elle, tantôt par son audace, tantôt par ses dédains ; n’a-t-on pas eu l’infamie de prétendre qu’elle se vendait ! elle la délicatesse, la fierté même, malgré le désordre de ses mœurs !

— Ah ! mon cher client, que vous me faites plaisir en me parlant ainsi ! car, du moins, à ce sujet, madame San-Privato est irréprochable ; moi, son notaire, je le sais mieux que personne : je vous l’ai dit, sa fortune se montait à la somme de trente-trois mille et quelques cents francs, il y a cinq ans de cela ; eh bien, depuis son mariage, elle a prélevé chaque année cinq mille francs sur son capital, pas un liard de plus… et, avec cette somme, elle suffisait à sa toilette, à toutes ses dépenses personnelles ; car telle est sa délicatesse qu’avant d’être séparée de M. San-Privato, elle m’a dit cent fois qu’elle tenait à honneur de ne pas coûter un centime à son mari. Elle lui payait deux cents francs par mois de pension pour son logis et sa nourriture ; elle employait ce qui lui restait à ses autres dépenses ; enfin, depuis sa séparation, elle a suffi à tout, avec ses cinq mille francs par an, sauf une quinzaine de cents francs qu’elle a pris en surplus pour meubler son petit appartement. C’était un prodige d’ordre, d’économie et d’élégante simplicité.

— En effet, les toilettes de madame San-Privato, lorsque je la voyais dans le monde, étaient toujours d’une extrême simplicité, quoique d’un excellent goût : une robe de gaze ou de mousseline, une fleur dans ses cheveux, jamais un bijou, et cependant elle éclipsait les femmes les plus jolies ou les plus splendidement parées. Je me suis beaucoup occupé d’elle pendant l’hiver qui a précédé son départ pour Florence, où elle est, je crois, encore à cette heure ; car de cette ville était datée la dernière lettre qu’elle m’a écrite. Nous sommes restés dans les meilleurs termes.

— C’est aussi à Florence que j’ai, il y a trois mois environ, envoyé à madame San-Privato les fonds qui lui restaient. Ainsi, vous avez été amoureux d’elle, mon cher client ?

— Passionnément amoureux.

— Et heureux, cela va de soi ?

— Non pas, j’ai dominé mon amour ; j’ai été plus courageux encore, j’ai renoncé à l’espoir presque certain du bonheur.

— Peste ! mon cher client, mieux que moi vous auriez droit au beau nom de Scipion le Continent.

— Que voulez-vous ! j’avais peur…

— Vous, Richard d’Otremont, peur ! et de quoi ? de qui ?

— De madame San-Privato ; je la trouvais trop dangereuse.

— Comment cela, dangereuse ?

— J’aurais été d’une jalousie féroce, et Dieu sait si la coquetterie enragée de doña Juana m’aurait donné lieu d’être jaloux ; d’ailleurs, poussant jusqu’au bout la logique de son caractère et son audacieuse franchise, elle ne s’engageait jamais à la constance.

— Ah çà ! et son mari ? Je n’ai pu démêler, d’après ce qu’elle me disait de lui, comment il prenait les choses.

— Il possédait, ce semble, votre philosophie, cher monsieur Thibaut. Je dis ce semble, parce que bien des fois j’ai très-attentivement observé à la dérobée San-Privato, lorsque, dans le monde, sa femme se compromettait avec cette hardiesse inouïe qui, ordinairement, décèle une innocence d’Agnès ou l’insolent dédain des plus simples convenances.

— Eh bien, en ces moments-là, qu’advenait-il de la mine de mon cher et honorable collègue San-Privato ?

— Parfois, il devenait livide ; sa figure prenait alors une expression si effrayante, que je craignais toujours de le voir éclater sur l’heure, ou d’apprendre, le lendemain, quelque tragique vengeance dont sa femme aurait été victime. Mais non, il n’en était rien : je le revoyais le lendemain dans le monde, donnant le bras à doña Juana, toujours souriant et triomphant.

— Il devait pourtant avoir conscience du ridicule dont il était couvert, lui, jeune, charmant et trompé, tandis que, moi, je jouissais du moins de l’inestimable agrément de pouvoir trouver d’un ridicule atroce les galants d’Athénaïs ! je pouvais les plaindre, ces infortunés ; j’avais le beau rôle !

— San-Privato, ne possédant pas le même avantage que vous, feignait de braver ou d’ignorer tout ce qui, sans doute, blessait profondément son orgueil.

— Du reste, il a sagement agi en se séparant à l’amiable de sa femme, lorsqu’il a été nommé ministre à Berlin. Depuis lors, ma charmante cliente a continué, comme par le passé, de se suffire à elle-même, sans vouloir écouter mes conseils à l’endroit d’une demande de pension qu’elle pouvait exiger de son mari ; elle a toujours été intraitable à ce sujet.

— Encore une fois, n’est-ce pas un contraste étrange que cette scrupuleuse délicatesse opposée à des mœurs si scandaleuses ?

— J’admets comme vous cette délicatesse et cette fierté de caractère, mon cher client ; mais je me demande avec anxiété de quoi vivra madame San-Privato lorsqu’elle aura épuisé les derniers fonds que je lui ai envoyés à Florence ?

— Monsieur, c’est une lettre de madame la baronne de Hansfeld, — vient dire au notaire le clerc, en entrant de nouveau dans le cabinet, et remettant une lettre à son patron.

Puis, il ajouta :

— Monsieur Dumirail s’impatiente fort et fait tapage dans l’étude ; il semble avoir un peu trop bien déjeuné.

— En vérité, cela devient insupportable ! — s’écria maître Thibaut. — Prévenez M. Dumirail que, s’il ne se tient pas tranquille, on ira chercher le commissaire de police, et qu’on le fera jeter à la porte par la garde. Est-ce qu’il s’imagine nous intimider avec ses six pieds et ses épaules d’hercule ? — ajouta le notaire en décachetant et parcourant des yeux le billet de madame de Hansfeld.

Après quoi, il dit :

— Priez le maître clerc de répondre pour moi à madame de Hansfeld que le renouvellement du placement hypothécaire est convenu ; il n’y a plus qu’à signer. J’enverrai l’acte demain chez madame la baronne.

— Très-bien, monsieur. Mais qu’est-ce qu’il faut répondre à M. Dumirail ?… Il dit qu’il ne s’en ira pas sans vous avoir vu, et il a menacé notre camarade Michel de lui donner des coups de pied dans le ventre, parce que Michel l’engageait poliment à patienter.

— Mais c’est une peste publique qu’un pareil chenapan ! — s’écria maître Thibaut. — Menacez-le du commissaire de police et mettez-le à la porte !

— Monsieur, il est capable de tout briser dans l’étude, si maintenant on lui dit que vous refusez de le recevoir.

— Mon cher monsieur Thibaut, — reprit Richard d’Otremont, — je connais l’homme et sa ténacité… car, à moi aussi, depuis sa ruine, il a soutiré diverses sommes sous le prétexte que nous avions croisé le fer ensemble. Vous ne vous débarrasserez de lui qu’en le recevant et en lui prêtant quelques louis, sinon vous n’échapperez pas à une altercation toujours regrettable.

— Vous avez raison, il n’y a pas d’autre moyen de me débarrasser de ce drôle, — reprend le notaire.

Puis, s’adressant à son clerc :

— Dites à ce Dumirail qu’il attende encore, et, dans un quart d’heure, je le recevrai.

Le clerc sortit, afin d’exécuter les ordres de son patron.

Au nom de madame de Hansfeld, la physionomie de M. d’Otremont s’assombrit et devint singulièrement haineuse ; car, sans parler d’autres griefs, il ne pouvait pardonner à Antoinette d’avoir autrefois voulu le rendre complice ou instrument d’une sorte d’assassinat, en le poussant à provoquer Maurice dans un duel inégal. Richard dit donc au notaire avec un sourire sardonique :

— Au moment où votre clerc est entré, nous parlions de madame San-Privato, si fière, si délicate, malgré le scandale de sa conduite. Quelle différence entre elle et ces femmes dont la Hansfeld est l’un des types les plus haïssables !

— Il est certain, mon cher client, que vous n’aimez pas la baronne… Eh ! eh ! peut-être parce que vous l’avez trop aimée ?

— En tout cas, cet amour se serait transformé en une solide haine, dont j’espère donner bientôt une preuve touchante à cette créature. J’ai à régler avec elle d’anciens comptes.

— Et vous êtes un homme d’une scrupuleuse exactitude en affaires. Mais quelle vengeance tirer d’une jeune et jolie femme ?

— Quelle vengeance ?… C’est là mon secret, et, qui plus est, le vôtre, cher monsieur Thibaut !

— Comment donc cela ?

— Vous avez fourbi, aiguisé l’arme dont je frapperai madame de Hansfeld.

— Moi, j’ai fourbi, aiguisé quelque chose ? Allons, mon cher client, vous vous moquez de votre humble serviteur.

— Je ne me moque point. Le hasard m’avait fait tomber entre les mains une arme dont j’ignorais au juste la portée. C’est à vous que je dois de la connaître, et, Dieu me damne ! jamais cette âpre courtisane n’aura reçu un coup plus douloureux !

— C’est une charade, mon cher client, et je donne bravement, comme on dit, ma langue aux chiens ; mais vous êtes vraiment féroce !… Après tout, cette pauvre baronne ne fait ni pis ni moins que ses pareilles.

— Vous êtes indulgent.

— Dame ! c’est la faute à Athénaïs.

— Si vous êtes indulgent ?

— Sans doute ; car, auprès d’elle, toutes les autres femmes me paraissent de véritables petits anges. Elle embellit à mes yeux le reste de l’espèce humaine. Mais, sérieusement, madame de Hansfeld n’est ni plus ni moins coquine que ses semblables.

— N’a-t-elle pas ruiné ce malheureux Maurice Dumirail ? Vous le savez mieux que personne, vous, son notaire.

— Il est vrai qu’en moins de quatre ans, la succession de sa mère, montant à cinq cent et tant de mille francs, a été fricassée ; mais, soyons justes, il en a mangé sa bonne part : il avait un joli hôtel, six chevaux dans son écurie, table ouverte, loge à l’Opéra et tout ce qui s’ensuit, sans compter le lansquenet, qui l’a achevé ; car, lorsqu’il ne possédait plus environ que cinquante mille francs, il s’est avisé de jouer pour se refaire, et, entre autres, il a perdu mille louis en une nuit. Tout cela n’est pas entré dans la poche de la baronne, que diable !

— Maurice m’a dit, et il a répété à qui voulait l’entendre, qu’il avait donné pour deux ou trois mille louis de diamants à la Hansfeld.

— Parbleu ! quand on affiche pour maîtresse une femme entretenue millionnaire, les dépenses doivent monter en conséquence ; je m’étonne, mon cher client, que vous, un homme du monde et de tant d’expérience, vous ne trouviez pas la chose la plus simple du monde. Après tout, tant pis pour les niais !

— Diriez-vous aussi : tant pis pour les victimes d’un vol odieux, d’une filouterie qui aurait dû envoyer la Hansfeld à Saint-Lazare avec ses égales non millionnaires ?

— De quel vol voulez-vous parler ?

— Maurice Dumirail affirme (et je la crois capable de cette infamie) que la Hansfeld lui a proposé d’entrer avec elle de compte à demi dans une prétendue spéculation, et qu’elle lui a ainsi volé, c’est le mot, environ cent mille francs ; car il va sans dire qu’il n’existait d’autre spéculation que celle de dépouiller ce malheureux.

— Quant à cela, je l’avoue, la baronne est une commère beaucoup trop défiante et madrée en affaires pour se lancer dans les spéculations. Elle place solidement ses capitaux en premières hypothèques, ou bien encore, elle achète, ainsi qu’elle l’a fait dernièrement, une magnifique ferme en Beauce, d’un rapport net de vingt-sept bonnes mille livres de rente ; en un mot, elle a tellement horreur de ce qui peut ressembler à de la spéculation, qu’elle n’a jamais voulu acheter une seule action de chemin de fer. Aussi, je ne connais pas de fortune plus claire, plus solide que celle de la baronne. Peste ! savez-vous qu’en valeurs mobilières et immobilières, son avoir se monte, selon son dernier inventaire, à plus de deux millions trois cent mille francs, sans compter ses diamants ?

— Ah ! cher monsieur Thibaut, vous n’imaginez pas le plaisir que j’ai à vous entendre ! Vous me ravissez en m’apprenant que la Hansfeld est si riche.

— Vraiment ?

— Je voudrais qu’elle fût dix fois plus riche encore.

— Elle que vous haïssez si fort, mon cher client ?

— C’est justement parce que je la hais de tout mon cœur, que je voudrais la voir dix fois plus riche qu’elle ne l’est.

— Encore une charade.

— Mais tous ces biens, la Hansfeld les possède sous son nom ? — demande Richard d’Otremont après un moment de réflexion, — sous son véritable nom ?

— Certainement : sous le nom d’Antoinette, baronne de Hansfeld. Sous quel nom voulez-vous qu’elle possède ?

— C’est juste, — reprend M. d’Otremont, ne disant pas évidemment toute sa pensée.

Puis, se levant et tendant la main au notaire :

— Adieu, cher monsieur Thibaut ; mille fois merci encore de votre consultation judiciaire ; et, à ce sujet, encore une question, ce sera la dernière. Je me suis, vous le savez, supposé marié…

— Oui ; et, de retour d’un long voyage, vous trouvez votre femme millionnaire ; en suite de quoi, selon votre droit, vous prenez l’administration des biens de la communauté.

— Parfaitement ; mais comment établir mon identité pour cela ?… Faut-il un acte, des pièces, un jugement ?

— Pour vous mettre en possession d’état, comme nous disons ; en d’autres termes, pour avoir la disposition de l’usufruit des biens de votre femme ?

— Oui…

— Il n’est besoin d’aucun jugement, d’aucun acte pour cela, vous dites purement et simplement : « Je suis M. d’Otremont, » et, en vertu de votre qualité de conjoint, vous usez de vos droits. Ça n’est pas plus malin que cela.

— Bravo ! c’est à merveille !…

— Ah çà ! mon cher client, me sera-t-il permis, indiscrétion à part, de vous demander à quoi peuvent vous servir ces renseignements ? Vous êtes, grâce à Dieu, célibataire !

La porte du couloir s’ouvrit de nouveau, le clerc rentra tenant une lettre à la main, et, s’adressant à M. d’Otremont :

— Monsieur, votre cabriolet vous attend, et votre domestique, qui vient de l’amener, a chargé le concierge de monter cette lettre, que l’on a apportée chez vous tout à l’heure. Il paraît qu’elle est très-urgente et très-importante.

— Je vous remercie, monsieur, — dit Richard prenant la lettre.

Et, avant de la décacheter, s’adressant courtoisement au notaire :

— Vous permettez ?…

— Parbleu ! mon cher client.

Pendant que M. d’Otremont lit, avec l’expression d’une extrême surprise, la lettre que l’on vient de lui remettre, M. Thibaut dit à son clerc :

— Cet enragé Dumirail est-il toujours dans l’étude ?

— Oui, monsieur ; il a prié tout à l’heure le petit clerc d’aller lui chercher, au café voisin, un carafon d’eau-de-vie, et il l’a bu rubis sur l’ongle.

— Eh bien, le drôle va être dans un joli état.

— Non, monsieur, au contraire, ça l’a calmé ; maintenant, il ne bouge ni ne dit mot.

Tandis que le notaire est son clerc échangent les paroles précédentes, M. d’Otremont a lu la lettre qu’il tient. Elle est ainsi conçue :

« J’arrive d’un long voyage. Me sera-t-il permis, mon cher Richard, d’invoquer le souvenir de cette bonne et cordiale amitié dont vous m’avez donné une preuve que je n’oublierai jamais… et de vous prier de m’attendre chez vous ce soir, de huit à neuf heures, si toutefois vous n’avez pas disposé de votre soirée ? J’ai un service à vous demander. Je vous connais assez pour être certaine d’avance que ce motif seul vous décidera à m’accorder le rendez-vous que je sollicite de votre habituelle courtoisie.

« Recevez l’assurance de mes sentiments affectueux.

« Jeane San-Privato.

« Je serai chez vous à huit heures et demie ; laissez-moi un mot à votre porte, dans le cas où vous ne pourriez me recevoir. »

M. d’Otremont a lu ce billet avec surprise et une certaine émotion. Il le met dans la poche de son gilet, et, tendant la main au notaire :

— Adieu et encore mille remercîments. Je vais passer par ce couloir et y attendre que Maurice Dumirail soit introduit près de vous ; il me serait désagréable de le rencontrer, surtout dans l’état de demi-ivresse où il paraît être.

— Vous resterez alors un moment dans le couloir ; mon clerc vous avertira lorsque notre affreux chenapan aura quitté l’étude, afin de venir ici, dans mon cabinet, en passant par le salon…

M. d’Otremont et le clerc sortent par la petite porte ; maître Thibaut, resté seul, s’écrie en frappant du pied :

— Quelle corvée de recevoir cet homme !… Oh ! ce sera la dernière fois ! Je ferai ma déclaration à la police. Ça va être encore un billet de cinquante francs qu’il va falloir lui donner pour me débarrasser de lui.

M. Thibaut ouvre un des tiroirs de son bureau où se trouvent des billets de banque et une paire de pistolets. Le notaire, à la vue de ces armes, réfléchit et se dit :

— Ma foi ! on ne sait ce qui peut arriver ; ce gredin, sans doute à moitié gris, est capable de tout. Il est devenu, depuis sa ruine, d’une violence épouvantable, ne parlant que d’assommer, que de tout briser ; il sait enfin que j’ai de l’argent dans ma caisse ; laissons donc ce tiroir ouvert, et ces pistolets sous ma main. Je me tiendrai, d’ailleurs, à portée du cordon de la sonnette qui communique à mon étude, et…

En ce moment l’on frappe à la porte du cabinet s’ouvrant dans le salon.

— C’est lui, — dit le notaire avec un accent d’impatience et d’appréhension.

Et il crie d’une voix brusque :

— Entrez !

La porte s’ouvre, et Maurice paraît dans le cabinet de maître Thibaut.

Page 1