Partie II · 25
Maurice Dumirail est alors âgé d’environ vingt-six ans ; sa figure a perdu ce frais coloris, ce léger embonpoint juvénile qui distinguent le tout jeune homme de l’homme fait ; son teint pâle est çà et là couperosé par l’habitude des liqueurs fortes, auxquelles il vient encore d’avoir recours quelques moments auparavant, afin de puiser dans une excitation factice l’audace nécessaire à l’accomplissement d’un acte qu’il médite ; ses traits se sont depuis longtemps, ainsi que l’on dit, décharnés ; une épaisse barbe brune, les couvrant à demi, donne une apparence redoutable à sa physionomie jadis noble, ouverte et attrayante, mais actuellement transfigurée par l’empreinte indélébile des plus mauvaises passions ; les plis de son front, dus à la fréquente contraction de ses sourcils, annoncent la violence irascible de son caractère encore aigri par les ressentiments des sanglantes déceptions, des avanies, des dédains endurés, cortége ordinaire de la ruine, et enfin par la conscience de l’abjection des ressources à l’aide desquelles il conjure les suites de cette ruine ; en effet, bien que, depuis plus d’une année, il ne possède plus un sou, Maurice Dumirail est vêtu avec élégance et recherche ; sa main est irréprochablement gantée ; le brillant vernis de ses bottes annonce qu’il est venu en voiture chez le notaire ; son athlétique et haute stature se dessine sous les plis d’une redingote noire, coupée à la dernière mode ; son gilet, de velours vert foncé, est orné d’une garniture de boutons corail cerclés de petites perles fines. Nous insistons sur ce détail, parce que la vue de cette garniture de boutons, très-voyante d’ailleurs, et sur lesquels maître Thibaut a par hasard jeté les yeux, paraît singulièrement le frapper, et il dit :
— Je ne me trompe pas ! Je reconnais cette garniture de boutons de corail et de perles ; j’en ai fait autrefois présent à Athénaïs pour orner le corsage de sa robe lorsqu’elle s’est déguisée en Marie de Médicis pour aller à un bal costumé… Est-ce que, par hasard, ce malheureux-là serait le rufien qui achève de ruiner ma diablesse de femme ? S’il en est ainsi, quel métier !… Ah ! c’est ignoble ! Voilà pourtant à quoi peut nous réduire la stupidité de l’inconduite ; posséder à vingt et un ans plus de vingt-cinq belles et bonnes mille livres de rente, et, au bout de quelques années, en être réduit à se vendre à une horrible vieille femme et vivre à ses dépens ; est-ce assez de dégradation, est-ce assez d’infamie ! Et penser que le mandataire de feu M. Dumirail me disait que ce Maurice, devenu aujourd’hui un ignoble rufien, était, à vingt ans, le modèle des fils et des jeunes gens ! Oh ! Paris, Paris ! combien n’en as-tu pas accompli de ces transformations diaboliques ! Ah çà ! mais, si Maurice est aux crochets d’Athénaïs, ce n’est donc pas de l’argent qu’il vient me demander ? À moins qu’Athénaïs, en commère bien avisée, n’accorde à son galant que la pâtée, le logement, les habits, le spectacle, mais peu ou point d’argent de poche, de peur que le drôle n’aille en gratifier quelque coureuse !… Ah ! le beau, l’honnête, le ragoûtant ménage que voilà ! Seulement, en s’accouplant à cet hercule, Athénaïs, si tambour-major qu’elle soit, trouve à qui parler ; elle ne lui cassera pas les membres à celui-ci, comme elle les a cassés à mon maître clerc ! Maintenant, je comprends que Mathurin Blanchard, l’affreux petit bossu, enragé de voir sa mère se ruiner pour son rufien de Maurice, ne songe qu’à la faire interdire !
Pendant que maître Thibaut donnait cours à ses réflexions, Maurice, de son côté, réfléchissait profondément. Il venait de vider d’un trait, dans l’étude du notaire, un flacon d’eau-de-vie, afin d’y puiser le courage d’accomplir un acte devant lequel il eût reculé à jeun ; mais, soit qu’habitué aux liqueurs fortes, à l’enivrement desquelles il demandait parfois l’oubli de son abjection, il n’eût trouvé dans le spiritueux qu’il avait absorbé qu’une excitation momentanée, soit que la gravité même de la situation où il se trouvait eût dissipé presque subitement sa légère ivresse, à peine eut-il mis le pied dans le cabinet du notaire, qu’il retrouva tout son sang-froid, toute la lucidité de son esprit ; il eut pleinement conscience de ses actions, dissimula ses terribles angoisses sous un masque tranquille, prit une chaise avec une parfaite aisance, l’approcha du bureau du notaire ; et il se préparait à s’asseoir, lorsque maître Thibaut lui dit brusquement et durement :
— Il est inutile de vous asseoir ; je suis très-occupé, je n’ai que quelques instants à vous donner.
— Mon cher notaire, je…
— S’il s’agit d’un emprunt, je me hâte de vous déclarer que je ne vous prêterai pas un centime ; ainsi, vous voyez que, dans le cas où tel serait le but de votre visite, elle n’a plus maintenant de but. Or, comme je suis très-affairé, je n’ai pas le loisir de jouir plus longtemps de votre aimable entretien. Permettez-moi donc de me livrer à mes travaux.
— Vous êtes, mon cher monsieur Thibaut, dans une erreur complète. Je ne viens pas du tout vous emprunter de l’argent, — répondit Maurice, s’installant et s’asseyant carrément auprès du bureau ; — je viens d’abord m’informer de l’état de votre santé.
— Je vous suis fort obligé, ma santé est parfaite…
— Je viens ensuite m’acquitter près de vous d’une commission dont je suis chargé par une belle dame.
— Quelle belle dame ?
— Vous allez être fort surpris.
— Soit ; mais de qui s’agit-il ?…
— De l’une de vos plus jolies clientes.
— Enfin, quel est son nom ?
— Antoinette.
M. Thibaut regarda Maurice avec une surprise touchant à l’ébahissement, et s’écria :
— Hein !… Vous dites ?
— Je dis : Antoinette…
— Madame de Hansfeld ?
— Elle-même… Je l’appelle familièrement Antoinette, ainsi qu’autrefois, parce que maintenant nous sommes dans la même intimité qu’autrefois…
— Ah bah !
— À notre brouille a succédé un raccommodement.
— Est-ce possible ?… quoi ! un raccommodement ?…
— Complet, absolu, mon cher notaire.
— Et depuis quand êtes-vous rentré dans les bonnes grâces de la baronne ?
— Depuis le dernier bal de l’Opéra, il y a deux jours. Antoinette m’a intrigué, je l’ai eu bientôt reconnue. Nous sommes allés nous asseoir dans sa loge, nous avons eu ensemble une longue explication ; de tendres souvenirs ont été évoqués, souvenirs suivis de regrets plus tendres encore ; enfin, que vous dirai-je ? j’ai reconduit Antoinette chez elle, et nous sommes redevenus aussi amoureux l’un de l’autre que par le passé.
Maurice n’apprenait au notaire rien que de possible. Cependant maître Thibaut hésitait à ajouter foi à ce raccommodement, et, après un instant de silence, il reprit :
— Ce que vous me dites là me surprend, me confond, d’autant plus que…
Et, jetant de nouveau les yeux sur la garniture de boutons de corail dont est orné le gilet de Maurice, maître Thibaut ajoute brusquement :
— Est-ce qu’il y a longtemps que vous avez cette belle garniture de boutons de corail ?
— Voilà une singulière question, cher notaire, — répond Maurice rougissant jusqu’aux yeux et fronçant les sourcils ; — quel intérêt avez-vous à savoir… ?
— Je m’en vais vous expliquer la chose, — reprend maître Thibaut avec une feinte bonhomie ; — figurez-vous qu’il y a de cela… ma foi !… une quinzaine d’années, au moins… ma foi, oui… car alors ma femme avait trente-deux ans, ce qui fait qu’elle en a maintenant quarante-huit, je lui ai fait cadeau de la garniture de boutons que vous portez à votre gilet.
— Vous êtes dans une complète erreur, mon cher notaire, — reprend Maurice retrouvant son assurance ; — j’ai acheté, il y a quelques jours, ces boutons chez un orfévre.
— Ainsi, vous ne connaissez pas mon estimable et chaste moitié, Athénaïs Thibaut, veuve Blanchard en premières noces ?
— Je n’ai pas l’honneur de connaître madame Thibaut.
— Peste ! si vous prenez cela pour de l’honneur, il y aurait de votre part un fameux malentendu, car Athénaïs…
— Pardon, vous êtes fort occupé, m’avez-vous dit, et je ne voudrais pas abuser longtemps de vos moments ; j’arrive au but de ma visite, — reprend Maurice en fouillant à sa poche, d’où il tire un portefeuille.
En ce moment, sa figure, qui s’était empourprée au nom de madame Thibaut, redevint pâle, plus pâle qu’elle ne l’était d’abord ; de grosses gouttes de sueur commencent de perler au front du jeune homme, mais il reprend tranquillement, en remettant au notaire avec une parfaite désinvolture la lettre qu’il vient de prendre dans son portefeuille :
— Ce matin, lorsque j’ai quitté Antoinette, elle m’a chargé de ce billet pour vous, en me donnant connaissance de son contenu.
Maître Thibaut prend la lettre, l’ouvre et lit. On ne peut s’imaginer l’angoisse que trahit le regard ardent et fixe de Maurice pendant que le notaire lit la lettre de madame de Hansfeld ; mais, pressentant pour ainsi dire le moment où maître Thibaut allait lever les yeux sur lui, le jeune homme, restant maître de lui-même, quoique une sueur froide baigne ses tempes, cache son inquiétude sous l’impassibilité de sa physionomie, et il s’occupe à lisser complaisamment les flots de son épaisse barbe brune. En ce moment, le notaire, après la lecture de la lettre, contemple le messager avec un étonnement mêlé de doute ; mais ce doute est presque entièrement dissipé de son esprit par l’apparente impassibilité de Maurice. Le jour baissait, le cabinet devenait assez obscur. M. Thibaut s’éloigne de son bureau, se rapproche de l’une des fenêtres, lit de nouveau la lettre de madame de Hansfeld avec un redoublement d’attention, et de nouveau le regard de Maurice s’attache avec une effrayante anxiété sur le notaire. — Le billet d’Antoinette était ainsi conçu :
« Veuillez, mon cher monsieur Thibaut, remettre à Maurice Dumirail cinquante-deux mille francs, qui, avec huit mille francs que j’ai chez moi, compléteront soixante mille francs, dont j’ai besoin avant ce soir.
« Je dis cinquante-deux mille francs, dont ce billet vous servira de reçu.
« Mille amitiés.
« Baronne de Hansfeld. »
— Cette lettre est pourtant bien de l’écriture de ma cliente, — se disait le notaire ; — il est impossible de s’y tromper, ce n’est pas moi surtout qui m’y tromperais !… Néanmoins, comment se fait-il que, dans le billet qu’elle m’a écrit il y a une heure, elle ne me dise pas un mot d’une demande de fonds aussi considérable ? Cette circonstance avait éveillé mes premiers doutes, d’autant plus que je crois ce rufien capable de tout, même de commettre un faux ! infamie non pire, à mes yeux, que de vivre aux dépens d’Athénaïs, car je ne suis pas dupe des dénégations qu’il m’a opposées. Il est devenu pourpre au nom de mon atroce épouse ; il l’aurait donc abandonnée, ce que je comprends du reste, pour redevenir le galant de la baronne ? Il faut qu’il en soit ainsi, car, encore une fois, ce billet est évidemment de la main de ma cliente. Mais, j’y songe, la missive qu’elle m’a tantôt adressée est là : comparons-les l’une à l’autre.
M. Thibaut revient à son bureau, prend la lettre qu’il a reçue d’abord de madame de Hansfeld, et se rapproche de la fenêtre, où il examine attentivement les deux écritures. Maurice ne peut plus s’abuser sur les soupçons du notaire, si outrageusement manifestés ; il devient livide, un éclair de rage brille dans ses yeux ; mais, se dominant, il dit d’une voix calme :
— Ah çà ! mon cher monsieur Thibaut, aurez-vous bientôt fini de lire ce billet de dix lignes ? Antoinette attend l’argent qu’elle vous demande.
— C’est absolument la même écriture, — se disait le notaire ; — cette dernière lettre est décidément de la main de madame de Hansfeld.
La gravité des circonstances doublant la pénétration de Maurice, il devine, à quelques nuances insaisissables de la physionomie du notaire, que ses derniers soupçons se sont évanouis, car il est revenu s’asseoir devant son bureau en se disant :
— Après tout, c’est peut-être une manière de restitution partielle que la baronne veut faire à ce drôle, dont elle serait devenue sérieusement amoureuse, après l’avoir indignement dupé ?… Quoi d’étonnant ? les femmes sont sujettes à de si bizarres caprices !
Et, prenant une feuille de papier, maître Thibaut ajoute tout haut, sans regarder Maurice :
— Je n’ai pas ici cinquante mille francs ; je vais vous donner un mandat sur mon banquier.
Puis, relevant la tête à l’improviste et regardant Maurice :
— Quelle est donc la date… de… ?
Le notaire s’interrompt soudain ; il a surpris sur les traits du jeune homme une expression d’allégement, de joie, de triomphe tellement extraordinaire, et par cela même tellement significative, que de nouveau ses soupçons renaissent, s’aggravent, et, afin de les éclaircir par une épreuve définitive, il dépose sa plume près du mandat inachevé et dit :
— Tout bien considéré, je vous épargnerai la peine de retourner chez madame de Hansfeld, je lui porterai moi-même la somme qu’elle demande. J’ai justement besoin d’aller chez mon banquier ; je vais m’y rendre, je prendrai les fonds, et…
Le notaire n’achève pas sa phrase : il a remarqué la subite décomposition des traits du jeune homme, devenus livides, et de qui les lèvres bleuies tremblaient convulsivement.
— Misérable ! — s’écrie M. Thibaut, — vous me trompiez, vous êtes un faussaire !
— Quoi !… comment ?… Insolent que vous êtes !… — balbutie Maurice d’une voix étranglée, — vous osez…
— Oui, morbleu ! j’ose m’apercevoir, un peu tard, que j’étais un sot, car j’étais volé et obligé de restituer les cinquante-deux mille francs à la baronne, si j’avais eu le malheur de vous les remettre.
— Monsieur !
— Un plus fin que moi se serait laissé prendre à cette filouterie, car elle décèle un talent de faussaire prodigieux, surtout chez un débutant.
— Vous osez prétendre, monsieur, que cette lettre est contrefaite ?
— Je l’affirme !
— Oh ! prenez garde !
— Ah ! vous niez le fait ?
— Oui, je le nie.
— Eh bien ! allons ensemble, à l’instant, chez la baronne. Y consentez-vous… hein ? Voyons, répondez donc !
Maurice, à cette proposition, reste d’abord écrasé, pétrifié.
— Quelle audace ! — poursuivit le notaire ; — mais, par son audace même, il faut en convenir, le tour ne manque pas d’habileté. Comment aller supposer que l’on oserait tenter une fourberie si facile à découvrir ? Il est vrai que, connaissant le pèlerin, j’ai d’abord eu des doutes ; cependant, le faux est si merveilleusement réussi, qu’un moment il m’a trompé. Peste ! mon gaillard, quel talent ! Il promet, quoiqu’il ne soit encore qu’à son aurore.
La violence du caractère de Maurice Dumirail étant connue, la contention qu’il s’imposait, le morne abattement avec lequel il subissait les sanglants reproches dont on l’accablait, eussent suffi à prouver sa culpabilité, lors même qu’elle n’eût pas été d’ailleurs évidemment prouvée. Il se borna donc à dire au notaire :
— Si vous n’aviez des cheveux gris, je vous ferais payer cher vos insolences ; mais je les méprise. Vous refusez de remettre à madame de Hansfeld les fonds qu’elle demande ? Cela vous regarde, c’est une affaire à régler entre vous et elle. Seulement, rendez-moi sa lettre ; j’en suis responsable, puisqu’elle contient le reçu d’une somme considérable.
— Je n’ai pas à vous rendre la lettre de madame de Hansfeld, par l’excellente raison que vous ne m’avez remis aucune lettre d’elle.
— Qu’est-ce donc que celle que vous venez de lire, monsieur ?
— C’est un faux.
— Quelle que soit la nature de cette lettre à vos yeux, rendez-la-moi, je l’exige.
— Vraiment ?… Vous vous imaginez bonnement que je vais me dessaisir de la pièce sur laquelle doit être basée ma plainte ?
— Quelle plainte ?
— Parbleu ! celle que je vais déposer au parquet.
— Au parquet ?
— Du procureur du roi. Faites donc l’innocent…
— C’est sérieusement que vous dites cela ? — balbutia Maurice frissonnant d’épouvante ; — vous voudriez ?…
— Monsieur Maurice Dumirail, — répond M. Thibaut d’une voix redoutable, — je veux envoyer les faussaires au bagne !
Maurice, malgré la trempe énergique de son caractère et sa force herculéenne, sent ses genoux se dérober sous lui ; il est obligé de s’appuyer à l’angle du bureau ; un vertige de terreur trouble son esprit : il avait supposé qu’au pis aller la découverte de sa fourberie n’aurait d’autre inconvénient que celui de le déshonorer aux yeux du notaire, et que, celui-ci refusant de donner les fonds demandés dans la lettre simulée, elle lui serait du moins rendue ; mais la menace d’une plainte au criminel le terrifiait, son gosier se séchait, il suffoquait. Il ne put que balbutier d’une voix strangulée :
— Ah monsieur Thibaut, monsieur Thibaut…
— Vous ne méritez ni indulgence ni pitié, — répond le notaire inexorable ; — vous avez ici, en ma présence, indignement outragé la mémoire de votre père en vitupérant contre la généreuse fondation qu’il a faite au Morillon. Vous avez dit que votre père vous avait volé, vous avez dit le mot, qu’il vous avait volé un million pour héberger une vingtaine de va-nu-pieds… Ah ! qu’il vous connaissait bien, votre père, et comme il prévoyait sagement l’avenir en disposant utilement de ses biens !
— Haine et malédiction sur lui ! C’est sa faute, si j’en suis réduit où me voilà ! — reprit Maurice avec une rage sourde et sortant de sa stupeur. — Ah ! s’il ne m’avait pas dépouillé de mon héritage !…
— Vous l’auriez dévoré comme il en a été de celui de votre mère ; vous vous seriez ruiné, déshonoré quelques années plus tard, voilà tout.
— Monsieur Thibaut ! — murmura Maurice suppliant et tremblant d’effroi, je vous en conjure, soyez généreux, ne me perdez pas !… oh ! ne me perdez pas !
— Vous avouez donc votre indignité ?
— Antoinette m’a escroqué plus de cent mille francs, sous prétexte d’une spéculation qui n’a jamais existé ; je voulais…
— Commettre un faux pour récupérer une partie de cette somme, c’est infâme, et, de plus, c’est stupide ! Il fallait intenter une action judiciaire à la baronne.
— Est-ce que je le pouvais ? La misérable, abusant de ma crédulité, de ma bonne foi, s’était mise en règle avec moi. J’ai consulté un avoué : toute poursuite eût été inutile.
— Alors on subit en honnête homme les conséquences de sa sottise, et l’on ne s’embarque pas dans la voie qui mène droit aux galères !
Maurice commençait à croire sa position désespérée, car, loin de compter sur le pardon de madame de Hansfeld, si elle était instruite des faits, il songeait au contraire à la cruelle joie qu’elle éprouverait, ainsi que San-Privato, en l’envoyant, lui, Maurice, sur le banc des criminels. Dominant donc encore les bouillonnements de sa fureur croissante, il tenta une dernière fois d’apitoyer le notaire, et lui dit les mains jointes :
— Je vous en supplie, ne me perdez pas ! ayez pitié de moi !…
— Pitié de vous ! qui, déjà couvert d’opprobre et vivant aux dépens d’une vieille femme, devenez faussaire !
— Eh ! monsieur, je sentais cet opprobre, — s’écria Maurice hors de lui, — et, dans un moment de sincérité involontaire, je voulais échapper à…
— Échapper à l’abjection par le crime !… C’est là votre excuse ?
— Une dernière fois, je vous en conjure, ne me perdez pas !… — répète Maurice d’un ton suppliant, mais que démentait l’expression de plus en plus redoutable de ses traits. — Je quitterai Paris aujourd’hui, vous n’entendrez plus parler de moi ; mais ne me perdez pas ! Ne me poussez pas à bout… Prenez garde… oh ! prenez garde !…
La nuit s’approchait, le cabinet s’obscurcissait de plus en plus ; le notaire, remarquant l’air menaçant de Maurice, qu’il ne quittait plus du regard, a fait glisser la lettre contrefaite dans le tiroir où sont les pistolets ; il a derrière lui, à sa portée, le cordon de la sonnette qui communique à son étude, et il répond :
— Monsieur Dumirail, il faut un exemple qui serve aux fils de famille… Ils verront où peuvent les conduire les désordres. Ma plainte sera déposée demain au parquet.
Maître Thibaut, bonhomme au fond, malgré le dégoût et l’indignation que lui inspiraient les actes de Maurice, n’était pas décidé à déposer sa plainte ; il voulait seulement, ainsi que l’on dit, donner une leçon à ce malheureux. La spoliation dont il avait été victime de la part de madame de Hansfeld, sans excuser l’indignité qu’il venait de commettre, lui donnait une apparence de représailles ou de restitution forcée. Maurice, ignorant la secrète pensée du notaire et l’entendant déclarer qu’il déposerait sa plainte au parquet, se crut perdu. La terreur l’exaspéra, et, cédant à la violence de son caractère, jusqu’alors si péniblement dominée, il s’élance, afin d’obtenir par la force la destruction de la lettre contrefaite. M. Thibaut, ayant épié tous les mouvements du fils de famille, agite soudain d’une main le cordon de la sonnette correspondant à l’étude, et de son autre main saisit dans le tiroir l’un de ses pistolets, dont il présente la gueule à Maurice. Celui-ci désarme le notaire, le saisit à la gorge, le renverse, le terrasse, et déjà il va fouiller le tiroir du bureau, afin d’y chercher la lettre contrefaite et s’en emparer, lorsque les clercs de l’étude, déjà sur le qui-vive et certains, à la précipitation des coups de sonnette qu’ils entendent, que leur patron risquait quelque danger, accourent par le couloir dans le cabinet. Ils y pénètrent au moment où Maurice allait au hasard faire main basse sur plusieurs papiers, parmi lesquels il espérait trouver la pièce de conviction qu’il voulait détruire. Trompés par ce mouvement et sachant que le tiroir du bureau contenait des billets de banque, les clercs, ainsi que M. Thibaut, croyant que le fils de famille veut dérober ces valeurs, crient :
— Au voleur ! à la garde !
Mais, intimidés par la stature herculéenne de Maurice, ils hésitent à s’approcher de lui. Il profite de leur indécision, ramasse le pistolet tombé de la main du notaire, les menace de cette arme, et effectue à reculons sa retraite vers le corridor, les tenant en respect et leur disant :
— Le premier qui fait un pas, je le brûle !…
Puis, sortant vivement et fermant sur lui en dehors la porte du cabinet, Maurice renferme les clercs et leur patron, gagne l’étude en deux bonds, descend rapidement l’escalier, monte dans le cabriolet qui l’attendait à la porte et disparaît.