Partie II · 26
M. d’Otremont, rentré chez lui, attendait impatiemment l’heure du rendez-vous que lui avait donné Jeane San-Privato. Jadis fort épris de cette femme étrange, Richard conservait pour elle autant d’attachement que d’estime, en cela, du moins, que les nombreuses amours de doña Juana étaient restées pures de toute arrière-pensée de cupidité. M. d’Otremont, quoiqu’il atteignît sa quarantième année, devait encore prétendre à certains succès ; mais, dépourvu de toute fatuité, il n’attribuait pas à des causes flatteuses pour son amour-propre le rendez-vous que lui donnait madame San-Privato. Elle le savait honnête homme et discret ; elle s’était fait d’ailleurs une position tellement excentrique par la hardiesse de ses mœurs, que, pour quiconque la connaissait, une pareille visite, le soir, à un homme, pouvait n’impliquer aucune idée de galanterie. Richard attendait donc Jeane sans aucune préoccupation amoureuse, et ainsi qu’il eût attendu un ami dont il aurait été depuis longtemps séparé, se demandant seulement avec une vive curiosité quel pouvait être l’objet de l’entrevue qu’il allait avoir avec doña Juana, et la nature du service qu’elle venait solliciter de lui. Il se livrait à ses réflexions, assis au coin de la cheminée de son salon, meublé avec une exquise élégance, orné de tableaux précieux, de magnifiques vases de Sèvres et de Saxe garnis de fleurs rares, et brillamment éclairé par les bougies de grands candélabres dorés ; les rideaux de damas cramoisi se croisaient aux fenêtres, et leurs plis étoffés s’écrasaient sur un épais tapis de Smyrne.
— C’est singulier, — se disait Richard avec un sourire mélancolique, — j’attends sans le moindre battement de cœur une femme qui a été et qui doit être encore l’une des plus ravissantes femmes de Paris, et j’ai été passionnément amoureux d’elle. Il a dépendu de moi d’être heureux ; j’ai eu le courage de renoncer à cette enivrante espérance ! Je suis atrocement jaloux ; ma liaison avec doña Juana fût devenue pour moi un enfer. Bizarre créature ! Je n’oublierai jamais combien elle a été sincère, il y a quatre ans, alors que, dans tout l’éclat de sa beauté, de ses succès, et encore l’une des idoles de ce grand monde où elle était adorée, elle m’a dit : « Richard, vous me plaisez beaucoup, savez-vous. Je ne serai pas coquette, je veux être franche jusqu’à la témérité. Vous pourriez compter sur mon amour ; mais il ne faudrait jamais compter sur ma constance. Réfléchissez… » J’ai réfléchi et j’ai reculé devant l’abîme des chagrins jaloux que j’entrevoyais. Une amitié sincère a survécu à ma folle passion pour doña Juana. J’ai blâmé, j’ai déploré ces désordres qui ont fini par la faire mettre au ban de la société ; cependant, pouvais-je m’empêcher de reconnaître qu’elle se perdait, surtout par sa haine du mensonge et de l’hypocrisie ? Oui, elle serait encore l’une des reines de ce monde d’élite dont elle a été bannie, si elle avait pu se résigner à mentir, à dissimuler, à prendre enfin ce masque d’apparente réserve à l’abri duquel tant de femmes, d’une conduite presque aussi désordonnée que la sienne, savent imposer à ce monde, beaucoup moins soucieux des bonnes mœurs que de l’apparent respect des convenances… Ainsi la duchesse de Hauterive, qui, depuis quinze ans, se contente de voiler ses nombreuses liaisons sous une affectation de rigorisme dont personne n’est dupe, mais dont chacun se contente, a eu la cruelle insolence d’insulter en plein salon madame San-Privato. Elle a ainsi donné le signal de l’outrageante réprobation dont a été depuis lors poursuivie doña Juana ; j’ai pris hautement sa défense contre cette duchesse, aussi corrompue qu’hypocrite ; j’ai demandé raison au duc de l’impertinence de sa femme, et Jeane m’a toujours su d’autant plus de gré de cette preuve de mon attachement, qu’il était et devait toujours être complétement désintéressé.
Puis, prêtant l’oreille du côté des fenêtres de la rue et entendant le roulement d’une voiture qui s’arrêta devant la porte de sa maison, Richard, regardant la pendule qui marquait huit heures et demie, ajoute :
— Ce doit être Jeane ; certes, mon cœur est tranquille. Cependant, je suis curieux de savoir quelle impression va me causer doña Juana, après une absence de près de trois années.
M. d’Otremont ne se trompe pas dans ses prévisions, car bientôt, et ainsi qu’il en a donné l’ordre avec autant de tact que de bon goût, afin d’éloigner de ses gens toute idée de mystère et de rendez-vous amoureux, son valet de chambre ouvre cérémonieusement les deux battants de la porte et annonce à haute voix :
— Madame San-Privato.
Jeane, en entrant dans le salon, ôte son chapeau et une pelisse fourrée dont elle est enveloppée. Richard est d’abord ébloui. La jeune femme lui semble encore embellie. Doña Juana venait d’atteindre sa vingt-troisième année ; sa beauté était, en effet, dans tout son lustre. Elle portait une robe montante de velours noir dont la coupe mettait en valeur la perfection de son corsage et la richesse de sa taille accomplie ; les bandeaux de ses opulents cheveux blonds, surmontés d’une épaisse double tresse, couronnaient son front d’ivoire ; son teint, légèrement avivé par le froid, était rosé, frais, transparent comme celui d’un enfant ; le vermillon de ses lèvres, l’émail éclatant de ses dents, le limpide azur de ses grands yeux aux paupières blanches et pures, sa carnation ferme, satinée, tout annonce en elle la jeunesse, la santé, la vie, la force ; et, nous l’avons dit, Richard reste d’abord frappé, ébloui du divin ensemble des beautés de doña Juana, qui lui semblent encore accrues. Cependant, après un moment d’examen, succède à la première admiration de Richard une impression d’indéfinissable tristesse. Hélas ! malgré la grâce enchanteresse de ses traits, la physionomie de doña Juana trahissait la plus morne atonie, le plus amer désenchantement. Que dirons-nous ? l’on devinait sous ce masque si jeune, si rose, si frais, si séduisant, une sorte de mort morale : l’épuisement des facultés de l’âme, l’anéantissement des sensations. Ainsi l’on voit des corps, longtemps ensevelis sous une neige glacée, conserver toutes les riantes apparences de la vie, même après que le cœur a cessé de battre ! M. d’Otremont éprouve une si profonde émotion, qu’il reste plongé dans une contemplation silencieuse. Jeane, remarquant la douloureuse surprise de Richard, lui dit d’un ton de reproche affectueux en lui tendant sa main charmante :
— Quoi !… mon ami, pas un mot, après une absence si prolongée ?
Richard prend la main que doña Juana lui tend, l’effleure courtoisement de ses lèvres et tressaille. Il lui semble qu’il baise la main glacée d’un cadavre ; mais il rougit de son puéril étonnement, en réfléchissant qu’après tout il gelait très-fort, et que la froideur des mains de la jeune femme n’avait rien que de très-explicable ; puis, la conduisant à un fauteuil placé près de la cheminée, il dit, afin de dissimuler la cause première de son silence et de son embarras :
— Vous avez les mains glacées… De grâce, approchez-vous du feu.
— Volontiers, mon ami, — reprend doña Juana avec un sourire dont l’expression navre Richard ; — mais le feu le plus ardent est impuissant à réchauffer les morts. Ce que je vous dis là vous surprend, n’est-ce pas, mon ami ? Mais je vous fais tout d’abord la confidence que je suis morte, et à jamais morte ! afin de nous épargner tout malentendu, et de… Mais, non…, — reprend madame San-Privato, — non, ce serait vous faire injure, à vous, par excellence, l’homme sans prétention, sans fatuité, que de vous croire capable de voir dans le rendez-vous que je vous ai demandé autre chose qu’une preuve de confiance, qu’un témoignage de sincère amitié de ma part, bien qu’autrefois il n’eût tenu qu’à vous de changer cette amitié en un sentiment plus tendre. Cela dit, afin de rendre hommage à la vérité, mon cher Richard, et de donner satisfaction à votre légitime amour-propre, je vous remercie cordialement de votre empressement à me recevoir, et, maintenant, causons en bons amis.
M. d’Otremont, en entendant parler doña Juana, éprouvait moralement la même impression qu’il avait physiquement ressentie en touchant la main de la jeune femme, et s’il eût (ce qui, on le sait, n’était pas) conservé la moindre illusion sur la nature du rendez-vous actuel, cette illusion se fût évanouie devant ce je ne sais quoi de morne, d’atone, de glacé, qui donnait à la physionomie, à l’accent, à l’attitude de doña Juana, pourtant si jeune, si belle encore, un caractère d’insensibilité presque sépulcrale qui réfrigérait Richard jusque dans la moelle des os. Il comparait mentalement ce qu’il ressentait à ce qu’il éprouvait, alors que la jeune femme, irrésistible par le charme de ses traits, par le feu de son regard, par le timbre caressant de sa voix, par ses grâces enchanteresses, voluptueuses, provocantes, le transportait de toutes les enivrantes ardeurs de la passion. Son cœur se navrait de plus en plus sous l’étreinte d’une compassion poignante ; il devinait vaguement, à l’impassibilité de doña Juana, un immense désenchantement ou un désespoir incurable. Le silence qu’il gardait de nouveau, sa visible émotion surprirent madame San-Privato.
— Qu’avez-vous, mon ami ?… — demanda la jeune femme ; — ma présence vous est-elle pénible ?
— Profondément pénible, Jeane !
— Que voulez-vous dire ?…
— Ah ! pauvre femme ! pauvre femme !… vous devez éprouver un chagrin mortel !…
— Moi ?
— Je ne serai pas indiscret, je ne solliciterai de vous aucune confidence ; seulement, n’attribuez mon émotion qu’à la certitude où je suis que vous souffrez cruellement…
— Souffrir ?… Ah ! plût à Dieu, Richard !…
— Comment ?
— Sans doute, car je pourrais dire : « Je souffre ; donc, je vis. » Or, je vous le répète, je suis morte à tout jamais, morte à la douleur, morte au plaisir, morte à l’amour, morte à l’espérance, morte, enfin, à tout ce qui fait vivre, et j’ai vingt-trois ans… Richard… vingt-trois ans !
— Vous m’effrayez, Jeane ! Que vous est-il donc arrivé ? D’où vient ce sinistre anéantissement de toutes vos facultés ? Est-ce qu’un désespoir amoureux vous aurait ?…
Doña Juana interrompt cette supposition par un demi-éclat de rire empreint d’un dédain si sardonique, si amer, que M. d’Otremont reprend :
— Pardonnez-moi ma question, elle vous a blessée peut-être ?…
— On ne me blesse plus, mon cher Richard ! mon épiderme est devenu plus dur que l’acier. Mais, tenez, je serai sincère, je l’ai toujours été ; cette sincérité a survécu aux sentiments anéantis dans mon âme. N’attendez de moi aucune confidence au sujet du passé ; non que je vous croie indigne de ma confiance, vous êtes, au contraire, l’homme dont j’estime le plus haut le caractère et le cœur. Vous avez autrefois pris généreusement ma défense, je n’oublierai jamais cette preuve d’attachement. Vous seriez donc mon confident naturel, si je n’en avais un autre, le seul au monde à qui je veuille et doive ouvrir mon cœur sans rougir, parce qu’il m’a connue telle que je ne suis plus… parce que, seul, sachant le point d’où je suis partie, il peut comprendre comment je suis arrivée au terme où me voici.
— Quel est ce confident ? De qui voulez-vous parler, Jeane ?
— De mon cousin, Maurice Dumirail.
M. d’Otremont, au nom de Maurice, ne put dissimuler un mouvement de pénible surprise et de noble jalousie ; il lui répugnait de voir un homme tombé si bas (il ignorait encore l’incident de la lettre contrefaite), il lui répugnait de voir un pareil homme préféré à lui, Richard, comme confident. Il croyait avec raison que la confiance absolue, spontanée des créatures les plus dégradées honore celui qui l’inspire. Ah ! sainte, trois fois sainte et sacrée est la confession volontaire !… Religieux épanchement d’une âme si pervertie, si criminelle qu’elle soit ! suprême appel au miséricordieux intérêt de celui qui écoute, premier pas fait par le coupable vers l’expiation, souvent suivie de réhabilitation ! Doña Juana soupçonne vaguement la pensée secrète de Richard, et lui dit :
— Mon ami, j’ai pour vous trop d’affection, trop d’estime pour jamais risquer de vous imposer un rôle en désaccord avec votre dignité. Je comprends les légitimes susceptibilités d’une âme aussi élevée que la vôtre. Je dois donc vous déclarer, Richard, et, vous le savez, je n’ai jamais menti, je dois donc vous déclarer que je viens ici afin de m’entretenir avec vous de Maurice ; mais j’ajoute qu’il n’a pas été mon amant, et que, quoi qu’il advienne, il ne le sera jamais. Cependant, je vous l’avoue, il a eu mon premier amour de jeune fille ; le ressouvenir de ce noble et chaste amour a surnagé au flot de désordres qui m’a entraînée. Oui, Richard, et, si morte que je sois aux sensations, c’est uniquement grâce à ce souvenir, dont je puis m’enorgueillir, à ce lien du cœur, remontant à un temps bien lointain déjà, que je tiens encore à la vie par quelque attache. Ainsi, mon ami, que votre amour-propre, non… que votre légitime susceptibilité se rassure : vous ne pouvez considérer Maurice comme un rival, ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l’avenir.
— Je vous crois, Jeane, et vous remercie de m’épargner ainsi un doute pénible.
— Enfin, je ne vous le cache pas, le but de ma visite est de me renseigner auprès de vous très-minutieusement sur Maurice. Vous appartenez, ou du moins vous apparteniez à la même société ; vos rapports, malgré la différence de vos âges, étaient fréquents ; vous connaissez le monde et les hommes, votre jugement est sûr, vous m’inspirez une confiance absolue : c’est donc à vous seul que je pouvais m’adresser pour obtenir les informations que je viens vous demander à mon retour d’un voyage qui, pendant trois ans, m’a tenue éloignée de la France et de Paris. Un dernier mot, mon ami : si vous éprouvez la moindre répugnance à répondre à mes questions, je n’insisterai pas. J’admets, j’accepte d’avance tous les motifs qui peuvent causer votre refus ; je devrai du moins à cette visite le plaisir d’avoir encore une fois serré votre loyale main, et pu vous assurer de mon inaltérable amitié.
— Mon attachement égale le vôtre, Jeane, soyez-en certaine ; je regrette que le service dont il s’agit, puisque vous appelez cela un service, se borne à si peu de chose. Je suis donc très-disposé à vous satisfaire en vous renseignant sur Maurice ; seulement…
— Vous hésitez ? Achevez, de grâce…
— Eh bien ! connaissant, à cette heure, le vif intérêt que vous lui portez, cet entretien me sera très-pénible, puisque vous exigez sans doute de moi une franchise absolue.
— Absolue ; mais j’allégerai vos craintes, mon ami, en vous affirmant que, quoi que vous puissiez m’apprendre de la dégradation où Maurice est sans doute tombé, cette dégradation ne me surprendra nullement.
— Et cependant vous vous intéressez encore à lui ?…
— Toujours, puisque, je vous l’ai dit, c’est uniquement par le lien qui m’attache à lui que je tiens encore quelque peu à la vie.
— Vous êtes une femme étrange, ma pauvre Jeane.
— Vous vous méprenez, je crois, complétement, mon cher Richard, sur la nature de l’intérêt que je porte à Maurice. En le supposant aussi dégradé qu’il puisse l’être… — reprit doña Juana avec un sourire presque sinistre, — le juge qui condamne un coupable n’a-t-il pas un intérêt d’équité à cette condamnation ?
— Sans doute ; mais…
— Lorsque Matteo Falcone fait agenouiller l’enfant qu’il adorait et lui brûle froidement la cervelle, parce que cet enfant a commis un vol, Matteo Falcone s’intéressait aussi à son fils…
— Grand Dieu ! Jeane, ces paroles…
— Rassurez-vous, mon pauvre Richard, je ne veux pas tuer Maurice ; seulement je désire vous faire comprendre quelle sorte d’intérêt l’on peut porter à une personne dégradée. Maintenant, de grâce, qu’avez-vous à m’apprendre sur lui ?
— Il est complétement ruiné depuis un an.
— Je m’attendais à cela.
— La cause première et principale de sa ruine a été…
— Madame de Hansfeld, n’est-ce pas, Richard ?
— Elle-même.
— Cela devait être… Et à l’aveugle passion de Maurice pour elle a succédé une profonde aversion ?
— Aussi profonde en effet que méritée, car elle l’a indignement dépouillé ; mais…
— Pourquoi vous interrompre ?
— Une seule question, Jeane, avant de poursuivre cet entretien ; permettez-vous ?
— Je vous écoute.
— Votre cousin, m’avez-vous dit, a été l’objet de votre premier amour de jeune fille ; l’avez-vous revu depuis votre mariage ?
— Non. Mon mariage avait douloureusement irrité Maurice contre moi ; il conservait alors, et peut-être a-t-il encore conservé, aussi présent que moi, le souvenir de notre attachement.
— J’en doute ; car, pour revenir aux renseignements que vous me demandez, je ne crois plus Maurice Dumirail accessible, même par le souvenir, à un sentiment délicat et élevé.
— Ainsi sa ruine l’a complétement perverti ?
— Il n’est que trop vrai. Rien d’honorable ne vibre plus en lui. Lorsque je l’ai vu recourir bassement à la bourse de ses anciens compagnons de plaisir, leur empruntant des sommes qu’il savait ne pouvoir leur rendre, j’ai tenté de l’arrêter dans la voie honteuse où il s’engageait. Il m’intéressait encore autant par sa jeunesse que par l’affection presque paternelle que lui avait portée l’un de mes meilleurs et plus anciens amis, retiré depuis longtemps dans le Jura.
— Vous voulez parler de Charles Delmare ?
— Vous le connaissez, Jeane ?
— Beaucoup… et j’espère aller le voir prochainement dans sa retraite.
— Quoi ! reprend M. d’Otremont de plus en plus surpris des rapports de son ancien ami et de doña Juana, — vous irez visiter Charles Delmare ? Vous le connaissez donc intimement ?
— Très-intimement. J’ai reçu, il y a un mois, la dernière lettre qu’il m’ait écrite. Nous correspondons très-fréquemment depuis l’époque de mon mariage… Mes relations avec votre ancien ami vous étonnent, Richard ?
— Je l’avoue, car je me demande en vain par suite de quelles circonstances…
— Vous oubliez, ou vous ignorez, mon ami, que j’ai passé ma première jeunesse chez les parents de Maurice, dans leur propriété du Jura. M. Delmare était notre voisin, et de ce temps date notre amitié.
— Tout m’est alors expliqué. Mais dites-moi, Jeane, je n’ai pas eu, depuis plus d’une année, des nouvelles de lui. Sa santé est-elle bonne ?
— Malheureusement non… Elle a été, selon ce qu’il m’a écrit, très-altérée par le chagrin ; cependant elle ne doit pas, je l’espère, inspirer de sérieuses inquiétudes.
— Ah ! quel cœur que celui de Delmare, n’est-ce pas, Jeane ?
— C’est le plus noble, le plus généreux des cœurs. Mais vous me disiez, à propos de Maurice, que, le voyant recourir à la bourse de ses anciens amis…
— J’avais tenté de réveiller en lui des sentiments d’honneur… « Il ne vous reste, dans votre ruine, qu’un parti à prendre, lui disais-je : vous êtes brave, intelligent, robuste, excellent cavalier, engagez-vous soldat. Deux de mes amis sont colonels de régiments de cavalerie en Afrique, où l’on se bat ; je vous recommanderai à eux très-particulièrement. Leur appui, votre courage, votre bonne éducation aidant, vous parviendrez, avant peu d’années, au grade d’officier. Une noble carrière peut ainsi s’ouvrir encore devant vous. »
— Le conseil était digne de vous, Richard. Et que vous a répondu Maurice ?
— Que l’état militaire était trop rude et parfaitement insupportable. D’ailleurs, ajoutait Maurice, il ne voulait et ne pouvait plus vivre autre part qu’à Paris. « Mais, lui disais-je, comment y vivre, à Paris ?… Vous recourez à la bourse de vos amis ; cette humiliante et précaire ressource sera promptement épuisée ; que ferez-vous alors ? — Un homme qui n’est pas un niais se tire toujours d’affaire à Paris, » me répondait Maurice. Et en effet, selon des bruits qui circulent depuis quelque temps, parvenus jusqu’à moi, et malheureusement très-fondés, Maurice s’est tiré d’affaire, comme il dit ; mais à quel prix, grand Dieu !
— Achevez…
— Il est des ignominies telles…
— Richard, je veux tout savoir, et, je vous le répète, je m’attends à tout, connaissant, ainsi que je le connais, le caractère de Maurice, aussi facile au bien qu’au mal. Son avenir devait dépendre du milieu où il vivait et des occasions de faillir. Aussi, vous le dis-je, je m’attends à tout.
— Non, Jeane, vous ne pouvez prévoir ce que j’ai à vous apprendre.
— Qu’est-ce donc ?… Il friponne au jeu ?
— Selon moi, il est tombé plus bas encore.
— Enfin… que fait-il ?
— Voyant la source de ses emprunts tarie et les gens de sa connaissance l’accueillir avec froideur ou dédain, il s’est lancé dans une société plus qu’équivoque : celle que l’on appelle des tables d’hôtes. Il fréquente spécialement celles où se réunissent des femmes vieilles ou sur le retour, et qui trouvent à satisfaire dans ces coupe-gorge leur passion pour le jeu. Quelques-unes de ces femmes sont séparées de leurs maris ; d’autres, n’ayant jamais été mariées, se sont enrichies dans des métiers infâmes : jeunes, elles se sont vendues, et, l’âge venant, elles ont vendu les autres. Eh bien !…
— De grâce, achevez, Richard !…
— Ce qui me reste à vous apprendre est tellement hideux, révoltant, que j’hésite malgré moi. Enfin, vous le voulez, j’achève. Eh bien ! Maurice, jeune, beau, tel que vous le connaissez, s’est à son tour vendu à ces hideuses vieilles femmes… Vous pâlissez, Jeane ?…
— Je l’avoue, j’avais tout prévu, moins cet opprobre ! — dit Jeane en frissonnant.
Et elle murmure tout bas, avec cette expression sinistre dont Richard a été déjà frappé :
— J’arrive à temps, ah ! j’arrive à temps…
— Je vous le disais bien, Jeane, que ce dont j’avais à vous entretenir était horrible…
— Oui, horrible, pour moi surtout !
— Oui, surtout pour vous, Jeane, car je connais la fierté, la délicatesse de votre âme.
— Sans doute, cette ignominie me révolte ; mais ce qui me la rend affreuse, c’est cette pensée que Maurice était autrefois doué de cette délicatesse, de cette fierté de l’âme que vous louez en moi, Richard.
Et, après un moment de silence, doña Juana reprend :
— Enfin, c’est ainsi que Maurice a échappé, qu’il échappe encore, sans doute, à la misère où sa ruine devait le plonger ?
— Oui, et, depuis environ un an, il vit aux dépens de ces femmes, qui se disputent sa possession.
Richard d’Otremont prononçait ces derniers mots, lorsque son valet de chambre, entrant après avoir frappé, présenta sur un petit plateau une lettre à son maître, lui disant :
— C’est de la part de M. Dumirail : il voulait absolument parler à monsieur ; mais, voyant qu’il ne pouvait être reçu, il a laissé cette lettre, en me suppliant de la remettre à monsieur le plus tôt possible.
— C’est bien, — répond Richard.
Il prend la lettre, et le serviteur s’éloigne.
Jeane San-Privato, restée seule avec M. d’Otremont, semble éprouver une anxieuse curiosité à l’endroit de la lettre adressée par Maurice à Richard. Celui-ci, devinant la pensée de la jeune femme, lui offre cette lettre sans la décacheter.
— Merci, mon ami, merci ! — dit vivement Jeane en rompant l’enveloppe.
Elle lit ceci :
« Mon cher monsieur d’Otremont, après avoir autrefois épargné ma vie dans un duel inégal, et témoigné ainsi de la générosité de votre vaillant cœur, vous avez été le seul, le seul parmi mes anciennes connaissances (je ne leur donnerai pas le nom d’ami, ce serait prostituer ce mot divin), vous avez été, dis-je, le seul qui m’ait prouvé un intérêt sincère. Je ne fais pas ici allusion à quelques sommes que vous m’avez prêtées, mais à ces nobles conseils si dignes de votre belle et grande âme, nobles conseils, dont, hélas !… j’ai méconnu l’admirable sagesse, je l’avoue avec un remords déchirant. Oui, vous me conseilliez de m’engager soldat. Je répondais à cette proposition par de stupides et lâches objections. Heureusement, la lumière s’est faite à mes yeux, bien tardivement peut-être ; mais enfin elle s’est faite, oui, et je viens vous dire, à vous, mon noble ami, à vous, mon généreux sauveur : Je serai soldat. Je serai soldat, parce que la honteuse existence que je mène à Paris m’est insupportable ! Arrière la honte ! À moi la gloire ! à moi l’honneur de verser mon sang pour la patrie !… Oh ! je vous le jure, j’aurai bravement péri au champ d’honneur, si, dans quatre ans, l’étoile des braves ne brille pas à mon uniforme, et si je n’ai pas conquis l’épaulette à la pointe de mon sabre ! Mais, pour quitter Paris et subvenir aux frais de mon voyage, il me faudrait quelque argent. »
— Je m’en doutais : cette subite conversion me trouvait incrédule ; ces phrases emphatiques sonnent faux à mon oreille, pensait Richard.
Jeane, impassible, continuait de lire la lettre de Maurice :
« Je vous demande donc, cette fois sans honte et le front haut, de me prêter cent louis, vous donnant ma parole d’honneur, ma parole de soldat, puisque de ce jour je suis soldat, d’employer cette somme à l’usage que je vous signale, et de vous la rembourser, ainsi que mes autres dettes envers vous, lorsque j’aurai bravement conquis, au prix de mon sang, une position aussi honorable que celle où je végète maintenant est dégradante et précaire ! M’accorderez-vous ma demande ? me mettrez-vous à même, par ce généreux et dernier prêt, de pratiquer ces nobles conseils qui peignent si bien la beauté de votre âme ?… Oui ! j’ai l’espérance, que dis-je ? j’ai la certitude que vous ne me refuserez pas, parce que je connais votre cœur, parce que vous aurez foi dans mon éternelle et profonde reconnaissance, parce qu’enfin j’invoquerai près de vous le nom d’un homme qui fut votre meilleur ami et eut pour moi l’affection d’un père : j’ai nommé M. Charles Delmare. C’est à sa prière que vous avez épargné ma vie, ô mon généreux sauveur ! complétez, achevez votre œuvre aujourd’hui en me prêtant la somme dont j’ai besoin, car vous me mettrez ainsi à même de reconquérir l’honneur.
« À vous, tout à vous, du plus profond de l’âme.
« Maurice Dumirail.
« P. S. Dans le cas où je ne pourrais pas être reçu par vous, ce soir, je vous laisserai cette lettre. Veuillez m’adresser votre réponse, quelle qu’elle soit, demain matin, entre neuf et dix heures au plus tard, rue Monthabor, n 4. Celui de vos gens que vous chargerez de cette commission montera directement sans s’adresser au concierge, et frappera à la porte gauche de l’entre-sol. J’ouvrirai moi-même. Je joins ici un reçu de la somme en question et de celles dont je vous suis redevable. Grâce à Dieu, le moment est venu pour moi de régler honorablement mes comptes ! »
En effet, à la lettre de Maurice était annexé un reçu dont la teneur suit :
« Je reconnais devoir à M. Richard d’Otremont, qui a eu la généreuse bonté de me la prêter, la somme de trois mille cinq cents francs, laquelle somme je m’engage sur l’honneur à lui rembourser (y compris les intérêts) aussitôt que les circonstances me permettront d’acquitter une dette que je considère comme sacrée, M. d’Otremont étant à mes yeux mon bienfaiteur et le plus noble des hommes.
« Bon pour trois mille cinq cents francs.
« Maurice Dumirail.
Jeane, malgré l’effrayante impassibilité dont elle ne s’est presque point départie depuis le commencement de son entretien avec M. d’Otremont, n’a pu cacher son dégoût amer en lisant à haute voix cette lettre de mendiant, dans laquelle l’exagération ridicule de sentiments factices le dispute à chaque ligne à une bassesse abjecte. Et cependant cette lettre, presque aussi dégradante que stupide, a été écrite par Maurice, de qui l’esprit, naturellement distingué, cultivé par l’éducation, se montrait jadis rempli de finesse, de grâce, et atteignait parfois à une poétique éloquence, alors qu’il était sous l’impression de la grandeur des beautés de la nature ou sous l’influence de sentiments élevés. Doña Juana, en suite d’un moment de réflexion, reprend :
— Mon ami, que vous semble de cette lettre ?
— Puisse le repentir dont elle témoigne être sincère, ainsi que la résolution de Maurice de s’engager soldat !
— Ruse, fourberie, mensonge !
— Vous croyez, Jeane ?
— Maurice ment et veut vous abuser. Ces phrases ridicules, redondantes, cette humilité honteuse de l’homme qui tend la main, n’ont rien de commun avec le langage simple et digne de l’homme qui dit la vérité et demande loyalement un service.
— Il me répugnait de vous faire connaître mon impression : elle est conforme à la vôtre, non-seulement parce que la forme et le fond de cette lettre ne m’inspirent aucune confiance, mais par cette raison que, si Maurice était réellement résolu à s’engager soldat, il s’engagerait ici à Paris ; l’État ferait les frais de son voyage, et le prêt de cent louis qui m’est demandé a un tout autre but que celui indiqué dans la lettre.
— Évidemment Maurice vous trompe ; cependant, comment se fait-il que, dans le cas où il vivrait des ignobles ressources que vous dites, il soit réduit à ces expédients ?
— C’est là justement l’objection que tantôt m’adressait M. Thibaut, votre notaire.
— Vous le connaissez ?
— Il est depuis fort longtemps chargé de mes affaires, et, à son sujet, je…
Mais, s’interrompant, Richard ajoute, après un moment de silence :
— Revenons à Maurice. Il est probable que les femmes aux dépens desquelles il vit subviennent à tous ses besoins, mais ne lui donnent que peu ou point d’argent comptant, de peur qu’il n’en fasse un usage dont leur jalousie…
— J’ai compris… Ah ! que de honte ! — reprend Jeane pensive, — que de honte !
Et elle ajoute, cette fois tout haut et presque involontairement :
— Allons, il est temps, il est temps…
— Jeane, vous vous abusez, je le crains ; il n’est plus temps !… — dit M. d’Otremont croyant deviner la secrète pensée de doña Juana ; — il est trop tard pour retirer Maurice de cette fange.
— Nous ne nous entendons pas, Richard, — répond Jeane en jetant à M. d’Otremont un regard qui le glace d’effroi ; — il est toujours temps de…
Mais doña Juana n’achève pas sa phrase, et ajoute après une réticence :
— Puis-je garder cette lettre de Maurice ?
— Sans doute, Jeane ; mais quelle signification attachez-vous donc à ces mots prononcés tout à l’heure par vous : « Il est toujours temps. » Votre regard, votre accent m’ont presque effrayé.
— Je veux dire qu’il est temps de donner à Maurice une preuve de l’intérêt que je lui porte, — répond la jeune femme avec un sourire étrange.
Et elle reprend :
— L’adresse que Maurice vous donne en post-scriptum est-elle celle de sa demeure ?
— Je l’ignore…
— Il n’importe, je suis certaine de le trouver là, demain matin, entre neuf et dix heures, puisqu’il doit lui-même attendre la réponse que lui portera votre messager.
— Quoi ! vous voulez ?…
— Voir Maurice ? Certes, puisque tel est l’unique but de mon retour à Paris.
— Soit ; mais il se peut que l’adresse indiquée par Maurice soit celle de la demeure de l’une de ces femmes aux dépens desquelles il vit.
— Quand cela serait ?
— De grâce, songez donc à l’odieux scandale qui pourrait résulter, si l’une de ces créatures…
— Voyait en moi sa rivale ?… Peu m’importe ! Je veux, avant tout et surtout, voir Maurice. J’ai la certitude de le trouver demain à l’adresse qu’il vous indique ; donc, j’irai là.
— Jeane, je vous en supplie…
— Mon ami, je braverais de véritables périls, et quels qu’ils fussent, pour ne pas manquer cette occasion, unique peut-être, de me rapprocher de Maurice. Jugez si une crainte puérile et à peine fondée peut m’arrêter.
— Souffrez, du moins, que, demain… je vous accompagne, et qu’avant de vous laisser monter dans cette maison de la rue Monthabor, je m’informe des gens qui l’habitent.
— Merci de votre offre obligeante, mon ami ; mais elle est inutile. Votre attachement pour moi se crée des fantômes ; encore une fois, quoi qu’il advienne, il faut que je voie Maurice. Le devoir que j’ai à accomplir envers lui est, je vous l’ai dit, le dernier lien qui me rattache encore à la vie.
— Mais, mon Dieu, qu’espérez-vous donc, et pour vous et pour lui ?
Jeane San-Privato, à cette question de M. d’Otremont au sujet de Maurice : « Mais, mon Dieu ! qu’espérez-vous donc, et pour vous et pour lui ? » Jeane San-Privato reste silencieuse ; ses traits prennent une expression indéfinissable, singulier mélange de désespoir et de sérénité, car un sourire poignant, presque cruel, effleure ses lèvres contractées, tandis que, pendant un instant, son beau regard, qu’elle a levé vers le plafond d’un air inspiré, rayonne d’un tranquille et doux éclat. Mais Jeane sortant bientôt de sa rêverie, se lève, et, tendant sa main à M. d’Otremont :
— Adieu, Richard, adieu, cher et fidèle ami !
— Quoi ! déjà vous me quittez… ?
— Je vous ai dit le but de ma visite ; il est atteint ; mille fois merci encore de votre cordial accueil.
Richard ne peut cacher l’émotion pénible que lui cause le départ de la jeune femme, et il reprend, d’une voix légèrement altérée :
— Si vous croyez, Jeane, me devoir quelque gratitude, prouvez-le-moi en m’accordant quelques minutes encore. Cette demande ne m’est pas dictée par l’égoïsme, puisque je désire vous parler uniquement de vous.
— Et qu’avez-vous à me dire de moi, mon cher Richard ?
M. d’Otremont se recueille, hésite, et, enfin, faisant un violent effort afin de surmonter son embarras :
— Me croyez vous galant homme ?
— Vous êtes à mes yeux l’honneur même.
— Avez-vous foi dans mon amitié ?
— Richard, vous êtes le seul homme à qui je demanderais un service.
— Jeane, — reprend vivement M. d’Otremont, — répétez ces paroles, je vous en supplie…
— Vous êtes le seul homme à qui je demanderais un service.
— De quelque nature qu’il fût ?
— Oui, mon ami, de quelque nature qu’il fût.
— Ainsi, vous ne pouvez être aucunement blessée des offres de service que je puis vous faire, Jeane, quelles que soient ces offres ?
— Comment pourraient-elles me blesser ? Est-ce que je ne connais pas la noblesse de votre cœur ?
— Eh bien, Jeane, écoutez-moi : M. Thibaut est notre notaire à tous deux ; il m’a donné tantôt sur vos affaires d’intérêt des détails, des détails… qui auraient augmenté mon estime pour certains côtés de votre caractère, si elle pouvait l’être ; mais il résulte des confidences de votre notaire…
— Que résulte-t-il, Richard ?
— Je vous en conjure, ne voyez rien d’indiscret, rien de choquant dans ce que je vais vous dire.
— Allons, mon ami, ayez donc plus de confiance en moi et en vous ! à quoi bon ces hésitations ?… Parlez sans crainte, sans détour.
— Il est vrai, Jeane, ces hésitations de ma part sont une injure pour nous deux, et j’achève. Or, j’ai appris de M. Thibaut que votre fortune personnelle s’élevait, lors de votre mariage, à trente et quelques mille francs, et que, cette année, il vous avait envoyé les derniers fonds qu’il eût encore à vous.
— C’est parfaitement exact, mon ami.
— Ces derniers fonds n’étaient pas considérables ?
— Trois mille francs environ, sur lesquels il me reste encore trente louis.
— Trente louis, mon Dieu !… trente louis !…
— D’où vient votre surprise, et surtout cette expression de chagrin que je vois sur votre figure, mon ami ? Quoi d’étonnant à ce que j’aie dépensé mille écus en six mois pour subvenir à mes besoins ?
— Tel n’est pas le sujet de ma surprise et de mes inquiétudes, Jeane.
— Quel est-il donc ?
— Au temps de votre mariage avec M. San-Privato, votre délicatesse était telle, que vous teniez à honneur de vous suffire à vous-même, grâce à votre modique fortune personnelle.
— Cette délicatesse, dont vous exagérez de beaucoup la valeur, mon ami, est, selon moi, toute simple. La femme qui joint au tort déjà si grave de tromper son mari l’indignité d’accepter de lui, non-seulement de quoi satisfaire aux dépenses de sa toilette, mais de quoi satisfaire même aux besoins de sa vie matérielle, une telle femme, à mes yeux, ne diffère en rien d’une courtisane trompant l’homme qui la paye ; le peu de fortune que je possédais me suffisait. J’aurais donc, pour mille raisons, considéré comme une infamie de coûter un sou à M. San-Privato, même pour ma nourriture et mon logis.
— Ce raisonnement est trop conséquent avec votre caractère, Jeane, pour m’étonner ; mais, par cela même que vous n’avez voulu rien accepter de San-Privato avant d’être séparée de lui, vous n’accepterez rien de lui maintenant.
— Naturellement. Mais où voulez-vous en venir ?
— À ceci, Jeane, — reprit résolûment M. d’Otremont : — il vous reste trente louis ; lorsque vous aurez dépensé cette modique somme, de quoi vivrez-vous si vous n’avez d’ailleurs d’autres ressources ?
— Richard, je devine votre pensée, — répond Jeane en tendant la main à M. d’Otremont ; — merci du fond du cœur, merci, mon ami…
— Ah ! Jeane ! — s’écrie Richard en serrant entre les siennes la main toujours froide de la jeune femme, quoiqu’elle fût restée longtemps assise près du foyer, — votre réponse me prouve que vous appréciez comme il doit l’être le sentiment qui me guide.
— Il n’en pouvait être autrement, mon ami, et, je vous l’ai dit : vous êtes le seul homme à qui je demanderais un service sans croire en rien forfaire à ma dignité ; mais…
— De grâce ! deux mots encore. Je ne sais si je m’abuse, Jeane, mais ce que vous appelez votre mort morale me semble causé par un profond désenchantement ou un insurmontable dégoût de ce monde brillant où vous avez régné. Si mes soupçons ne me trompent pas, vous devez, ce me semble, rechercher une complète solitude… En ce cas, voici ce que je vous offre. Il existe à ma terre d’Otremont un pavillon absolument indépendant et séparé du château ; j’y vais rarement, je n’irais même plus du tout, si ma présence, quelque rare qu’elle fût, devait vous importuner. Le concierge et sa femme seront à vos ordres. Je sais la simplicité, la sobriété de votre vie matérielle. Or, — et j’insiste à dessein sur ces détails, en apparence puérils, connaissant vos scrupules, — or, les redevances en nature que mes fermiers apportent chaque semaine au château seront plus que suffisantes à vos besoins. J’ajouterai enfin que, de toute manière, je gage les gens de service qui restent à Otremont, soit que j’habite ou n’habite point le château. Vous ne serez donc pour moi, Jeane, l’objet d’aucun surcroît de dépense. Que vous dirai-je ? je vous offre en frère l’hospitalité que j’offrirais au meilleur, au plus respecté de mes amis, fût-il le plus fier des hommes, si je le voyais frappé par un revers de fortune ; et, j’en suis certain, si ombrageuse que fût sa susceptibilité, il ne pourrait refuser mes offres. Me comprenez-vous, Jeane ?
— Oui, Richard, je vous comprends… oui, j’apprécie la délicatesse exquise de votre proposition. Et, tenez, voyez dans mes yeux une larme… la première que j’aie versée depuis longtemps… car, depuis longtemps, je ne pleure plus. J’accepterais donc de vous, de vous seul, une pareille hospitalité ; mais je ne…
— Un dernier mot, Jeane. Je ne sais quelles sont vos espérances à l’égard de Maurice ; mais j’ajoute ceci : Un homme… et j’entends un honnête homme… n’a pas, ne peut avoir, en ce qui touche certaines affaires d’intérêt, les mêmes scrupules qu’une femme. Aussi, dans le cas où il serait besoin d’une somme même assez considérable pour aider Maurice à se créer une existence honorable et à l’arracher, ainsi que vous l’espérez sans doute, à la fange où il se traîne, disposez de moi, Jeane ; c’est avec plaisir que je rendrais à Maurice un service sérieux et décisif pour son avenir.
— Ah ! Richard, que de noblesse, que de générosité !
— En ceci, Jeane, j’obéis à des sentiments divers : à l’intérêt que vous portez à Maurice, à celui que je lui ai porté moi-même ; mais surtout, j’obéis à ma reconnaissance envers Charles Delmare. Je dois à ses conseils, à son influence tutélaire de n’avoir pas stupidement dissipé ma fortune, comme tant d’autres fils de famille. J’acquitte une dette d’honneur, en m’efforçant d’aider à la réhabilitation de Maurice, que Charles Delmare aimait paternellement. Et, maintenant, Jeane, j’ai dit : c’est à vous de décider.
— Et, maintenant, Richard, moi, je vous dis que mon pauvre cœur glacé s’est un peu réchauffé à la douce chaleur de vos paroles. J’accepterais aussi dignement votre offre qu’elle m’est dignement offerte, si elle m’était nécessaire ; mais elle ne l’est pas… J’ai d’autres projets sur Maurice. Vous venez de prononcer un nom sacré pour moi ; c’est auprès de lui que je compte me retirer.
— Avec Maurice ?…
— Avec Maurice, si, du moins, mes espérances ne me trompent pas.
— Mais Delmare vit uniquement d’une petite pension viagère, débris de son opulence passée ?
— Cette pension nous suffira. On vit de si peu dans les montagnes du Jura !
— Jeane, Jeane, il me semble que, pour la première fois de votre vie, peut-être, vous manquez de sincérité !
— En quoi donc manquerais-je de franchise ?
— Il est impossible que vous n’ayez pas d’autres projets que ceux…
— Mon ami, — reprend Jeane interrompant M. d’Otremont, — avez-vous foi dans ma parole ?
— Une foi entière.
— Eh bien, je vous jure que si mon espoir n’est pas déçu en ce qui touche Maurice, lui et moi, nous nous mettrons en route demain ou après-demain, afin d’aller joindre M. Charles Delmare, et de rester près de lui jusqu’à la fin de nos jours.
— Il m’est impossible, Jeane, de ne pas croire à des paroles prononcées avec un tel accent de vérité ; mais, si Maurice trompe votre espérance ?
— Je l’abandonnerai à sa destinée, j’irai seule rejoindre M. Charles Delmare.
M. d’Otremont, si cela se peut dire, croyait et ne croyait pas aux paroles de doña Juana, en ce sens qu’il en acceptait comme vrai la lettre, et non l’esprit. Il lui paraissait difficile, presque impossible d’admettre qu’un dénoûment de cette simplicité terminât l’orageuse carrière de madame San-Privato ; sans doute le désenchantement, le dégoût du monde, dont Richard la supposait incurablement atteinte, ne rendait pas invraisemblable le désir qu’elle témoignait de vivre dans la retraite ; cependant, un invincible pressentiment lui cachait une partie de la vérité. Ces doutes pleins d’anxiété augmentaient la tristesse navrante que ressentait Richard au moment de se séparer de Jeane, peut-être pour toujours ; il lui dit d’une voix altérée :
— Il m’est pénible de vous quitter, Jeane, sans avoir pu vous être utile. Adieu donc, et, sans doute pour jamais, adieu. Il est probable que nous ne nous reverrons plus !…
— Qui sait, mon ami ? Mais, en tout cas, soyez certain que je ne quitterai pas Paris sans vous écrire le résultat de mes démarches de demain. Allons, Richard, du courage, ajoute la jeune femme voyant M. d’Otremont qui, incapable de dominer son émotion et ayant honte de sa faiblesse, détourne la tête, afin de cacher ses larmes involontaires ; — vous d’un esprit si sage, si ferme, d’où vient votre tristesse ? Je vais ensevelir dans la solitude la fin d’une existence désormais sans but ; qu’y a-t-il là d’affligeant ?
— Que voulez-vous, Jeane ! mon cœur se brise malgré moi. Mais pardon de ma faiblesse ; seulement, quoi qu’il advienne, n’oubliez jamais que, partout et toujours, et quand même, il est quelque part un homme à vous dévoué corps et âme !
— Je le sais, Richard, et, je vous l’assure, j’emporterai et conserverai comme un de mes meilleurs souvenirs celui de cette soirée.
— Et maintenant, Jeane, adieu, bien cordialement adieu ! reprend M. d’Otremont d’une voix raffermie, et présentant à la jeune femme son chapeau et sa pelisse. — Permettez-moi de vous conduire jusqu’à votre voiture.
Quelques moments après, M. d’Otremont, rentré dans son salon, écoutait avec un morne accablement le bruit de plus en plus lointain de la voiture qui emmenait madame San-Privato, et se disait :
— Il y avait quelque chose de sinistre, de fatal dans l’expression de sa physionomie ; malheureuse femme, quel peut être son projet ?… Je l’ignore, et cependant je tremble !