‹ Les Fils de familleChapitre 98 sur 108 · Partie II · 27

Partie II · 27

Athénaïs Thibaut, épouse séparée de maître Thibaut, occupait, au premier étage d’une maison de la rue Monthabor, un vaste appartement, dont la chambre à coucher communiquait par un escalier de dégagement intérieur avec l’entre-sol, qui pouvait ainsi, au gré des locataires de l’appartement supérieur, devenir l’une de ses dépendances ; cet entre-sol avait été meublé, avec plus de luxe que de goût, par madame Thibaut, à l’intention de Maurice Dumirail, qu’elle hébergeait, puisqu’en effet il vivait aux dépens de cette créature. La chute est ignoble. Nos lecteurs trouveront peut-être que Maurice est tombé bien bas. Nous répondrons, au nom de l’inexorable logique des caractères et du fatal enchaînement des faits, qu’il faudrait plutôt s’étonner de ce que Maurice n’ait encore descendu que les premiers échelons de cette échelle d’infamie qui plonge dans les abîmes sans fond de l’opprobre, du vice et du crime. Quelques instants de réflexion, si notre espérance n’est pas trompée, suffiront à convaincre le lecteur que Maurice Dumirail devait forcément, un peu plus tôt, un peu plus tard, par des transitions plus ou moins brusques, déchoir jusqu’à une complète dégradation. D’abord altéré, puis émoussé par l’influence corruptrice de madame de Hansfeld et par l’habitude des préméditations du parricide véniel, le sens moral de Maurice s’oblitère absolument lors de la mort de sa mère ; les regrets qu’il éprouve de la perdre s’évanouissent bientôt devant le riant mirage des plaisirs que doit lui procurer l’héritage dont il va jouir ; cet héritage est dissipé en quelques années : rien de moins surprenant ; aussi avons-nous, dans notre récit, laissé de côté les détails de cette ruine banale ; son histoire est celle de toutes les ruines de ce genre, aussi stupides que stériles, et indignes de la moindre compassion : — oisiveté, — amour abject et ridicule pour une courtisane madrée, — sensualisme grossier, — vanité bête, — entraînement aveugle. Ce peu de mots résument toutes les déconfitures passées, présentes et futures de la majorité des fils de famille…

Mais est venue pour Maurice l’avant-dernière heure de la ruine, cette heure, où, en proie à une surprise effarée, sincère et niaise, car il croyait réellement, dans son aberration, son héritage inépuisable, le prodigue compte la somme qui lui reste ; après quoi, rien, la misère. Cette somme suffirait presque toujours à assurer, du moins pour l’avenir, le pain, c’est-à-dire l’honneur du prodigue ; mais le fils de famille ne saurait plus vivre de pain et d’honneur ; les mets les plus délicats, les vins les plus rares satisfont à peine aux exigences de son palais blasé. Quant à l’honneur, il en a peu ou point souci, en cela que le déshonneur couvant dans son âme à l’état latent, n’attend, pour se manifester, que l’heure déterminante, à savoir, l’heure de la ruine.

Donc, le fils de famille, réduit à ses derniers mille ou deux mille louis, agit presque toujours ainsi que Maurice, notre type, et se dit : « Tout ou rien. » Se fiant alors à son étoile, il tente le hasard du jeu, afin de remonter au faîte de l’opulence, grâce à un tour de roue de la fortune. Presque toujours ce tour de roue de la fortune précipite le prodigue à sa ruine. Il perd tout. Il ne lui reste plus que son mobilier, ses chevaux, ses voitures, son argenterie, quelques tableaux ; il fait alors ce qu’il appelle sa vente, et se loge dans un appartement garni ; le dernier regain de l’opulence du prodigue est invariablement joué ou dissipé, mais presque toujours dans un milieu forcément inférieur à celui où jusqu’alors il a vécu. Et voici pourquoi la plus stupide des vanités, celle de paraître, de briller, d’égaler, coûte que coûte, le luxe de plus riches que soi, est généralement le mobile des prodigalités du fils de famille… Or, lorsque la ruine a coupé court aux moyens de paraître, ou les a réduits presque à néant, le fils de famille, obéissant encore à la vanité, se sépare de ceux dont la richesse l’humilie ; et, le cœur noyé de fiel, rongé d’envie, il va, dans un milieu inférieur, chercher d’autres compagnons de plaisir ; il pourra du moins les égaler, grâce aux débris de sa fortune.

Or, les sociétés de fainéants uniquement occupés de leurs plaisirs, sont aussi démoralisées que démoralisantes ; à mesure que leur niveau s’abaisse, leurs vices augmentent sous la pression de la gêne qui les réduit à des expédients hasardeux, souvent coupables ou ignobles, afin de se procurer à tout prix les jouissances dont ils ne peuvent se passer. Ainsi Maurice, outrageusement dépouillé par madame de Hansfeld, dont il reconnaît enfin la scélératesse, et rougissant de déchoir aux yeux de la société choisie dont il avait fait jusqu’alors partie, se réfugie dans ce monde équivoque des tables d’hôte et des brelans, peuplé de quelques dupes et d’une immense majorité de fripons. Ses dernières ressources personnelles bientôt épuisées, vient pour lui la nécessité des expédients dégradants : emprunts qu’il sait d’avance ne jamais rembourser, achats à crédit d’objets qu’il revend afin de battre monnaie (espièglerie parfaitement du ressort de la police correctionnelle) ; mais le cercle de ces indélicatesses ou de ces friponneries est restreint. Lorsque Maurice l’a parcouru, il se trouve, pour la première fois de sa vie, face à face avec le spectre de la misère ; les coutures de son unique habit blanchissent, ses bottes s’éculent, son chapeau se graisse ; on lui donne congé de la chambre garnie qu’il occupe ; la maîtresse de la table d’hôte où il mange, femme sur le retour, ancienne entremetteuse enrichie dans ce métier infâme, demande à Maurice le prix de ses cachets, faute de quoi la maison lui sera fermée. Il avoue sa détresse. La créature le trouve à son gré, lui offre amoureusement de vivre avec elle, et sera, dit-elle, généreuse, en retour de quoi son galant lui sera fidèle, et, de plus, avantage inestimable ! grâce à sa force et à sa carrure d’hercule, il imposera aux mauvais débiteurs, aux tapageurs ou à ces étourneaux qui souvent veulent tout casser dans la maison et crient trop haut, sous prétexte qu’ils ont été plumés vifs par les grecs. Maurice accepte le marché. C’est révoltant, sans doute… mais, après tout, il ne déroge point à ses anciennes habitudes : il couche sous des rideaux de soie, foule des tapis, fait bonne chère, va au théâtre ; les mémoires de son tailleur sont payés, on lui loue un cheval au mois (tant il sait se faire adorer) ; enfin, de temps à autre, on lui glisse un billet de cent francs dans la poche de son gilet. Mais une bienfaitrice plus magnifique enlève Maurice à la maîtresse du brelan, et, plus tard, enfin, madame Thibaut conquiert Maurice sur ses rivales.

— Non ! — s’écriera peut-être notre lecteur, — non ! Ce tableau est exagéré jusqu’à l’impossible ! Un jeune homme bien né, bien élevé, ne tombe jamais dans un pareil opprobre !

Pourquoi non ? Qu’est-ce donc, après tout, qu’un pareil opprobre, comparé à cette monstruosité : n’avoir pas eu un regret pour la plus tendre des mères, de qui nos désordres ont hâté la mort, et ne songer qu’à la joie d’hériter d’elle ? Quoi d’étonnant, d’impossible, à ce qu’un jeune homme déjà perverti à ce point accepte plus tard, par terreur de la misère et moyennant un honteux marché, cette existence oisive, sensuelle, ces jouissances auxquelles il a sacrifié les sentiments les plus sacrés ? Et puis on oublie ces précédents que Maurice n’a pas manqué d’invoquer à l’appui de sa conduite, afin d’étouffer le faible cri de sa conscience, qui, parfois, arrivait encore jusqu’à lui à travers la fange où elle était ensevelie. Est-ce que Maurice ne se disait pas que l’on voit accueillis, et accueillis à merveille dans le monde, et dans ce qu’on appelle le plus grand, le meilleur monde, des hommes qui doivent tout, richesses, honneurs, position sociale, à l’influence de leurs maîtresses ? Est-ce qu’il n’existe pas toutes sortes de Potemkins, plus ou moins moscovites, arrivés au faîte de l’opulence ou du pouvoir par la grâce de l’adultère et de la tendresse de Catherines quelconques ? Est-ce que l’on n’entend pas, chaque jour, d’honnêtes gens, ou prétendus tels, dire avec une espèce de considération gaillarde nuancée d’envie libertine :

— Eh ! eh ! ce garçon-là ira loin, car il fait son chemin par les femmes !

Or, le moindre déshonneur rejaillit-il sur cet heureux garçon qui fait son chemin par les femmes ? Point ! Et cependant, où est donc la différence ? Au lieu de se vendre, de se prostituer pour le logis, le vêtement, la nourriture, qui lui manquent, cet heureux garçon, souvent déjà riche, se vend, se prostitue à l’influence d’une protectrice parfois vieille et laide, afin d’obtenir par elle une fonction grassement rétribuée, un cordon ou quelque grosse part du gâteau doré de l’agiotage.

Non, non, ces précédents, non moins honteux, à notre sens, que la conduite de Maurice, l’excusaient à ses propres yeux, lorsque, par hasard et malgré lui, ils s’ouvraient à la crapule où il se traînait et dont il n’avait point encore atteint les dernières profondeurs, et qui sait s’il ne les atteindra pas ? Qui sait si, quelque jour, il ne prendra pas part à l’une de ces ignobles batteries dont le théâtre est quelque rue mal famée, et le héros un hercule d’estaminet, défenseur soldé de l’une de ces malheureuses qui, mises hors la loi par leur infamie, n’ont contre les mauvais traitements qu’elles redoutent d’autre soutien que celui de l’homme robuste qui vit de leur abominable salaire ?…

— Ah ! c’en est trop ! un pareil tableau est révoltant ! s’écriera peut-être le lecteur.

— C’en est trop ? Non ! ce n’est pas trop ! non, ce tableau révoltant n’a rien d’exagéré ; il faut qu’il révolte, il faut qu’il soulève de dégoût et d’horreur, afin que le but moral que nous poursuivons dans notre œuvre soit atteint ! Oui, nous serions logique en montrant Maurice descendant les derniers degrés de l’échelle d’infamie, à mesure que les mesdames Thibaut et autres se lasseront de lui. Et, d’ailleurs, d’où naîtrait donc le scrupule qui nous ferait reculer devant de pareils tableaux, au lieu de les flétrir avec l’énergique indignation de l’homme de bien ? Non ! aux yeux de l’éternelle vérité, de l’éternelle justice, s’il est entre ces diverses infamies une énorme distance sociale, il n’existe entre elles aucune différence morale ; elles sont sœurs, elles se lient étroitement l’une à l’autre, elles s’enchaînent par une dégradation successive, depuis la Montespan ou la du Barry, lubriquement étalées sur le velours fleurdelisé d’or, jusqu’à la hideuse créature qui frissonne sous ses haillons, embusquée dans l’ombre de son repaire, d’où elle appelle les passants. Oui ! elles se tiennent, ces infamies, elles se tiennent par un commun enchaînement d’opprobre, depuis les Potemkins et autres favoris rehaussés de titres, chamarrés de cordons et triomphants dans leur opulente prostitution, jusqu’à l’homme à la voix avinée, aux larges épaules, qui, le brûle-gueule aux dents, sort de son estaminet à l’appel éploré de la misérable fille que l’on éreinte et qui le paye pour la défendre ! Et voilà pourquoi nous disons que Maurice Dumirail, notre fils de famille, a encore logiquement à descendre bien des degrés de cette échelle qui plonge dans les bas-fonds du vice et du crime. Il en est de même de son acte de fausseté, premier pas hasardé dans la voie du crime, filouterie excusable, mieux que cela, légitime au point de vue de Maurice, en cela qu’après tout, il espérait filouter qui l’avait filouté, s’en tenant encore à la maxime biblique « Œil pour œil, dent pour dent. » Il avait été, sous prétexte d’une spéculation imaginaire, dépouillé d’environ cent mille francs par la Hansfeld ; il comptait, à l’aide d’une lettre imaginaire, récupérer modestement la moitié de la somme à lui larronnée. — Cela dit, afin de convaincre nos lecteurs que, loin d’exagérer la précipitation de la chute de Maurice, nous l’avons modérée, puisqu’il devait logiquement tomber plus bas encore, poursuivons notre récit.

Le lendemain du jour où il avait écrit à M. d’Otremont afin de lui emprunter cent louis, Maurice Dumirail se promenait avec agitation de long en large dans le salon de l’entre-sol qu’il occupait, entre-sol dépendant de l’appartement du premier étage où demeurait madame Athénaïs Thibaut.

— D’Otremont me prêtera-t-il ces maudits cent louis ? — se disait le fils de famille. — J’ai bon espoir, ma lettre est ronflante !… « Je veux mourir au champ d’honneur ou conquérir mes épaulettes et l’étoile des braves à la pointe de mon sabre !… » Enfin, je dis : « Vous m’avez sauvé la vie, sauvez moi l’honneur ! » Cela doit toucher d’Otremont, assez bonhomme au fond ; et, s’il me prête ces cent louis, à midi j’aurai quitté Paris par le chemin de fer d’Orléans ; je serai ainsi à l’abri des poursuites du notaire, car il ne pourra, s’il dépose sa plainte, la déposer que ce matin de dix à onze heures. Or, s’il y a un mandat d’arrêt lancé contre moi, j’y échapperai. Mais non, M. Thibaut ne voudra pas me perdre ; il m’a menacé afin de m’effrayer ; car, après tout, mon acte n’a pas été suivi d’effet, non ! malheureusement ! Ah ! si j’avais pu ressaisir ainsi ces cinquante mille francs, à peine la moitié de ce que cette infâme Antoinette m’a volé, sans parler des pierreries qu’elle a eu l’art de se faire donner par moi ! Maudite soit la pénétration du notaire ! Ces cinquante mille francs que j’aurais doublés, triplés peut-être aux jeux de Hombourg ou de Spa, me mettaient pour longtemps à l’abri de l’ignoble vie que je mène, mais cent fois moins ignoble encore que la misère. J’ai conservé à peu près mes habitudes de luxe, je ne manque de rien, si non d’argent… Madame Thibaut est inflexible à ce sujet… cent francs par mois d’argent de poche… pas un liard de plus… mais le reste à discrétion ! Atroce créature ! elle me fait horreur ; mais la détresse est pire. Ah ! je l’ai flairée de près, la détresse ! et, ma foi ! j’ai reculé ! habits râpés, bottes crevées, l’appréhension de savoir si l’on dînera, ou si l’on rentrera le ventre creux dans le taudis où l’on couche sur un sale grabat ! Et puis, honte et rage ! se voir vêtu comme un gueux, patauger dans la crotte du boulevard et rencontrer le regard d’insolent dédain de mes anciens compagnons du club ou de ma loge à l’Opéra, passant devant moi à cheval ou en voiture, ainsi que je chevauchais, jadis, au temps de ma splendeur ? Non, non, j’aime mieux vivre comme je vis, et, d’ailleurs, est-ce que je peux choisir une autre existence ? J’ai des besoins de luxe, moi ; légitimes ou non, peu importe ! Je les ai, voilà le fait ! Il faut que je les satisfasse, et j’ai horreur du travail ; quoi donc faire ? Eh ! mordieu ! ce que je fais, vivre aux dépens des femmes ou crever de faim et de froid. Mais, que dis-je ? — ajoute Maurice avec un éclat de rire sardonique, — le froid ! la faim ! est-ce que mon père, mon excellent, mon adorable et vénéré père, ne m’a pas généreusement assuré, lors de sa fondation agricole au Morillon, un lit au dortoir, une place au réfectoire, une chemise de toile écrue, un habillement de tiretaine pour l’hiver, de coutil pour l’été, de bons gros souliers à clous ou des sabots, selon la saison, le tout au prix de onze ou douze cent mille francs que me coûte cette agréable retraite qui me reste en perspective ? Ah ! malédiction sur mon père, qui, dans sa haine exécrable, m’a déshérité !

Cette imprécation sacrilége du fils de famille est suivie d’un long silence méditatif, interrompu par l’entrée de madame Thibaut. Elle est descendue de son appartement, situé au premier étage, par l’escalier intérieur communiquant au rez-de-chaussée occupé par Maurice. La femme du notaire a dépassé sa quarante-huitième année ; sa stature dépasse cinq pieds et quelques pouces ; cependant, elle semble être de taille au-dessous de la moyenne, en raison de son énorme embonpoint ; il apparaît dans sa monstrueuse sincérité.

Athénaïs n’ayant pas encore commencé sa toilette, elle n’est vêtue que d’une robe de chambre ; son nez est camard, son œil vert ; ses épais sourcils sont d’un roux moins ardent que celui de ses cheveux, non encore blanchis par l’âge ; quelques-unes de leurs mèches crépues s’échappent du petit bonnet de nuit orné de dentelle et de nœuds d’une coquette recherche, qui rend encore plus repoussants les traits d’Athénaïs ; son visage large et camus, toujours empourpré par la pléthore de son tempérament sanguin, presque apoplectique, est plus coloré que de coutume. Elle entre précipitamment dans le salon et semble inquiète et courroucée. Maurice, à son aspect, n’a pu retenir un geste de dégoût.

— Mon pauvre chéri, — dit Athénaïs d’une voix haletante, — il paraît que nous allons avoir à affronter des scènes dégoûtantes ! Figure-toi que mon scélérat de fils…

— Quoi ?… que voulez-vous ? — répond Maurice avec une brusque impatience, et ayant à peine écouté madame Thibaut, de qui la présence redouble la méchante humeur où il est plongé. — Vous ne pouvez pas me laisser un moment en repos ; que venez-vous faire chez moi ?

— Comment ! chez toi ? En voilà une sévère ! Et à qui donc appartiennent les meubles ? Qui est-ce qui paye le loyer de ton entre-sol ? Eh bien ! tu es encore aimable, toi, dis donc ! sans parler de ta reconnaissance ! Sur quelle herbe as-tu donc marché ce matin ? — dit aigrement madame Thibaut.

Et elle ajoute, avec l’autorité d’une femme qui a le droit de commander :

— Tâche donc de ne pas t’émanciper, de ne pas faire le grognon, s’il vous plaît, et d’être un peu plus gentil que ça, surtout quand je viens te conter mes ennuis, qui sont aussi les tiens, puisque c’est aussi bien à toi qu’à moi que ce scélérat-là veut faire des avanies.

— Qui cela ?

— Ce monstre de Mathurin.

— Votre fils ?

— Oui… Ma cuisinière, en revenant de son marché, l’a tout à l’heure trouvé dans la loge du portier, où il disait contre toi et moi les horreurs de la vie. Il avait l’air furieux. Il est maintenant décidé à nous suivre quand nous sortirons, à nous faire des scènes en pleine rue, à ameuter les passants contre nous en criant que j’achève de me ruiner pour toi. Il faut, une fois pour toutes, ôter à ce polisson-là l’envie de nous engueuler… Tu n’as qu’à lui appliquer une bonne râclée, et je te réponds que cet avorton n’osera plus souffler mot. Voici donc à quoi j’ai pensé…

Mais, prêtant l’oreille du côté de l’une des portes du salon laissée entr’ouverte et communiquant à une petite antichambre, madame Thibaut ajoute :

— Tiens ! on frappe à la porte qui donne sur l’escalier. Tu rougis, Maurice, tu as l’air embarrassé ; tu attends quelqu’un, j’en suis sûre ! tu me le cachais… Ah !… ah !… je veux voir comment cette visite-là a le nez fait, moi, car il se pourrait bien que tu eusses une intrigue, et…

Athénaïs n’achève pas sa phrase, et reste stupéfaite de voir Maurice sortir brusquement du salon, dont il ferme la porte à clef, tandis qu’Athénaïs s’écrie :

— Maurice, où vas-tu ?… Pourquoi me laisses-tu seule ?… Ah ! le gueux ! il m’enferme à double tour… Il y a quelque histoire de femme là-dessous.

Voici ce qui motivait la réclusion de madame Thibaut : le fils de famille avait jusqu’alors attendu avec une anxiété croissante la réponse de sa lettre à M. d’Otremont, de qui le messager devait frapper à la porte de l’entre-sol sans s’arrêter à la loge du concierge, précaution dictée par les craintes de Maurice à l’endroit de la féroce jalousie d’Athénaïs, qui l’entourait d’un espionnage incessant. Il était surveillé par le concierge, qu’elle payait à la condition qu’il lui remît toutes les lettres adressées à son galant. Celui-ci, afin d’éviter qu’il en fût ainsi de la réponse et des valeurs que lui envoyait peut-être M. d’Otremont, l’avait prié de faire la recommandation que l’on sait à son messager ; aussi, croyant que ce dernier heurtait au dehors, il enferme madame Thibaut pour échapper à son obsession et recevoir seul à seul, dans l’antichambre dont le salon était précédé, la personne qu’il supposait être envoyée par M. d’Otremont. Que l’on juge de la stupeur foudroyante de Maurice : il ouvre la porte et se trouve en présence de Jeane San-Privato. Il reste muet, pétrifié, ne s’apercevant pas d’abord, dans son émotion, que le fils du premier lit de madame Thibaut, ce méchant petit bossu nommé Mathurin Blanchard, se glissant derrière Jeane à travers la porte qu’elle négligeait de fermer, s’introduisait dans l’antichambre au moment où madame Thibaut, furieuse d’être enfermée, frappait de coups de pied et de coups de poing la porte de communication du salon en criant :

— Maurice, ouvre-moi à l’instant ! Ah ! gueux que tu es, tu me fais un trait, puisque tu m’enfermes !… Il y a une femme là !

Le bossu, en déblatérant contre sa mère, avait, quelques moments auparavant, vu Jeane se diriger vers l’escalier d’un pas rapide, furtif, et rabaissant son voile sur son visage. L’apparence mystérieuse de sa démarche attira l’attention de Mathurin ; il soupçonna vaguement cette jeune femme, qui passait ainsi furtivement sans s’arrêter à la loge du concierge, de se rendre chez Maurice ; il la suivit à pas de loup dans l’escalier, profita de la distraction où la jetait la pensée de l’entrevue qu’elle allait avoir, se glissa derrière elle, et à son insu, dans l’antichambre, d’où il entendit la voix courroucée de madame Thibaut, enfermée dans le salon et reprochant à son galant de lui faire un trait… Le bossu, remarquant la beauté de Jeane, qui, en entrant, a relevé son voile, ne doute plus qu’elle ne soit la rivale d’Athénaïs, pousse un éclat de rire diabolique, ferme brusquement la porte extérieure, court ouvrir celle du salon, et, profitant de l’étonnement où sa présence a plongé Jeane et Maurice, il introduit madame Thibaut dans l’antichambre en lui disant avec une joie sardonique :

— Entrez, belle petite maman, entrez, chère et digne mère, vous allez rire, et moi aussi.

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