‹ Les Geôles de dentellesChapitre 2 sur 6 · 02

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Donnez-moi une cigarette, Carlo. Une de ces levantines blondes et parfumées qui sont de votre pays. Merci. Languissamment allongé à mes pieds, vos lèvres se posant de temps en temps sur mes genoux, tenez-moi le cendrier. Vous connaissez cette posture ? Vous pouvez y rester des heures, comme vous y êtes resté, mon bel esclave d’amour à la peau dorée, ô vous, Carlo, qui ne m’étiez pas destiné et que j’ai volé…

Est-il un nom plus tendrement doux que celui de Lucile ? Et cependant, Lucile était dotée d’une passion dominatrice si sœur de la mienne qu’elles se confondaient. Ensemble nous avions eu assez de petites aventures pour que rien ne fût secret entre nos deux personnes.

Quelques-uns s’attardent à la recherche de la naissance d’une libido. Celle de Lucile remontait à une période où de grandes connaissances spéciales l’avaient dirigée vers l’emploi de secrétaire particulière d’un gros brasseur d’affaires. Elle brûlait du désir d’utiliser ses compétences, comme d’autres se livrent au sport ou au désœuvrement.

Et longtemps son patron mit sur le compte d’un revers de fortune l’intérêt qu’elle apportait au travail. C’était un homme étrangement sec, imbu des méthodes américaines. Avec lui, pas un quart de seconde n’était perdu. Il y avait temps pour tout, selon un chronométrage inflexible. Il y avait aussi une chose qui intriguait fort Lucile, c’était un martinet posé à plat sur son bureau et que jamais personne ne dérangeait. Lorsque les domestiques époussetaient, le matin, elles soulevaient l’objet et le remettaient à la même place, elles accomplissaient ce geste comme une besogne habituelle, sans le moindre sourire équivoque. Le patron de Lucile ne portait même jamais les yeux sur le martinet, mais l’esprit de la secrétaire travaillait… Lui tendant un jour des pièces à signer, elle posa comme par mégarde sa main fine et blanche sur les lanières de cuir et s’amusa d’un geste machinal à les faire passer entre ses doigts, les enroulant comme des bagues… Il ne sembla même pas voir avec quoi elle jouait. C’était donc autre chose qu’un… maniaque : ou bien alors il dissimulait à la perfection ses sentiments. Elle le fit tomber, le ramassa en s’excusant d’un « Oh, pardon ! » de sa volontaire maladresse. — « Merci », dit-il avec le calme le plus simple. Absolument comme si elle eût ramassé tout autre objet.

Lucile se sentait venir des désirs de cacher avec gaminerie ce fouet d’enfant !

C’était un fouet d’enfant, en effet. De grand enfant plutôt. Lucile ignorait que son patron en eût. Un jour, elle l’entendit donner cet ordre à la bonne :

— Vous direz à M. Georges de venir me trouver ici à 6 h. 10.

Elle crut à un client. Étrange client ! En culottes courtes encore, mais ayant bien dépassé les quinze ans, le monsieur Georges vint la mine penaude, rougissant ferme à la vue de la secrétaire particulière dont un homme jusqu’alors avait toujours occupé la place.

Aussi sérieusement qu’à l’entrée d’un personnage de plus d’importance, le gros brasseur d’affaires se leva de son fauteuil. Lucile le vit prendre deux choses : le martinet de la main droite et… la tête du garçon, écarlate de confusion, sous son bras gauche.

— Ne vous dérangez pas, mademoiselle ; je n’en ai que pour un instant.

Lucile s’était penchée sur ses papiers, mais pour s’isoler en apparence seulement, de la scène de correction paternelle dont les prémices déjà la troublaient. Ce postérieur de garçon qui tendait le fond des culottes courtes, ces mollets nus légèrement tremblants… Et voici qu’elle ne vit plus les mollets ! Sur eux venaient de tomber culottes et caleçon blanc. Un derrière ambré de brun crispa ses globes et les relâcha en un complet épanouissement, striés de raies livides. Le premier coup de martinet venait de porter. Ce ne fut plus par la suite qu’un hachement sourd de coups de lanières, plaquant du rouge sur de la chair mate au milieu de joues fessières se révulsant en détentes et en crispations.

Georges, quoique encore enfant, supportait la fouettée avec un mâle courage et sans crier. La présence de la secrétaire était pour beaucoup dans la contrainte de son gosier. Il rachetait l’humiliation de la fessée par un fier silence.

Lorsque son père le lâcha, tout son corps se raidit en arrière dans l’excès de la souffrance, et ses deux mains étalées comprimèrent ses fesses bouffies et écarlates.

Le gros brasseur d’affaires était, avec calme, retourné à son fauteuil. Sur son bureau il avait reposé le martinet, les lanières repliées le long du manche. Il ne regardait pas Lucile, il ne regardait pas son fils. Il ne regardait personne. Sa secrétaire, par contre, ne détachait pas ses regards de la croupe garçonnière, luisante et rouge, que le fouetté laissait à l’air, les reins cambrés.

Puis ce fut la brusque sensation du déshonneur. Rouge comme une pivoine, le garçon remonta brusquement ses vêtements et détala plus qu’il ne sortit du bureau.

Le visage du patron de Lucile était impénétrable ; mais toutes les impressions ressenties se lisaient par contre sur celui de la secrétaire. Joues rosies, yeux brillants, lèvres molles et humides, elle n’était plus qu’une pensée tendue au souvenir du derrière rouge dansant les saccades de la fessée au rythme des lanières. Ses efforts maintenant ne tendraient plus que vers un seul but : fouetter des hommes.

Presque dans une demi-inconscience, elle acheta un martinet en rentrant chez elle, bien que n’ayant personne sur qui l’employer. Mais sa manipulation serait toujours pour elle un dérivatif. Elle espérait, sans y trop compter cependant, que son patron lui redonnerait le spectacle d’un règlement de comptes paternels ; et encore… cela ne serait-il que du visuel. Mais qui veut fermement quelque chose parvient toujours à réaliser ses désirs. Elle trouva de jeunes amants qui se soumirent à ses caprices, gagnés à leur tour à ses goûts.

Elle les faisait se vêtir de culottes courtes pour les transformer, bien qu’ils fussent déjà des hommes, en troublants adolescents. Le premier contact qu’ils avaient avec elle était toujours un rappel de la scène de la vigoureuse fessée au martinet qu’avait, sous ses yeux d’employée, administrée son patron à Georges.

Les gestes avaient été si bien enregistrés par sa mémoire, qu’elle les évoquait invariablement : du déculottage aux cinglées actives. Il se trouvait parfois parmi ses amants, des victimes qui n’avaient pas l’endurance muette du garçon sous la flagellation de leur postérieur. Ceux-là, avec quel plaisir elle les attachait, pour se rire de leurs supplications. Car s’ils avaient par le costume l’apparence de garçonnets, les fessées auxquelles elle mêlait les verges, en plus du martinet, et une baguette de jonc, cinglante en diable, aussi bruissante aux oreilles que méchante à l’épiderme, ses fessées n’étaient nullement des fessées pour petits garçons.

Enfermée avec son sujet, les voluptueuses journées de domination que c’étaient pour elle !…

Elle appelait ses amants : ses pages, et vraiment les fouettait comme les eût fouettés telle grande dame moyenâgeuse. Dans sa chambre était un chevalet, sorte de grande croix de Saint-André inclinée, sur laquelle elle liait les hommes, comme le bourreau anglais attache les condamnés au chat-à-neuf-queues. Mais elle ne se contentait pas de les dénuder uniquement jusqu’à la ceinture. Ces soirs de flagellation démoniaque, un homme au chevalet à sa merci, elle quittait tout pour conserver la liberté de ses mouvements de fouetteuse, ne gardant à même la peau qu’un maillot de soie rouge sang qui la rendait réellement satanique quand elle s’agitait, les verges ou le martinet en main, rompant en une soirée plusieurs verges avec aisance, brisant une baguette de jonc, en arrivant même à limer un martinet.

Elle avait fait la connaissance de Carlo sur la Riviera. Beau Levantin qui jouait gros jeu, perdant ou gagnant avec la même désinvolture. Elle avait accueilli toutes ses avances par le plus profond mépris, n’aimant pas les hommes qui jouent.

— Si j’avais un amant qui ait ce vice, lui disait-elle, je saurais bien l’en corriger.

Malgré la froideur qu’elle faisait mine de lui témoigner, elle dut un jour lui montrer la manière énergique qu’elle emploierait, car Carlo eut à l’heure du bain les yeux bien battus. Et il ne devait pas avoir que cela de battu… Cependant, il n’avait pas fait connaissance avec le fameux chevalet qui était resté à Paris. De bonne grâce, donc, il avait dû accepter les arguments cinglants de Lucile.

Était-ce un sujet vraiment intéressant ? Devais-je laisser à son initiative de la volupté du fouet féminin le soin de le parfaire, ou bien ne pas attendre au contraire qu’elle ait commencé ses fantaisies vestimentaires pour lui imposer mes travestis ? Sa peau dorée serait délicieuse dans le désordre des blanches lingeries écartées… Quelle jeune et jolie petite femme brune il ferait.

Le hasard d’un retour de promenade cavalière décida de tout. J’étais bottée de fauve, culottée de kaki, j’avais encore à la main ma cravache, lorsque j’aperçus Carlo qui se grillait l’épiderme, vêtu simplement d’un slip.

Il voulut se lever à mon arrivée, mais je lui fis signe de rester allongé, sur le ventre, tel qu’il l’était : cela me permettait de détailler merveilleusement son anatomie. Je m’assis à ses côtés, tandis qu’il se cuivrait davantage au soleil.

Et tout en bavardant, du bout de ma cravache, je lui donnais, comme machinalement, sans aucune sorte d’arrière-pensée, des petits coups légers, effleurant à peine l’épiderme ; mais cependant, sous le slip, la chair tressaillait.

Aux coups badins succédèrent de furtives cinglades. Il allongea ses jambes et raidit ses reins, mais sans bouger autrement de sa position d’offrande au fouet. J’aurais pu lui cravacher à nu les épaules, le dos, les reins ; je m’en tins à frapper sur le slip que soudain je pris à deux mains :

— Et si je baissais le caleçon ?

Ses mâchoires se contractèrent, ses fesses durcirent étrangement, je lui laissai croire un bref instant que j’allais lui mettre toute la chair au soleil pour le flageller en plein air, à pleine cravache, puis je me redressai, le laissant quitte de son angoisse.

— Il faut que je rentre changer de costume.

J’affectais un air détaché. En réalité je guettais sa réaction. Et comme il se levait à son tour :

— Voulez-vous venir prendre une tasse de thé à cinq heures ?

Il s’étonna :

— Chez vous ?

Je ris :

— Mais parfaitement !

Il s’inclina avec déférence, redevenu mondain — malgré l’absence de tout costume.

⁂

Ai-je ici tout ce qu’il faut pour… recevoir chaudement cet homme que je convoite ? Si cela n’était pas, la faute en serait à Marceline ; mais je suis tranquille sur la façon dont elle a préparé certain bagage spécial. Et ses instruments ne doivent jamais manquer de voisiner avec les miens dans une valise de cuir.

Ses instruments ; ne vous récriez pas sur ce pluriel. Mon arsenal a été armé par paire. Ainsi que j’en donnerai l’explication, il s’intitule le Rouge et le Noir. C’est une désignation qui nous permet d’en parler quand nous voulons et tant que nous voulons, là où la curiosité serait inutile à éveiller, chez des profanes.

Paire de martinets, paire de fouets, paire de cravaches. Pour les verges, elles ne sont faites par ma soubrette qu’à la dernière minute, pour être plus fraîches. Cependant, il y a aussi dans l’arsenal une paire de vergettes de brins d’osier.

Les manches de mes martinet, fouet, cravache, sont tous noirs ; ceux des instruments de Marceline, rouges. Et de même pour les verges dont les poignées sont faites d’un velours de ces deux teintes. À mes amants qui ignoraient ce détail, j’ai bien souvent posé la question sous forme de devinette innocente : « rouge ou noir ? »

S’ils disaient rouge, c’était au bras fouailleur de Marceline que je les livrais.

Avec l’idée qu’ici il en serait sans doute de même, je suis assurée aussi qu’elle n’a point dû non plus oublier ce qu’elle appelle son costume de « réception ».

Je n’ai qu’à lui dire : « Nous avons des visites, aujourd’hui », pour la voir s’en revêtir avec la plus grande joie.

Un corsage bien échancré sur sa gorge ronde, noir et sans manches. Le bras gauche couvert jusqu’à l’épaule d’un long gant de chevreau à boutons de nacre. Le bras droit est nu, c’est celui qui fouette et sa nudité rappelle sa fonction. Une jupe courte tombant juste au point où les cuisses supportent la croupe ; et dessous, à même la peau, un maillot de corps en jersey noir, qui moule tout ce qu’elle découvre en ses mouvements brutaux. Un tout petit bonnet blanc et un tablier de dentelle presque aussi réduit. Des bottes à hauts talons, d’un verni glacé et lacées jusqu’au dessous de ses genoux. Ainsi, elle est troublante à tous les points de vue.

Je lui annonce la visite de Carlo.

Que disais-je ! La voici qui interroge avec l’impatience du secret espoir d’entrer en jeu flagellant :

— Dois-je m’habiller ?

Un instant de réflexion, Marceline ! Voyons, convient-il pour débuter de frapper Carlo dès son arrivée par l’étrange et le lascif ?

— Non, Marceline. Je te dirai quand cela sera nécessaire.

Ce n’est que partie remise pour elle. Elle le sait, et va ouvrir en simple soubrette stylée, puis disparaît.

— Je voudrais, me dit Carlo, vous formuler une prière…

— Formulez, cher ! Je vous ai invité, je ne dois en rien vous déplaire.

— Je voudrais vous revoir comme ce matin. Vous étiez si belle !

— En culotte de cheval ?

— Oui !

— Mais c’est très facile !

Je sonne Marceline, qui vient, silencieuse, l’air absent de toutes les domestiques que l’on dérange :

— Ma culotte, mes bottes, ma veste, ma chemise blanche et sa cravate de piqué ; vite, ma fille.

Elle incline la tête, glisse dans le couloir, revient avec mon équipement du matin, au complet jusqu’à la cravache… mais une cravache rouge qu’elle n’a apportée que pour sonder mes intentions et que je lui rends :

— Pas celle-ci, mon petit ; la noire.

Elle s’excuse de son erreur et rapporte la bonne cravache. J’éloigne Carlo dans une pièce voisine et l’y laisse se morfondre plus longtemps qu’il n’a fallu aux mains agiles de Marceline pour me transformer en cavalière. Quand je lui apparais, cinglant mes bottes à petits coups de cravache, il tressaille.

— Vraiment, je vous plais mieux ainsi ? Vous aussi, ce matin, vous me plaisiez mieux. Et puisque pour vous faire plaisir j’ai cédé à votre prière, plaisez-moi à votre tour et soyez comme ce matin.

— Mais, s’embarrassa-t-il, c’est que je n’ai… pas de slip…

— Je vous en donnerai un des miens.

Son hésitation est vaincue par le cache-sexe parfumé que j’ai tiré d’un tiroir et que je lui tends toute dans un sourire.

Et maintenant qu’il se dévêt, à moi la complicité de Marceline ! Lorsqu’il sera venu me retrouver, en un tournemain ses habits se trouveront raflés, sous clef. Et je ne serai pas prête à la lui rendre, cette clef.

Vraiment il eût été dommage, même après Lucile, que je n’aie pas eu Carlo. La beauté de son corps doré aux harmonies de chair et de muscles l’empêche d’être gêné en tenue de baigneur de soleil. Je le fais s’étendre sans transition sur une peau d’ours noir :

— Reprenons notre conversation de ce matin, voulez-vous ?

Qu’il le veuille ou non, ma cravache d’ailleurs est déjà haute sur sa croupe.

Il murmure cependant un faible :

— Ne soyez pas trop cruelle ?

Pour toute réponse je lui arrache son slip — pardon, mon cache-sexe — et me mets à lui balafrer les fesses, à demi-courbée sur lui, un de mes talons sur ses reins. Il est dur à la souffrance voluptueuse, et se mord les lèvres plutôt que de crier quand mes coups deviennent vraiment violents. Sans pitié, ma cravache harcèle sa chair, ma botte écrase ses reins. Et comme subitement il se dresse sur les genoux, aussi prompte que lui je l’enfourche et le force, monture humaine, à me porter, sous les coups de cravache qu’à tours de poignet je lui applique sur les fesses. La chevauchée à travers la pièce dure jusqu’à ce qu’il s’écroule, épuisé. Sa poitrine halète comme les flancs d’un animal fourbu. Quand il se relève, il a un pauvre sourire éteint, mais où la passion est loin d’être exclue :

— Vous avez été cruelle, quand même…

Je le sais.

Et c’est pour cela qu’il me demeurera attaché.

⁂

Lorsqu’il manifesta l’intention de s’en aller, il s’opposa à une volonté supérieure à la sienne :

— Jamais, lui dis-je.

— Pourtant…

— Quoi ? Vous avez trompé Lucile avec moi. Pour ce fait lorsque vous lui reviendrez, vous serez fouetté par elle. Avec moi vous le serez ni moins ni plus. Et d’ailleurs j’ai décidé de vous garder. Nous rentrons à Paris ensemble.

— Mais…

— Oui ! vos bagages ? Votre hôtel ? Vous écrirez pour qu’on vous envoie vos malles et vous réglerez en même temps par chèque ; on ne doit plus vous revoir dans les rues d’ici. Ne pensez-vous pas que Lucile vous cherche. Je saurai déjouer sa vigilance. Marceline partira avant nous par le train. Vous, vêtu de ses habits, vous prendrez sa place dans le fond de la voiture.

— C’est un rapt, dit-il en riant, où rien ne manque, pas même le déguisement.

— Pas même le déguisement, appuyai-je. Je vais vous remettre entre les mains de ma domestique, qui vous grimera et vous vêtira.

— En femme ?

— En femme.

Et jouant avec ma cravache :

— Cela sera bien commode pour certaine chose.

Il prit un peu peur :

— Oh ! ne me refouettez pas aujourd’hui : je l’ai déjà tant été hier !

Je fus ironique :

— Bah ! être fouetté tous les jours, on s’y habitue.

— Vous avez donc été bien fouettée, vous ? !

Pour cette exclamation outrecuidante, je le fis s’agenouiller, demander pardon, puis j’enserrai sa tête de mes deux jambes et le tint dans cette position humiliante tout le temps que je mis à brûler une cigarette.

Ensuite je le livrai à Marceline qui savait ce qu’elle devait faire de lui.

Elle en fit en peu d’heures une gentille brunette qui me ravit, bien prise dans un tailleur sombre, chaussée de vernis noirs, gantée jusqu’aux cuisses de bas de soie de même teinte, allant merveilleusement à sa peau dorée. Sous la jupe que je levai, les jarretelles se tendaient sur une chemise blanche un peu longue ; mais ni pantalon, ni culotte, ni maillot.

— Ça doit être mieux ainsi, dis-je.

Et je donnai à Carlo un renard blanc pour jeter sur ses épaules, me réservant le soin de le chapeauter juste à la minute du départ.

Tandis qu’il signait un chèque pour l’hôtel et rédigeait l’adresse où l’on devait lui envoyer ses bagages, constatant que ma soubrette avait sa mine des jours heureux, je l’interrogeai en lui pinçant gaminement l’oreille et d’un petit ton faussement grondeur :

— Tu l’as fouetté ?

— Un peu.

— Et il s’est laissé faire ?

— Presque !

— Pourquoi ne lui as-tu pas mis de culotte ?

Elle me regarda naïvement, candidement plutôt :

— Oh ! ce n’est pas nécessaire. Durant le voyage, il n’y aura que la jupe à retrousser.

Marceline a raison. Mais je n’attends pas le voyage pour essayer de la commodité ! Avant le départ, je couche mon Carlo comme une fille en travers de moi, je relève la jupe, me grisant des jambes gainées de soie qui apparaissent peu à peu jusqu’à la nudité des cuisses, je glisse ma main sous le capuchon blanc de la chemise qui masque la croupe de mon amant féminisé, pousse ce voile de linon sur les reins, et…

Non je ne fesse pas Carlo. Je me contente de le tenir ainsi un bon moment, frémissant, contractant ses chairs, attendant, l’esprit annihilé sous ma domination, les claques ou les coups d’un instrument que je suis bien longue à saisir.

Encore une fois, comme lorsque je tenais sa tête courbée prisonnière de mes jambes, j’allume une cigarette. Les volutes de fumée montent lentement. Mon index donne un petit coup sec pour faire tomber la cendre… Carlo roule à terre en poussant un cri. Un peu de feu est tombé sur sa peau avec la cendre. C’est si ridicule, pour une brûlure si mièvre, que je me dresse de fureur :

— Sot douillet ! vous allez me payer ça !

Il s’humilie :

— Pardonnez-moi… cela m’a tant surpris…

— À genoux sur le tapis ! Tiens-moi ta jupe et ta chemise levées à deux mains sur ton dos. Je vais te montrer ce que c’est que d’avoir la peau vraiment brûlée !

Il obéit sous mes bousculades. Comme il ne connaît encore que la cravache, c’est elle qu’il attend ; mais c’est un martinet que je vais chercher dans la valise oblongue, et je lui en donne sur les fesses comme à une écolière. Les pauvres s’empourprent avec rapidité tant j’y mets de rage et de vigueur ! Une buée légère ne tarde pas à en monter sous l’échauffement des coups. Ses mains serrent la jupe et la chemise, tout son buste se tend de plus en plus en avant, et son menton se dresse, pointe, tremble, tant la crispation de ses mâchoires est grande. Enfin ses lèvres laissent échapper un râle et sa tête tombe sur sa poitrine.

Vite je fais diversion :

— C’est bon. Vous ne recommencerez plus, n’est-ce pas ?

Une demi-heure après il descendait les bagages — dont la fameuse valise oblongue — dans la voiture. Une heure plus tard nous roulions en pleine route.

⁂

Puisque Marceline avait décidé que la culotte n’était pas nécessaire, Carlo n’en porta jamais dans ses travestis. Je me reposais d’ailleurs entièrement sur ma soubrette quant au soin de la garde-robe. Cette absence de dessous lui valut une fois une aventure — allons, Carlo ! il est inutile de tressaillir ; vous savez fort bien que je la rapporterai — provinciale et piquante.

Je conduisais Marceline au marché d’un bourg voisin avec la voiture deux fois la semaine ; bien qu’issue de paysans, ma domestique prenait un malin plaisir à se gausser des marchandes paysannes. Un véritable murmure d’antipathie ne manquait jamais de saluer notre arrivée. Je pressentais qu’un jour cela finirait mal, et Marceline qui voyait très bien aussi que la vindicte populaire ne tarderait pas à lui faire payer ses brimades désobligeantes, n’eut pas de meilleure inspiration, le jour où elle sentit que l’inévitable allait s’accomplir, que de me demander de faire faire le marché par Carlo. La chose m’amusait trop moi-même pour que je n’abonde pas dans son sens.

Restant toutes deux dans la voiture, nous fîmes descendre mon amant seul sur la place du marché. Mais déjà l’auto avait été reconnue, et des grognements réprobateurs commençaient à se faire entendre. Lorsque toutes virent le visage trop maquillé de Carlo, elles convinrent que cela dépassait les limites qu’une nouvelle vienne les narguer : peinturlurée et avec des bêtes — le fameux renard blanc — autour du cou ! Un cercle menaçant se forma. D’abord hué, Carlo fut bousculé, puis une voix de commère monta, glapissante :

— Mais fessez-la donc ! Fessez-la donc, cette pécore ! Si j’étais plus près, moi ! Vous avez-t-y peur ?

Non, personne n’eut peur dans le clan des marchandes révoltées. Carlo, que son maquillage intensif empêchait de pâlir, enlevé comme une plume fut ployé en deux contre la hanche d’une maritorne à gros tablier bleu et fessé par cette mégère en furie à grands coups d’une planchette arrachée d’une caisse défoncée.

Elle fessait mon amant comme une lavandière.

Au son clair que faisait en tapant la plaquette de bois, le rire des commères répondait :

— Regardez-moi ça, ça n’a qu’une robe et qu’une chemise sur le cul et ça vient se moquer du monde ? On va t’apprendre la politesse, ma gaillarde ! Et si tu y reviens une seconde fois, on t’enlèvera tes belles couleurs à la pompe !

Je néglige une bonne partie des quolibets sur les mollets gantés de soie : « des pattes à serin ! » et la nudité de ses cuisses que Carlo découvrait obligatoirement dans ses gigotements désespérés. Quand elle le pouvait, la paysanne cinglait d’un bon « flac ! » de sa planchette, la nudité d’un bout de cuisse qui rougissait instantanément. C’étaient des coups trop peu fréquents pour les spectatrices qui en voulaient pour tous les sarcasmes dont les avait criblées Marceline, aussi les voix s’adressèrent-elles acerbes à la fesseuse :

— Mais trousse-lui donc le jupon, qu’on voit si là elle s’y met de la poudre !

La commère qui s’était investie correctrice jeta sa planchette, à pleine main empoigna la robe et la tira sur les reins avec la chemise dont on ne vit pas même un dépassant blanc.

Àla vue de la croupe écarlate, bondie soudainement à leurs yeux, des cuisses par plaques marbrées de rouge, les marchandes se firent une pinte de bon sang :

— Quand on te le disait, que ça n’avait que sa robe sur le cul ! Ça peut bien faire sa fière !

Et une autre voix :

— Oh, elle ne la fait plus, maintenant !

Sur la chair nue, la main s’étalait en giroflées ardentes et répétées. Par quelle ruse Carlo parvint-il tout à coup à glisser du bras de sa tortionnaire, qui ne le fessait pas précisément pour rire, et à rabattre sa robe avant que la curiosité ne fit découvrir son véritable sexe ? Mais voyant leur victime expiatoire subitement debout, la superbe des femmes tomba comme un château de cartes. Elles élargirent leur cercle, livrant passage à Carlo, qui, en deux bonds et quelques sauts, nous rejoignit.

Le démarreur, ce jour-là, voulut bien ne pas flancher. Jusqu’à la maison, je n’adressai pas la parole à mon amant, tapi, encore tout fiévreux de son aventure, au fond de la voiture. Tout un côté des jarretelles de son corset avait cédé, son bas gauche était tombé, mettant à nu le genou ; son chapeau, sa fourrure comme sa robe avaient souffert de l’algarade. Sa seule victoire était d’avoir pu dissimuler qu’il n’était pas une femme, mais ce triomphe de dissimulation ne pesa guère dans la balance des récriminations que je ne manquai pas de lui décocher, lorsque nous fûmes en sûreté :

— Je pense que vous vous êtes rendu suffisamment ridicule ? Êtes-vous assez fripé !

Je lui énumérai d’un ton acerbe tout ce qui me choquait en sa toilette désorganisée, muettement appuyée par ma domestique, qui prévoyait, sans crainte de se tromper, qu’elle revêtirait pour la fin de l’histoire son costume de fouetteuse.

Je décidai en effet que Carlo recevrait pour sa peine une bonne application de rouge et de noir dans l’après-midi.

L’exécution eut lieu à cinq heures. Depuis longtemps déjà, Marceline était prête, et Carlo attendait en chemise — en chemise de femme, bien entendu, toujours sa même chemise blanche un peu longue —, les jambes gainées jusqu’aux cuisses de luisante soie tête-de-nègre, la taille prise dans le corset dont la soubrette avait réparé les jarretelles, les bras nus et un gros bracelet d’or à chaque poignet. Bracelets insignes de son esclavage et de sa féminisation qui avaient en outre l’avantage d’aider à ses ligotages.

Marceline monta les degrés de la lourde échelle roulante de ma bibliothèque et attacha en haut la cordelette que j’avais passée dans les deux bracelets, la fixa solidement à la petite plateforme, suspendant Carlo les bras droits, la pointe de ses vernis féminins touchant juste le sol. Raffinée metteuse en scène, sur chacun des montants elle avait pendu les paires de martinets, de fouets, de cravaches et de verges à poignée de velours. Les rouges à gauche, les autres à droite. L’effet avec la victime corsetée était sadiquement saisissant.

Nous serrâmes d’abord plus étroitement le corset, chacune tirant sur un lacet, pour faire se gonfler la croupe par la compression intensive des flancs masculins. Les hanches débordaient de la taille s’amincissant à l’extrême, le postérieur tendait la chemise en une rondeur de plus en plus provocante ; car Carlo ne portant jamais de culotte, sa chemise cachait ses fesses. Marceline détacha deux jarretelles qui gênaient sur les cuisses, leva la chemise et l’épingla, pliée, au corset. Puis elle attendit que je choisisse mon instrument pour se saisir du même.

La position était trop bonne, fesses gonflées et bien offertes, pour employer autre chose que les verges. Je pris un faisceau, ma domestique l’autre et nous alternâmes nos cinglades. Les deux globes fessiers rougissaient avec la même intensité. Puis nous alternâmes la douleur, c’est-à-dire que je décrochai un martinet, pour fouetter le côté qui m’était dévolu, tandis que Marceline s’emparait d’un fouet et qu’elle allait chercher la vergette de brins d’osier lorsque je me préparais à cingler avec la cravache. Ainsi Carlo goûta de tout et son postérieur violacé en eut à la fin de la séance une pauvre mine sans fierté.

Nous en dûmes abandonner, durant plusieurs jours, toute idée de vraies fustigations. Cependant, comme il importait pour mes délices que mon amant fût fouaillé, Marceline, en tenue, lui frappait les fesses du bras droit, robe et chemise levées, à l’aide de son gant de chevreau. C’était suffisant pour la discipline en attendant que son épiderme ait repris toute sa sensibilité. Ma domestique variait les poses, les retroussages qu’elle fignolait, comme une couturière fignole un essayage avec des épingles, des rubans, faisant de Carlo un véritable mannequin vivant.

⁂

Lucile ne me tint pas rancune du rapt. Tandis que je féminisais son ex-amant, elle rajeunissait en garçonnet à culottes courtes un autre mâle épris de ses sévérités. Elle lui faisait la classe en maîtresse d’école de l’ancien régime, ne quittant les verges que pour prendre un martinet, et ne détachant le patient du chevalet que pour lui promettre qu’il y serait rattaché le lendemain à la même heure et pour le même nombre de coups.

Envers moi elle ne faisait qu’agir en affectueuse amie ; mais pour Carlo elle faisait preuve vraiment de mansuétude.

En cela elle se différenciait d’une grande dame polonaise de ma connaissance, et de vos relations aussi, mon cher esclave doré ! qui avait eu des bontés pour un jeune éphèbe reçu à titre d’invité en son château.

Elle ne lui avait rien refusé ; aussi jugez de son courroux en surprenant un jour le galantin en caleçon dans la chambre de sa première camériste.

Appeler ses gens ne fut pour elle que l’affaire d’un instant. Servantes et valets accourus, elle leur désigna le don Juan penaud de son déshabillé, et frémissante de colère :

— Au chenil ! ordonna-t-elle.

D’éphèbe y fut traîné. Sans parvenir à recouvrer son calme, la dame lui fit boucler un collier de chien au cou et passer la laisse dans un anneau rivé au sol jusqu’à ce que son amant infidèle eut le menton touchant terre, les genoux sous le ventre, la croupe surélevée et tendue. Deux valets lui mirent lourdement leurs pieds sur ses mains pour qu’il ne puisse pas en faire usage. Et à son chef de meute, un géant roux du nom de Yégoritch, l’amoureuse trompée, les yeux ne cessant de lancer des regards fulgurants, lâcha ce commandement :

— Baisse le caleçon. Lève la chemise.

Ce fut fait en l’espace d’un éclair. La dame eut un rire satanique à la vue du séant nu crispant de honte sa chair opaline :

— Prends ton fouet, Yégoritch, celui de la meute.

L’homme décrocha le fouet à chien du mur et le lui tendit.

Elle le repoussa hautainement et du doigt montra la croupe au géant roux :

— Frappe ! Fouaille !

Les servantes pétrifiées étaient blêmes. La peur se lisait dans leurs yeux comme la colère dans ceux de leur maîtresse. Quelques-unes voulurent s’enfuir.

— Que personne ne sorte ! cria la dame, je veux que tous et toutes vous assistiez à son supplice infamant. Fouaille, Yégoritch !

La lanière claqua sur la peau et la marqua d’une longue bande pourpre, faisant pousser à l’amant un rugissement de bête.

— Fouaille, répéta la dame, fouaille sans arrêt, Yégoritch !

Ce fut un véritable supplice du knout. L’amant à terre, prosterné et immobilisé par la laisse, le collier et les pieds des valets sur ses mains, ne pouvait que crier, et il ne s’en privait pas. Les chiens, apeurés par les claquements du fouet, mêlaient leurs hurlements à ceux du flagellé. Inlassablement la dame encourageait son géant :

— Fouaille, Yégoritch, fouaille !

La croupe tuméfiée tournait à une vilaine couleur violine ; à son ras, les cuisses étaient zébrées de rouge, ponctuées de virgules bleuâtres faites par les nœuds de la mèche.

La grande dame savourait sa vengeance. Elle fut plus complète encore lorsqu’elle vit au premier rang de ses femmes, et la plus pâle et la plus défaillante de toutes, sa première camériste.

— Arrête ! dit-elle à Yégoritch. Donne-moi ton fouet.

Voulait-elle parachever la correction elle-même ?

Oh non, elle ne voulait pas « s’abaisser » à ça ! Elle appela sa première camériste :

— Viens ici, toi.

La fille s’approcha, à demi-morte de frayeur. La grande dame dévisagea avec dédain celle qui avait remporté sur ses charmes et eut une moue de mépris.

— Fais voir ton bras.

La première camériste déboutonna sa manche et la remonta jusqu’au coude, montrant une peau très blanche.

— Bien, dit sa maîtresse, je vois qu’il doit être assez robuste ; prends-moi donc ce fouet et finis-moi de corriger ton amant.

La fille s’exécuta. Moins vigoureux que celui du chef de meute, son bras mania cependant le fouet jusqu’à ce que la peau se couturât de turgescences sanguinolentes.

Et je dois dire qu’elle le fit sans aucune sorte de scrupule.

Ce n’était que pour elle qu’elle avait tremblé.

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