‹ Les Infâmes sous l’ancien régimeChapitre 10 sur 21 · 10

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Il semble que l’exécution de Deschauffours et le suicide de Nattier aient suffi à la vindicte publique. Car Maurepas ordonna, au nom du Roi, d’abandonner l’instruction ouverte contre les autres embastillés. Ceux-ci ne gagnèrent pas toutefois à cette mesure de clémence de recouvrer leur pleine et entière liberté. La plupart furent enfermés pour un laps de temps assez long à Bicêtre ; et même l’un d’eux qu’avait recommandé tout spécialement Théru, un certain de la Riotterie, dont la dépravation n’était pas d’ailleurs ordinaire, était encore sous les verrous vingt ans après. Il est vrai que, pendant cette longue détention, des lettres de cachet l’avaient promené par toute la France de couvent en couvent, à la fois maisons de santé et maisons de correction, d’où il trouvait toujours le moyen de s’évader pour être presque aussitôt repris.

Le bruit courut que des gens de qualité, atteints et convaincus des mêmes aberrations, avaient été enfin traités selon leurs mérites. Ainsi, l’abbé de la Fare, évêque de Laon, aurait été enfermé dans un séminaire ; et le comte de Tavannes « cordon bleu », envoyé en exil.

Si incomplet et si mutité qu’il soit, le dossier de Nattier, resté dans les Archives de la Bastille, contient encore des documents qui durent servir de base à l’enquête dirigée par le lieutenant de police. Ce sont deux listes de sodomites parisiens dressées sur des déclarations de dénonciateurs. Elles contiennent des noms souvent donnés par Théru. Et l’une d’elles débute par cette épigraphe : Rex suos norit. Le roi connaîtra les siens.

Qu’est-ce à dire ? Et comment interpréter une phrase mystérieuse qui rappelle, en le modifiant, un mot célèbre de la guerre des Albigeois ? Rex vise-t-il le lieutenant de police et suos la brigade d’agents provocateurs que nous avons déjà vus tant de fois fonctionner ? En tous cas, nous ferons remarquer que le document, attesté par une signature authentique, suit de près l’attentat du duc de la Trémoille sur la personne de Louis XV. La liste comporte vingt noms, entr’autres ceux de Moinet, conseiller au Châtelet, « frayant avec des laquais « ; Regnard de Lussaing, commissaire au Châtelet ; Largillière, le fils du peintre ; de Vougny, maître des requêtes ; La Riotterie ; Manet, frère de la présidente Chauvelin « entretenu par le marquis de Beauvais à qui il a mangé plus de vingt mille écus en deux années ». Et le dénonciateur signait :

« Je certifie tout ce que dessus véritable de la manière que je l’expose pour index seulement. Protestant en outre de n’avoir jamais consenti ni acquiescé aucune proposition de la part de ceux énoncés dans la présente déclaration, ni de ceux que je sais passant publiquement pour tels, présumant au contraire sur ce que je ne sais pas positivement, n’entendant et ne voulant parler que de ceux qui m’ont recherché ou fait rechercher ainsi que je l’explique dans le présent. Fait à Paris le septième octobre mil sept cent vingt-quatre ».

Nicolas de Tallant.

L’autre liste n’est pas signée, ni datée ; mais elle appartient, sans nul doute, à la même époque et paraît émaner d’un laquais bien renseigné, et qui invoque au besoin le témoignage de son expérience. Ses références sont de première marque ; nous en connaissons déjà quelques-unes, telles que Moinet, le marquis de Chamboran, l’abbé de Bérulle, le marquis de Villars.

Le duc de Lorges ; Dubois, grand-maître des eaux et forêts ; Magny, dit Socrate ; l’abbé Conet « neveu du grand-vicaire, petit, jeune, blond, assez beau, habitué à Notre-Dame, il voit celui qui pour la clique s’appelle Agnès de Chaillot ; le marquis d’Antraignes « Aimé Beauregard, page de l’hôtel Soubise que Devaux a produit également au duc de Villars-Brancas père et au duc de Crussol » ; les barons de Pelisse et de la Touche ; le duc d’Humières ; le marquis de Châlons ; de Bullion, prévôt de Paris ; le marquis de Saucourt ; de Marbeuf et combien d’autres !

Dénonciations, poursuites, emprisonnements, rien ne put arrêter cette déplorable perversion du sens génésique. Il serait fastidieux de reproduire les lamentations désespérées ou les furibonds anathèmes de Théru qui, pendant près de huit ans encore, devait continuer à Rossignol l’honneur de ses confidences. Peut-être l’âpreté de la persécution et la perspective du bûcher de Deschauffours diminuèrent-ils tout d’abord le nombre des sectateurs de Sodome, mais ce qu’il en resta n’abandonne rien de ses rites les plus abjects. Voici ce qu’en rapportait un espion de police, cinq mois à peine après la mort de Deschauffour :

« 30 octobre 1726.

« La dernière partie que Delaunay a faite avec le comte de Villaines, il y avait M. d’Anonville, capitaine aux gardes, M. le chevalier de Boissieux, M. le prince de Bouillon et un appelé Langevin qui a servi à M. le Duc. C’est le jour qu’ils ont forcé cette fille. Ces choses-là se sont faites chez Bonco, baigneur, rue des Saints-Pères, dans la chambre du sieur Boissieux, en sorte qu’il y a eu un particulier qui, logeant dans la même maison, à côté de cette chambre, qui a été obligé de déménager et de prendre une chambre sur le derrière à cause des dérèglements qui se passent dant la chambre dudit sieur de Boissieux.

« Pendant que ces Messieurs ont forcé cette fille par derrière dans la chambre, il y avait dans l’antichambre un garçon baigneur qui rasait ledit sieur de Boissieux et une servante de chez Bonco. Et on entendait qu’elle criait « au voleur, » et qu’elle disait qu’on l’avait fait venir pour des seigneurs, mais que c’étaient des voleurs, et si ce n’était pas assez de jouir d’une fille par-devant, sans la forcer par derrière.

« À quoi un des Messieurs qui la forçaient lui disaient :

« — Regarde donc, B… si Langevin fait tant le difficile que toi.

« Ce qui fait connaître que l’on faisait pour lors à Langevin les dernières infamies. Ils ont ensuite été obligés de renvoyer cette fille dans un fiacre, parce qu’elle ne pouvait plus se soutenir et ils lui ont donné cinq louis.

« C’était Duchesne, laquais de M. de Boissieux, qui avait amené cette fille.

« Les faits ci-dessus ont été déclarés par le laquais du comte de Vilaines à sa belle-mère qui les a redites au sieur Pronier. »

Ce comte ou plutôt ce marquis de Vilaines, d’Argenson le revit quatorze ans après, intriguant à la Cour pour le compte des Jésuites et le cardinal de Tencin. Il le trouva « complimenteur, léger, cavalier et éloquent ». Mais c’était toujours le grand-croix de l’Ordre de la Manchette « ce désordre de jeunesse qui porte à l’amitié et conduit au cœur tendre pour ses amis, quoique le désordre y cesse avec les violentes arsées qui font le b… » Car, ce qu’il faut lire et retenir entre les lignes de cette phrase amphigourique, c’est que Vilaines avait conservé sa petite cour de mignons, tout en paraissant se convertir : sa névrose passionnelle avait versé dans la dévotion : « Ces pauvre b…, écrit le marquis d’Argenson, ont le c… dans un bénitier ». Et ici encore, le mémorialiste donne une preuve nouvelle de cette intuition merveilleuse que nous avons si souvent relevée dans son attachant journal. Les hommes égarés par un vice infâme ont une faiblesse intellectuelle qui les prédispose, malgré leur tendance à la dissimulation, à se rapprocher d’une religion qui les repousse. Ils seraient certainement mieux sous la douche que dans le bénitier. Et il est assez particulier que pas un seul médecin, au XVIII siècle, ne se soit avisé d’étudier la Sodomie au point de vue pathologique. Peut-être eût-il craint d’entrer en lutte avec l’Église dont il ne devait jamais être, en ce temps-là, que le très humble serviteur.

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