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Le marquis d’Argenton, ce penseur qui devança son siècle, a écrit qu’on brûla Deschauffours, pour « faire honte au Roi du péché » qui l’avait effleuré.
De là à prétendre que le supplicié était une victime, il n’y a qu’un pas ; et Voltaire l’a presque franchi, lorsqu’il déclara, dans son Dictionnaire philosophique, sur le ton badin qui lui est familier en cette matière, que la justice fit au cas de Deschauffours une application abusive d’un texte des Établissements de Saint Louis.
« Si aucun est soupçonné de b…, dit cet article, doit être mené à l’évêque et si l’en était prouvé, on le doit ardoir (brûler) ».
Par b…, affirme Voltaire, Saint Louis entendait hérésie ; et ce fut précisément cette équivoque qui causa la perte de Deschauffours.
On aura beau jouer sur les mots, le coupable n’en avait pas moins commis toute une série de crimes abominables ; et en admettant que, de nos jours, il ne courût pas le risque d’une condamnation capitale, il serait certainement frappé d’une peine très sévère. Mais les châtiments, sous l’ancien régime, se déterminaient d’après des considérations autrement simplistes. Les fils de Sodome avaient été punis, au dire de la Bible, par le feu du ciel ; par analogie, les pédérastes de l’ère chrétienne devaient périr dans les flammes. Au reste, c’est l’éternelle menace de Théru et consorts, menace qui, dans leur pensée, doit donner à réfléchir et qui suffira pour enrayer le mal. Car la… crémation de Deschauffours était inattendue. Et à une époque où les mœurs commençaient à devenir plus douces, cette exécution parut tellement atroce pour la répression de ce genre de crimes qu’elle fut la dernière.
Mais le gouvernement voulait qu’on la tînt pour juste et nécessaire : car ce qu’il importait de frapper dans Deschauffours, c’était moins peut-être sa propre infamie que son influence néfaste sur la bande dont il était réputé le chef. Et ce dernier grief nous laisserait bien incrédule, si nous n’avions déjà remarqué que la procédure volumineuse conservée à la Bibliothèque Nationale nous paraissait incomplète.
En effet, nous n’y trouvons aucuns des noms que les mémoires du temps et que les papiers de la Bastille signalent comme ceux des prétendus complices du supplicié. Mais qui sait s’il n’en était pas de cette affaire, comme de ces complots où des administrations plus modernes, comprennent des gens fort étonnés d’avoir conspire ensemble ? En tout cas — et nous l’avons fait observer déjà bien souvent, nul des grands seigneurs qui encourageaient l’ignoble industrie du proxénète ne figurait officiellement parmi les coupables qu’il importait de poursuivre. Et cependant, cet arrêt du conseil d’État, daté du 26 février 1726, est assez explicite :
« Le roi ayant été informé qu’une licence effrénée a porté des particuliers à se livrer à des crimes honteux ; que plusieurs autres n’ont pas rougi de leur faciliter en prêtant leurs maisons pour y commettre ces crimes et y recevoir ou séduire, par surprise ou à prix d’argent, les malheureux complices de ces désordres, Sa Majesté aurait chargé le sieur Hérault, conseiller en ses conseils, etc., etc., d’appliquer tous ses soins et de se donner tous les mouvements nécessaires pour découvrir les auteurs et les complices de ces désordres, de tout temps en horreur à toutes les nations qui les ont toujours fait punir avec une égale sévérité…
Cette histoire des sodomites ressembla quelque peu à celle de l’affaire des poisons. On découvrit plus qu’on ne croyait et surtout qu’on ne voulait.
La même juridiction extraordinaire qui avait été établie pour Deschauffours eut à connaître des crimes analogues imputés à un groupe d’individus incarcérés à la Bastille. Pas un de leurs noms, nous l’avons déjà dit, ne se retrouve dans le procès que nous venons d’analyser. Et cependant, le dossier de l’un d’eux, Jean-Baptiste Nattier, dossier d’ailleurs très incomplet, porte sur une de ses fiches, que ce peintre du roi, membre de l’Académie, un maître en son art, était un complice de Deschauffours.
Nous publions cette fiche, écrite par Duval, premier secrétaire du lieutenant de police, parce qu’elle résume la tragique aventure de l’artiste. « Nattier (J.-B.) peintre (né en 1684) entré le 31 décembre 1725, avait été renfermé dans la cinquième chambre de la Tour de la Liberté. Il avait dit plusieurs fois à un bas-officier de la Bastille, placé auprès de lui pour le surveiller, que l’affaire pour laquelle il était arrêté allait mal et tomba dans certains moments dans une grande tristesse. Pour le distraire, on lui faisait prendre l’air dans la cour du château et se promener 4 ou 5 fois la semaine.
« Il s’était promené vendredi, veille de sa mort, pendant 3 heures de l’après-midi dans la cour ; étant remonté sur les 7 heures, ils soupèrent et jouèrent un piquet. Sur les 9 à 10 heures, Nattier se coucha, causa avec lui jusqu’à 11 heures 1/2. Il (le gardien) se coucha aussi ; et ils ont ensuite continué de causer par intervalles jusqu’à 2 heures 1/2.
« À 7 heures, en s’éveillant, il fut dans la dernière surprise de voir du sang sur le plancher et près du lit de Nattier. Il se jeta en bas du lit et frappa à la porte pour appeler le porte-clefs. On trouva Nattier mort dans son lit : il s’était coupé la gorge. Nattier avait 40 ans : il était impliqué dans l’affaire du fameux Deschauffours. »
Le double interrogatoire du gardien et du porte-clefs, conservé dans le dossier du suicidé, confirme la teneur de la note de Duval.
Nattier s’était coupé la gorge avec un couteau rond, non tranchant, servant à ouvrir les huîtres et portant le nom de bastille. On trouva sur le défunt « des feuilles de papier » à l’adresse de M. Nattier, rue Neuve-des-Petits-Champs, un microscope, une lorgnette et un porte-crayon en argent. Nattier avait pour livre de chevet les Pensées de Montaigne. Il avait tracé cet apophtegme au crayon, sur la feuille de garde toute blanche : « De deux mots (sic) il faut éviter le pis. »
Il fut inhumé dans le cimetière de Saint-Paul. Ses collègues de l’Académie de peinture prononcèrent sa déchéance ; et son tableau de réception fut rendu à sa famille ; c’était — étrange coïncidence — l’Aventure de Joseph sollicité par la femme de Putiphar.
Il est une pièce capitale que nous n’avons pas trouvée dans le dossier, pièce à laquelle fait allusion ce billet adressé au lieutenant de police par Mesnard, premier commis du comte de Maurepas, ministre de la maison du Roi :
« Versailles, 17 juin 1726.
« Dans la procédure de Nattier qu’on m’a renvoyée, on a oublié copie de ce testament qui fait la principale preuve selon moi et qui, d’ailleurs, mérite d’être gardé pour le sang-froid dont il est dicté ! Si vous voulez bien le faire et me l’envoyer pour le joindre il n’y manquera rien. »