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L’abbé Théru n’était pas seul, nous l’avons dit, à dénoncer les Sodomites. Un autre régent du collègue Mazarin, Dupuis, s’acquittait également de la même tâche, avec moins de continuité peut-être, mais avec autant d’âpreté et de mauvaise foi.
C’est ainsi que, dans le courant du mois de mai 1725, le lieutenant de police d’Ombreval, qui avait fait enfermer à Bicêtre l’abbé Guyot-Desfontaines, convaincu depuis longtemps déjà du « crime infâme », recevait, à propos de ce triste personnage, la note suivante, non signée, mais écrite de la main même de Dupuis :
« On dit que le sieur Arouet de Voltaire est dans la disposition de solliciter la liberté de son cher et intime ami l’abbé Guyot-Desfontaines, et que, s’il n’ose le faire ouvertement, il emploiera le crédit de quelques personnes de considération et d’autorité ; mais si on veut s’informer de la vie que ce poète a menée depuis qu’il est sorti du collège des jésuites et si on examine les gens qu’il a fréquentés, on n’aura point d’égard à ses prières ni à celles de ses amis comme très suspects.
« À la sortie du dit collège, il fut pensionnaire au collège des Graffins et il était alors en commerce avec quelques infâmes, entre autres avec le Chevalier Ferrand, ancien et fameux corrupteur, demeurant rue de Bièvre, et, si on voulait le faire visiter, on trouverait qu’il a actuellement du mal qu’on ne gagne point à faire des vers et que l’abbé Desfontaines est digne d’être mis au nombre de ses amis. »
Hâtons-nous de dire que cette accusation est une insigne calomnie. Nous qui avons étudié dans les plus intimes et minutieux détails la vie de Voltaire, nous pouvons affirmer, sans crainte d’être démenti, que pas un fait n’est venu corroborer l’étrange assertion de Dupuis. Le moindre soupçon eût-il plané sur les mœurs d’un homme si redouté et si détesté, que ses ennemis en eussent assourdi les oreilles de leurs contemporains. Or, personne, que nous sachions, n’a formulé contre lui pareille imputation. Il est certain que Voltaire n’était guère difficile sur le choix de ses relations mondaines et qu’il vécut maintes fois, comme nous le verrons plus tard, sur le pied de la cordialité la plus parfaite, avec des gens de mœurs inavouables. Il n’est pas moins vrai, d’autre part, qu’en raison de sa légèreté coutumière et de son indépendance d’opinion, il traitait presque de gentillesse, et tout au plus de peccadille négligeable, une des plus déplorables dépravations du sens génésique. Mais c’était là une virtuosité essentiellement platonique que pratiquèrent d’ailleurs nombre d’esprits forts du XVII et du XVIII siècles.
Quoi qu’il en soit, les inexactitudes flagrantes que nous relevons dans le billet de Dupuis doivent déjà nous en faire suspecter la sincérité.
Personne n’ignore que Voltaire accomplit le cycle de ses études au collège de Louis-le-Grand et qu’il n’en sortit, dans le cours de sa dix-huitième année, que pour commencer son droit. Il n’entra donc pas au collège des Graffins, comme l’affirme son dénonciateur ; au surplus, aucun des biographes de Voltaire n’a signalé cette particularité. Il en va de même pour le « mal » sur lequel Dupuis se plaît à goguenarder, sans en définir autrement le caractère. S’agit-il en effet d’une affection vénérienne, ou de la « cristalline », le châtiment ordinaire des mignons de couchette ? Les contemporains du poète, et même les indifférents, n’eussent pas manqué de faire des gorges chaudes sur une maladie qui avait toujours le privilège d’égayer le grand public. Or, nous n’avons trouvé nulle part la moindre allusion à ce péché de jeunesse.
En réalité, Voltaire qui avait été très gravement atteint de la petite vérole, vers la fin de l’année 1723, était encore souffrant en 1725 ; sa correspondance le dit du reste. Et c’est même à partir de cette époque qu’il ne cessera de se lamenter sur la faiblesse de sa santé jusqu’à la fin de ses jours.