‹ Les Infâmes sous l’ancien régimeChapitre 12 sur 21 · 12

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Arouet, écolier à Louis-le-Grand, était dans cet état psycho-physiologique particulier à tous les adolescents qui subissent bon gré mal gré les rigueurs disciplinaires d’une vie quasi-claustrale, il sentait bouillonner en lui les ardeurs de la puberté ; et dans son cerveau tourbillonnaient les plus affolantes visions. Or, des relations familiales permirent au collégien, turbulent et nerveux, de faire de ses rêves de très palpables réalités. L’abbé de Châteauneuf, un des amis — le dernier peut-être — de Ninon de Lenclos, conduisit le jeune Arouet, son filleul, qui était un petit prodige dans cette belle « maison du Temple » ouverte aux disciples d’Épicure, sous les auspices des deux Vendôme. L’enfant y connut ces fameux sybarites qui avaient nom Chaulieu, La Fare, Courtin et, avec eux, combien d’autres voluptueux, dont la libre-pensée était le seul culte et le plaisir, l’unique règle. Cette fréquentation se continua quand Voltaire sortit de Louis-le-Grand ; et bientôt, à une telle école, le jeune homme prit, avec l’exquise politesse de ses nouveaux éducateurs, ce goût si vif de la dissipation mondaine qui devait donner à l’inquiète mobilité du plus impressionnable des philosophes tant de joies et de… tourments.

Les maîtres de la maison étaient, au point de vue moral, fort peu recommandables et surtout le frère du Grand-Prieur, le duc de Vendôme, cet illustre guerrier, dont Saint-Simon flétrit, en termes si expressifs, les appétits abjects et les tares syphilitiques.

Parmi leurs commensaux figurait un conseiller à la cour des Aides, nommé Ferrand, qui disputait la palme de la poésie érotique et badine à l’Anacréon du Temple, l’abbé de Chaulieu. La muse de Ferrand s’exerçait avec non moins de facilité sur des sujets beaucoup plus scabreux, comme l’atteste le recueil de Pièces libres attribuées à ce magistrat. Or, Voltaire, dans ses œuvres, rend maintes fois hommage au talent distingué de son ancien compagnon de table ; et nous serions bien surpris, si ce Ferrand n’était pas le chevalier que le billet de Dupuis dénonce comme le plus vil des corrupteurs ; car nous ne connaissons pas d’autre ami de Voltaire qui porte ce nom de Ferrand. Toutefois aucun témoignage du temps ne vient confirmer l’odieuse accusation si délibérément sortie de la plume délatrice.

Par contre, il est un autre habitué du Temple, plus cher encore à Voltaire, que, depuis longtemps, la clameur publique traitait d’infâme et contre qui Théru fulminait ses plus violents réquisitoires. Nous voulons parler de cet abbé Servien, fils du grand diplomate Abel, que Saint-Simon représente comme « décrié pour ses débauches » bien que « d’excellente compagnie et de beaucoup d’esprit ».

Il n’était pas moins célèbre par sa disgrace. Il fut chassé de Paris en 1712, pour avoir raillé, à l’Opéra, une cantate en l’honneur du roi, cantate dont la platitude était écœurante. Mais il contrefit le malade et se lamenta de telle sorte qu’il obtint la révocation de sa lettre de cachet. Son exil ne l’avait pas rendu plus sage. Cet abbé devait avoir une horreur profonde pour la littérature officielle, car il recommença, en 1714, ses pantalonnades à l’Opéra : un mot sanglant, décoché contre le Roi, l’envoya à Vincennes, d’où il ne sortit que dix-huit mois après, au lendemain de la mort de Louis XIV.

Pendant qu’il était sous les verrous, Voltaire s’efforça de le consoler en lui adressant une épître, fort galamment tournée, ma foi, qui débutait ainsi :

Aimable abbé, dans Paris autrefois,
La Volupté de toi reçut des lois

Il est certain que l’irrévérence de Servien pour le Roi-Soleil dut contribuer à cette longue et rigoureuse détention ; mais il est permis de croire que la police profita du prétexte pour enfermer un homme dont l’immoralité faisait scandale.

Les papiers de la Bastille démontrent que l’abbé Servien avait « la passion des jeunes garçons » ; et Duclos l’affirme dans une anecdote de ses Mémoires secrets.

Un jour, dit-il, que Servien pressait un peu trop vivement, à l’Opéra, un jeune homme, celui-ci s’écria :

— Que me veut ce b… de prêtre ?

— Monsieur, répliqua l’abbé d’une voix doucereuse, je n’ai pas l’honneur d’être prêtre.

J’aime mieux son mot, resté classique, alors qu’il tentait de percer la foule, pour assister à la réception d’un Académicien de mérite assez mince :

— Il est plus difficile d’entrer ici que d’y être reçu.

L’abbé Servien mourut, en 1716, chez Martel, le danseur de l’opéra, « où il fut surpris », dit Saint-Simon. Cet hôte assidu de l’Académie Royale de Musique, ce fidèle habitué des soupers du Temple, ne pouvait plus dignement finir.

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