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Vers la même époque, Voltaire cultivait d’autres amitiés qui n’étaient pas moins compromettantes. À vrai dire, il ne les affichait pas aussi publiquement ; mais il leur réservait des trésors d’indulgence, témoignant, chez ce jeune homme de vingt ans, d’une absence de préjugés qui est plutôt le propre de sceptiques ou de désabusés.
C’est ainsi que Voltaire en usait avec le marquis de Courcillon, le triste fils de l’annaliste Dangeau et le représentant autorisé d’une génération, issue en quelque sorte, par une réaction inévitable, de l’hypocrisie pudibonde et bigote d’un règne à son déclin.
Courcillon n’était pas, toutefois, le premier venu. Il était bien fait de sa personne, élégant et disert, d’une bravoure à toute épreuve et d’une belle humeur à dérider cette cour si grave de Versailles ; mais Saint-Simon, avec son scalpel impitoyable, met à nu les vices que dissimule une si brillante enveloppe. Courcillon venait précisément d’être opéré de la fistule, et Saint-Simon le croquait dans ce magistral crayon :
« Il avait beaucoup d’esprit et même orné, mais tout tourné à la plaisanterie, à bons mots, à méchanceté, à impiété, à la plus sale débauche, dont cette opération passe publiquement pour être le fruit. »
Une sorte d’insensibilité physique, qui semblait encore augmenter son inconscience morale, lui rendait la tâche facile. Blessé, peu de temps après, à la bataille de Malplaquet, il avait dû subir, par deux fois, l’amputation de la cuisse ; et pendant ces opérations, il s’était montré d’une gaîté folle. Il avait joué au farceur et débité les calembredaines les plus extravagantes.
Courcillon survécut à cette terrible mutilation, et de retour à Versailles, n’en reprit que de plus belle sa vie de désordre et de débauche. S’il ne méconnaissait que trop le théâtre de l’Amour, il avait au plus haut point l’amour du théâtre ; mais ses détestables habitudes en désespéraient les actrices. Aussi Voltaire fit-il de cette anomalie l’objet d’une satire qui porte, dans son œuvre, le titre de l’Anti-Giton, mais qu’il avait primitivement dénommée la Courcillonade. Celle-ci était dédiée à la Duclos de la Comédie-Française, l’Anti-Giton à l’admirable Adrienne Lecouvreur, qui venait de débuter dans la carrière par plusieurs auditions aux soupers du Temple.
En tout cas, le jeune poète semblait vouloir s’attaquer au dieu de l’Amour anti-physique, qui, au dire de son adversaire, ne recrutait que trop de prosélytes en France. Et cependant nous voyons apparaître ici cette tendance d’esthète, que nous avons déjà signalée chez Voltaire, tendance d’origine toute païenne, qui trouve comme une excuse dans la beauté physique et intellectuelle aux pires dépravations.
Ainsi ce dieu de l’Amour anti-physique que l’auteur met en scène et qui « paraît sous humaine figure »,
… N’a point l’air de ce pesant abbé,
Brutalement dans le vice absorbé,
Qui, tourmentant en tous sens son espèce,
Mord son prochain et corrompt la jeunesse :
Lui, dont l’œil louche et le masque effronté
Font frissonner la tendre Volupté,
Et qu’on prendrait dans ses fureurs étranges,
Pour un démon qui viole des anges.
Ce dieu sait trop qu’en un pédant crasseux
Le plaisir même est un objet hideux.
D’un beau marquis il a pris le visage,
Le doux maintien, l’air fin, l’adroit langage ;
Trente mignons le suivent en riant ;
Philis le lorgne et soupire en fuyant,
Ce faux Amour se pavane à toute heure
Sur le théâtre aux Muses destiné… »
Remarquez le portrait, si fort poussé au noir, du butor qui « fait frissonner la tendre volupté. » Ce n’est pas un être de raison : le poète vise, au contraire, un personnage très vivant, dont le nom est resté inconnu, mais assurément quelque odieux pédagogue et qui sait ? peut-être un de ces régents contre qui Voltaire, déjà vindicatif, avait dû conserver de terribles rancunes. L’Anti-Giton ayant couru tout Paris sous le nom de son auteur, la dénonciation de Dupuis pourrait bien être un acte de représailles suggéré par l’esprit de corps.
Et cependant la conclusion du satirique est conforme aux lois de la morale. Si séduisant que soit le dieu de l’Amour anti-physique sous les traits d’un beau marquis — lisez Courcillon — il doit céder la place à des divinités plus orthodoxes. Et Voltaire de catéchiser l’actrice bénéficiaire de sa dédicace :
Àl’hérétique il faut prêcher d’exemple.
Prêchez donc vite et venez, de ce jour,
Sacrifier au véritable amour.
Le vœu est d’autant plus méritoire, si la comédienne est, comme on l’assure, Adrienne Lecouvreur, que Voltaire en était alors littéralement fou.
Ses adjurations parvinrent-elles à convertir le pécheur ? Nous voudrions le croire. Ce qui n’est pas douteux, c’est que, peu de temps après, soit par indifférence, soit par hygiène, soit pour tout autre motif, Courcillon ne faisait plus parler de lui. Et Voltaire de s’alarmer. Aussi, dans une épître au duc d’Aremberg, jeune viveur doublé d’un abominable fumiste, supplie-t-il cet infatigable fêtard d’aller relancer son camarade de plaisir : Va chercher, lui dit-il, va chercher
Courcillon, qui toujours du théâtre dispose,
Courcillon dont ma plume a fait l’apothéose,
Courcillon qui se gâte, et qui, si je m’en croi,
Pourrait bien quelque jour être indigne de toi.
Ah ! s’il allait quitter la débauche et la table,
S’il était assez fou pour être raisonnable,
Il se perdrait, grands dieux ! Ah ! cher duc, aujourd’hui,
Si tu ne viens pour toi, viens par pitié pour lui !
Viens le sauver ; dis-lui qu’il s’égare et s’oublie,
Qu’il ne peut être bon qu’à force de folie,
Et, pour tout dire enfin, remets-le dans tes fers. »
L’exhortation est peut-être d’un ton un peu vif. Mais il faut savoir quel salpêtre était déjà ce poète de vingt ans, et ne pas donner à sa pensée une interprétation qu’elle ne comporte pas. Courcillon s’est évadé de la grande vie ; d’Aremberg l’y ramènera, d’Aremberg qui, par parenthèse, et pas plus d’ailleurs que Voltaire, n’encourut les griefs si justement reprochés à Courcillon.
Au reste, les jours de celui-ci étaient comptés. La petite vérole l’enlevait en 1720 ; et la malignité publique décochait une dernière épigramme au défunt, en prétendant, par la plume d’un nouvelliste anonyme, que le Père Enceline avait écrit une « vie de feu M. de Courcillon dédiée… aux pages. »