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Nous ignorons si l’abbé Guyot-Desfontaines fréquentait assidûment chez la présidente de Bernières, mais nous savons qu’il était cousin de son mari ; et cette parenté expliquerait, à défaut de tout autre motif, les pressantes démarches de Voltaire en faveur du prêtre coupable ; seulement, hâtons-nous de le dire, des sentiments d’un ordre plus élevé déterminèrent surtout une intervention, qu’une dénonciation aussi méprisable qu’injuste aurait fort bien pu rendre dangereuse pour le solliciteur. Car, il faut le proclamer très haut, le premier mouvement de Voltaire, en présence de l’arbitraire, de l’iniquité, de la violence, fut toujours de voler au secours des opprimés et d’embrasser leur cause. Et ce sera l’éternelle gloire de cet homme, à qui l’on peut justement reprocher tant de fautes, d’avoir su se les faire pardonner par son ardent amour de la justice et de l’humanité.
Était-il réellement convaincu de l’innocence de Desfontaines, quand il implorait pour lui la clémence du lieutenant de police ? Quoique le dénonciateur Dupuis ait prétendu que l’abbé était « le cher et intime ami de Voltaire », celui-ci affirma toujours qu’il connaissait à peine l’homme qui devait faire un si pressant appel à ses bons offices ; et, de fait, dans sa Correspondance, avant le mois d’avril 1725, on ne voit mentionné qu’une seule fois le nom de Desfontaines. C’était en octobre 1724. L’abbé sollicitait une place de secrétaire auprès du duc de Richelieu, place qu’avait refusée Thiériot, un ami de Voltaire : mais celui-ci, ne trouvant pas Desfontaines « convenable » pour ce poste intime, s’était refusé à soutenir sa candidature ; toutefois il voulut bien appuyer celle d’un nommé Davou que l’abbé était venu lui recommander chaudement. Une lettre de Voltaire à la présidente de Bernières relate, par le menu, toutes les phases de cette négociation.
Ce n’était pas que Desfontaines ne pût se prévaloir de titres sérieux à une situation d’ailleurs plus honorable que lucrative. Il était de bonne famille ; il avait fait d’excellentes études chez les Jésuites, s’y était distingué comme professeur pendant quinze ans, avait rempli les fonctions de bibliothécaire dans d’illustres maisons et finalement avait été chargé par l’abbé Bignon de rédiger le Journal des savants. Sa notoriété s’en était sensiblement accrue. Comme il avait une certaine rectitude de jugement, beaucoup de goût, du mordant et de la vivacité dans le style, il s’était fait remarquer par des articles de critique, qui eussent été unanimement applaudis, sans leur tendance un peu trop marquée à la satire et au dénigrement. Il est assurément, dans la critique dramatique, un des chefs de cette école, qui se prévaut de sa culture intellectuelle et de son gros bon sens, pour traiter à coup de férule et même de trique ses justiciables. Desfontaines devait apprendre, à ses dépens, ce qu’il en coûte de jouer à l’Aristarque, surtout quand on n’a pas un passé précisément irréprochable.
Depuis plusieurs années déjà, l’impitoyable Théru s’était donné pour mission de surveiller de près cet ecclésiastique indépendant sur qui couraient d’assez vilaines histoires. Il l’avait signalé à maintes reprises, sans trop insister cependant ; mais, un jour, l’accusation se précisa davantage dans cette note qu’il fit tenir au lieutenant de police d’Ombreval :
« 21 août 1724.
« L’abbé Duval des Fontaines attire chez lui des jeunes gens pour les corrompre, et il en fait souvent coucher avec lui.
« Si on veut s’informer exactement de sa conduite, on trouvera qu’il n’a point ou peu de religion, qu’il fait gras sans nécessité les jours maigres et qu’il est en commerce avec de petits et jeunes libertins, avec lesquels il fait des parties de débauche.
« Il loge rue de l’Arbre-Sec, à Notre-Dame-de-Lorette, au deuxième étage, sur le devant, en chambre garnie. Il mange, tantôt à l’hôtel d’Uzès, rue Jean-Tison, tantôt à l’hôtel du Saint-Esprit, rue Saint-Germain ; mais on peut le regarder comme une peste publique et il sera bon de le faire servir d’exemple, quand on aura vérifié les faits et le sieur Haymier le fera très aisément ».
Et, comme si cette dénonciation n’eût pas suffi, Théru l’aggravait encore d’une suite de notules furibondes qu’il devait presque aussitôt désavouer. C’est ainsi qu’il affirmait que ce prêtre indigne était maître d’école à Chaillot et qu’il avait pris le nom d’abbé Desfontaines « après avoir beaucoup gagné à l’agio » c’est-à-dire à la banque de Law ; et son réquisitoire se terminait sur cette double déclaration :
« Il a été chassé des Jésuites, parce qu’étant à Bourges, il ne voulut pas faire la pénitence que son recteur lui imposa pour s’être diverti contre les règles.
« Il n’a jamais été bibliothécaire de M. l’abbé Bignon, comme il a voulu le faire croire à M. d’Ombreval et à M. Haymier ».
Or, quelques jours après, le même Théru reconnaissait que Desfontaines ne s’appelait pas Duval, et qu’il n’avait jamais été maître d’école, ni agioteur. C’était le curé de Saint-Germain-des-Prés qu’il fallait rendre responsable de ces erreurs ; en tout cas, Desfontaines, qu’il fût Duval ou Guyot, n’en était pas moins un infâme passible des plus sévères corrections. Seulement, par respect pour la soutane, il valait mieux l’enfermer à Saint-Lazare qu’à Bicêtre.
Au reste, le rapport d’Haymier, un des modèles du genre, ne laissait plus le moindre doute sur la culpabilité du personnage :
« 26 septembre 1724.
« Le sieur abbé Duval Des Fontaines, demeurant rue de l’Arbre-Sec.
« Comme quelques personnes ont donné déjà des mémoires contre cet abbé au sujet de son infamie, le sieur Haymier a donné ses soins pour s’informer plus particulièrement de sa conduite ; et, dans la recherche qu’il en a faite, il a trouvé un jeune homme âgé de 17 ans qui le connaît parfaitement et qu’il a voulu débaucher dès l’âge de 12 ans, étant au collège des Grassins, l’ayant emmené pour lors coucher avec lui et se l’étant fait br… seulement dans cette nuit sans lui m…
« Ce jeune homme a déclaré audit sieur Haymier qu’il avait rencontré ledit abbé dans les rues il y a quelques mois, qu’il l’avait reconnu et lui avait donné son adresse comme ci-dessus, le priant fort de l’aller voir dans sa chambre sans lui dire autre chose.
« Le sieur Haymier ayant jugé à propos d’envoyer le matin ledit jeune homme chez ledit abbé pour s’éclaircir au juste de tout ce qu’on en disait, avec les instructions nécessaires pour ne point souffrir d’infamie de la part dudit abbé, il y a été et l’a trouvé indisposé sans cependant être au lit.
« Après les compliments ordinaires, cet abbé est tombé sur les discours infâmes, lui demandant comment allaient les plaisirs, lui disant que pour lui il s’était diverti depuis si longtemps, qu’il en était très affaibli et ruiné, qu’il ne le m… presque plus que de temps en temps, mais qu’on lui m… tant qu’on voulait, ajoutant que pour cejourd’hui il ne se trouvait pas en état de le m… parce qu’il se sentait un peu indisposé, mais que si ledit jeune homme voulait y retourner demain avec un troisième, ils se divertiraient et essaieraient de lui m…, qu’il aimait fort à être trois ou quatre ensemble, que les plaisirs en étaient plus grands et qu’il lui donnerait une demi-pistole.
« Dans ce moment, ledit abbé a tiré de sa bibliothèque des livres et figures en taille-douce pleines d’abominations sodomiques et de postures affreuses, qu’il a montrées et fait remarquer l’une après l’autre au jeune homme, paraissant en faire grand cas.
« Il a encore déclaré audit jeune homme qu’il n’aimait point à se réjouir dans les jardins royaux parce qu’il en savait les conséquences, que cependant, se trouvant aux Tuileries l’année passée, il y avait rencontré un jeune particulier auquel il l’avait m… ; que cette même année dernière, il s’était bien diverti avec un jeune clerc du sieur Dionis, notaire, beau, blond et bien gras, qu’ils faisaient souvent ensemble des parties de plaisir, avec quelques autres jeunes gens de sa connaissance et qu’il donnait souvent de l’argent audit clerc de notaire, mais qu’il l’avait quitté parce qu’il lui a paru aimer les femmes plus que lui ; que cette année présente était bien différente, qu’il ne se trouvait pas de la même vigueur, que cependant il n’y avait pas longtemps qu’ayant trouvé un particulier qui n’était pas fort beau garçon, il l’avait mené à la foire et lui avait m…
« Après cette longue conversation de vilenies et d’abominations, ledit abbé a emmené ledit jeune homme dîner avec lui en son auberge et se sont ensuite séparés, recommandant audit jeune homme de ne pas manquer d’y retourner demain avec quelques-uns de ses amis, ajoutant que, quand ils se seraient bien divertis à se le m… ils feraient la s… ce qui signifie, en terme d’infâme, se s… le v… l’un à l’autre ».
D’Ombreval donna l’ordre d’arrêter Desfontaines « à cause de ses livres et ses estampes » écrit-il manu propriâ. Mais il ne paraît pas que la perquisition ait été bien concluante. Le procès-verbal ne parle d’aucun livre ; il constate simplement la saisie de « neuf estampes représentant des nudités ». Aussi la note de police qui l’accompagne se borne-t-elle à cette simple indication :
« Lorsque cet homme a été arrêté, il a déclaré qu’il était prêtre, qu’il a été jésuite dix ans, secrétaire de M. de Bentivoglio, nonce du pape, ensuite bibliothécaire de M. d’Auvergne, archevêque de Vienne et qu’à présent il travaille au Journal des Savants qu’il donne au public tous les ans.
« M. le lieutenant général de police a cru dans ces circonstances ne devoir pas l’envoyer à l’hôpital et lui a rendu sa liberté. «
Néanmoins, d’Ombreval en référait au duc de Bourbon, pour lui demander ce qu’il devait faire, à l’avenir, en cas de récidive ; d’un homme absolument convaincu « de mœurs dépravées. »
La précaution n’était pas inutile ; car, six mois plus tard, en avril 1725, Desfontaines était accusé de crimes du même genre par un nommé Legrand, âgé de seize ans. Ce jeune homme avait tellement souffert du contact de l’abbé qu’il s’était refusé à de nouvelles approches.
Cette fois d’Ombreval fut inexorable ; Desfontaines fut arrêté et conduit à Bicêtre. Jamais détenu ne déploya une telle énergie pour défendre la plus ignoble des causes. Il écrivit suppliques sur suppliques au lieutenant de police, protestant de son innocence et tout prêt disait-il, à confondre ses calomniateurs. Il eut surtout recours au dévouement d’un de ses parents, M. Sebire Desaudrays, avocat de Paris, qu’il charge, en une fort longue lettre, de ses instructions, et quelles instructions ! À l’entendre, il faudrait mettre en mouvement la Cour et la Ville ; stimuler le zèle de Voltaire, pour qu’il intéressât au sort du prisonnier le duc de Richelieu et la marquise de Prie, maîtresse du premier ministre ; réclamer l’appui de l’évêque de Fréjus et solliciter l’intervention de combien d’autres puissances ! Éloquence en pure perte ; car la lettre du prisonnier, en raison du pouvoir discrétionnaire du magistrat sur la correspondance de ses justiciables, ne parvint jamais au destinataire et resta par conséquent annexée au dossier. Du reste, l’émotion et la terreur de Des fontaines étaient parfaitement légitimes : nous avons dit quel était le régime de Bicêtre ; et cette missive éplorée à d’Ombreval, qui résume tout le système de défense du détenu, ne précise pas avec moins de netteté les horreurs d’une telle incarcération.
« J’ai eu l’honneur de vous écrire en entrant ici et je chargeai l’exempt de ma lettre.
« Depuis six mois, je prends Dieu à témoin que j’ai gardé fidèlement la parole que je vous avais donnée. Aucun jeune homme suspect n’est approché de moi. Celui dont il s’agit aujourd’hui est du nombre de ces écrivains dont je me suis malheureusement servi autrefois, et dont je vous parlai avec confiance il y a six mois. Depuis plus d’un an, je ne l’ai point vu et il en est convenu lui-même en présence de l’exempt. D’ailleurs, il s’en faut bien que j’aie jamais commis avec lui le péché énorme, ni avec qui que ce soit, comme peut-être on m’en accuse.
« Il ne s’agit donc pas, Monseigneur, d’aucune faute nouvelle. Je me croyais en sûreté à l’égard des soupçons passés, étant fondé sur votre parole et sur ma conduite présente.
« Ayez pitié de moi, Monseigneur, ne perdez pas un homme de condition qui a quelque mérite, qui a tant travaillé jusqu’ici et qui s’est fait honneur dans le monde. J’ai une santé infiniment délicate et mon corps ne pourra pas résister longtemps aux horreurs de la prison où je suis.
« Vous vouliez, Monseigneur, m’exiler il y a 6 mois ; exilez-moi maintenant, vous me sauverez la vie.
« Je vous en aurai une obligation éternelle. Si je reste encore quelque temps ici, je mourrai ou je deviendrai fou. La nourriture, la captivité, l’oisiveté, la solitude attaqueront tout ensemble mon corps et mon esprit. Je me recommande à votre miséricorde et j’attends tout de votre compassion. Si vous daignez me faire l’honneur de me parler, ce serait pour moi une grande consolation. Je dois être tel à vos yeux que j’étais il y a 6 mois que vous me parlâtes avec tant de bonté. Je n’ai pas fait la moindre faute depuis ce temps-là.
« Desfontaines. »
Si cette dernière phrase est presque la confession du passé, il semble, par contre, au ton général de la lettre, surtout si on la rapproche de la protestation adressée à Sebire-Desaudrais, que Desfontaines soit victime, dans la circonstance, d’une accusation perfide, et qui sait ? peut-être d’un immonde chantage.
Quoi qu’il en soit, les protecteurs du prisonnier, avisés par des voies plus sûres, s’employèrent activement pour lui. Et tout d’abord le président de Bernières présenta au lieutenant de police un placet pour la mise en liberté de son parent. Puis, Voltaire, avec la fougue de son indignation et l’ardeur de sa sensibilité, tenta les démarches qui lui étaient demandées. Ce fut alors que Dupuis produisit sa lâche dénonciation. D’autre part, Théru, qui pressentait sans doute l’inutilité de la campagne entreprise contre Desfontaines, se lamentait sur les conséquences de son futur échec. En effet, quelques jours après, Voltaire se croyait autorisé à pouvoir écrire au lieutenant de police :
« Versailles,
« Je vous aurai obligation toute ma vie de ce que vous avez bien voulu faire en faveur du pauvre abbé Desfontaines ; tous les gens de lettres qui connaissent son mérite supérieur partageront ma reconnaissance. S’il a été coupable de quelque indiscrétion, il en a été bien cruellement puni, mais je puis vous assurer qu’il est incapable du crime infâme qu’on lui attribue, et que d’ailleurs il mérite, par sa probité, et j’ose dire par son malheur, que vous lui donniez votre protection, et que vous daigniez parler en sa faveur à M. le Duc (de Bourbon, premier ministre). Vous êtes dans une place où vous pouvez faire du mal, mais votre cœur vous porte à faire du bien. Pour moi, je n’ai que des grâces à vous rendre, et je joins les sentiments de la plus vive reconnaissance au respect que j’ai pour votre personne. »
En effet, le 29 mai 1725, une apostille du premier commis de la police, Duval, indiquait ainsi le dénouement de cette triste affaire : « Donner l’ordre de la liberté à M. le président de Bernières quand il viendra le chercher. »
Seulement, comme les règlements voulaient que tout bénéficiaire de ces mesures de clémence fût relégué à quelques lieues de Paris, Desfontaines fut exilé à la Rivière-Bourdet, résidence des Bernières.