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Il n’eut de cesse d’en partir. Aussi, le 31 mai, écrivait-il à Voltaire :
« Je n’oublierai jamais les obligations infinies que je vous ai. Votre bon cœur est bien au-dessus de votre esprit. Vous êtes l’ami le plus généreux qui ait jamais été. Que ne vous dois-je point !… l’abbé Nadal, l’abbé de Pons, Fréret, Danchet, se réjouissent : ils traitent ma personne comme je traiterai toujours leurs indignes écrits. Ne pourriez-vous pas faire en sorte que l’ordre qui m’exile à trente lieues soit levé ? »
Voltaire lui obtint encore cette faveur ; et même, un mois après, d’Ombreval demandait à l’abbé Bignon de reprendre Desfontaines comme principal rédacteur du Journal des Savants : « Cela contribuerait, disait-il, à le consoler et à effacer l’idée de ce qui lui est arrivé. Il me paraît un très habile homme ; et il m’a parlé d’une manière, depuis son élargissement, qui me fait croire que vous aurez tout lieu d’en être content. »
Nous ne serions pas autrement surpris qu’en cette circonstance Voltaire ait guidé la plume de d’Ombreval. La recommandation du magistrat était devenue nécessaire. Les collègues de Desfontaines au Journal des Savants avaient, à l’égal de ses bons petits confrères Nadal, de Pons, Fréret et Danchet, daubé sur l’absent et se refusaient à le considérer comme leur collaborateur. L’intervention de d’Ombreval eut raison de toutes ces résistances.
Malheureusement, Voltaire devait être la dupe de son « bon cœur, » pour nous servir de l’expression de son obligé, qui se conduisit à l’égard du poète comme le dernier des gredins.
Si Voltaire ne tarda pas à en être persuadé, il ignora toujours le tort irréparable que lui fit sa belle et noble action. Ce fut, sinon la seule, du moins une des principales causes de ses futures disgrâces. Nous en avons découvert la preuve, jusqu’alors ignorée, dans ce même dossier de Desfontaines.
D’Ombreval avait eu la légèreté d’y laisser l’abominable accusation de Dupuis contre Voltaire. Peut-être s’y croyait-il tenu par le devoir professionnel, et cependant il n’était pas homme à se piquer de scrupule. En tout cas, s’il ne jugea pas à propos d’anéantir la dénonciation calomnieuse de l’universitaire, il ne l’accompagna, ni de réflexions, ni de commentaires, comme le faisaient d’ordinaire les lieutenants de police. Mais son successeur, Hérault, trouva, cinq ans après, le maudit papier dans le dossier de Desfontaines, un jour qu’il dut le consulter ; et, sans prendre la peine de contrôler une imputation qui n’avait été en son temps l’objet d’aucune enquête, il flétrit indignement la moralité de Voltaire, ainsi que nous allons le prouver.
En 1730, Desfontaines sollicitait un secours pécuniaire de Fleury, l’ancien évêque de Fréjus, devenu cardinal et premier ministre. Le prélat, qui avait sans doute comme un vague souvenir des méfaits du pétitionnaire, voulut éclairer sa religion en renvoyant le placet de Desfontaines au lieutenant de police. Hérault établit et donna, d’après les fiches de ses archives, le casier du triste sire, casier dont la minute devait, suivant la règle, rester annexée au dossier original. Or, un des alinéas du rapport, après cette allégation : « On saisit plusieurs estampes obscènes dans le goût de la sodomie ; elles furent brûlées », cet alinéa, dis-je, se terminait ainsi : « Voltaire le poète, aussi infâme que l’abbé, réclama des livres ».
La méchante action que venait de commettre Hérault, en donnant un renseignement émané d’un seul témoin et qu’on ne lui demandait pas, se compliquait d’une perfidie sournoisement dissimulée dans une rédaction incomplète. Il semblerait, à lire entre les lignes, que les livres de Voltaire fussent le digne pendant des estampes de Desfontaines. Or ces livres sont d’une morale irréprochable ; nous les connaissons d’après l’indication suivante, comprise au dossier, et de la main même de Voltaire :
« Chez M. l’abbé Desfontaines, rue de Seine, à l’hôtel d’Espagne, un tome du Dictionnaire de Bayle, et un poème de la Ligue (la Henriade) relié en veau, in-8, avec des feuillets blancs à chaque page, remplis de notes écrites à la main. »
La note d’infamie qu’Hérault décerne si gratuitement à un homme dont il devait se dire plus tard l’admirateur et l’ami, était une ineffaçable souillure. Assurément, elle parut telle aux personnages politiques qui avaient le droit de connaître les documents de police et le devoir d’en garder le secret ; car elle parvint successivement à Maurepas, ministre de la maison du Roi, toujours d’une froideur si glaciale et si méprisante pour Voltaire, au cardinal Fleury moins bienveillant qu’indifférent, et qui sait ? peut-être à Louis XV, perpétuellement hostile au poète. Nous comprenons maintenant les réticences et les hésitations du gouvernement, alors que Voltaire, s’entraînant dans la carrière de la diplomatie occulte, s’offrait à défendre, même sans le moindre titre officiel, les intérêts de la France auprès de son grand ami le roi de Prusse. Exilé de Paris et de Versailles comme un des pires ennemis de l’État, son rôle à l’étranger ne devait avoir d’autre caractère que celui d’un agent subalterne qu’on peut facilement désavouer. La petite phrase d’Hérault avait porté ses fruits.
Toutefois, dans son malheur, Voltaire fut encore assez heureux pour en ignorer une des causes les moins décentes. Autrement, comment avec sa nature, plus inflammable que la poudre, aurait-il accepté un tel affront ?
Il supportait déjà si impatiemment les plus innocentes plaisanteries !
Aussi quelle ne dut pas être sa colère, quand il apprit que Desfontaines, en sa retraite de la Rivière-Bourdet, avait préparé contre lui un venimeux pamphlet ! Ce n’était, hélas ! que le commencement d’une trop longue série. Croyant sans doute qu’impartialité et rudesse sont synonymes, le critique ne trouvait jamais d’épigrammes assez acérées contre l’auteur dramatique et dépensait les ressources de son érudition en personnalités d’un goût douteux, toujours offensantes pour Voltaire. Cette guerre incessante et implacable qui dura nombre d’années est restée célèbre dans l’histoire de notre littérature, et Desfontaines n’y joua certes pas le plus beau rôle. Vaincu, il se vit contraint à renier publiquement son dernier libelle, le pire de tous, la Voltairomanie.
D’autre part, Voltaire avait l’épiderme trop sensible. Lui, qui pratiquait si volontiers le persiflage et la raillerie, n’admettait pas qu’on osât retourner ces armes contre lui. Et elles lui semblaient plus particulièrement odieuses dans les mains d’un homme auquel il avait imposé une si lourde dette de reconnaissance. Aussi, entre deux accès de mansuétude (il avait encore des velléités d’indulgence pour Desfontaines !), lui reprochait-il amèrement une ingratitude qu’il opposait, par un habile contraste, à l’importance du service rendu. Car c’est là un de ses procédés de polémique courante — la fameuse polémique voltairienne, — il répète à satiété, mais toujours sous une forme imprévue, étincelante de verve et formidablement sarcastique, les torts de l’obligé envers son bienfaiteur et les attentats du criminel contre la société. Desfontaines dont il avait jadis proclamé l’innocence, n’est plus aujourd’hui qu’un vil sodomite, en marche vers le bûcher de Deschauffours, si lui, Voltaire, ne l’eût sauvé de « la brûlure. »
Sa correspondance abonde en traits de ce genre. Mais évidemment, la mauvaise foi, la perfidie, les calomnies de l’ingrat l’indignent plus que les turpitudes du pédéraste. Suivant son habitude, il parle de celles-ci sur le mode plaisant ; il s’amuse de la tendresse de Desfontaines pour « les petits Savoyards » ; il peint le critique en extase devant les « ramoneurs » dans leur costume professionnel, allusion facile à cette piquante énigme du XVIII siècle, qui les compare, avec leurs accessoires, à l’Amour, sans leur en donner le nom.
Dans ses poésies, Voltaire se montre plus âpre et plus sanglant pour son ennemi.
C’est Desfontaines, dit-il, dans son Ode sur l’ingratitude :
C’est Desfontaines, c’est ce prêtre
Venu de Sodome à Bicêtre,
De Bicêtre au sacré vallon…,
Et il insistera, avec une joie cruelle sur cet horrible séjour de Bicêtre, dans des couplets que lui attribuent les chansonniers manuscrits du temps :
Adieu, trop méchant prêtre,
Tiré par mon crédit
Du château de Bicêtre,
Pour le péché maudit
Qui fait brûler son maître,
Soins honteux que j’ai pris
D’un fripier d’écrits.
Sur la sellette dure
Où siégea Deschauffour,
Lorsque, en humble posture,
Tu parus, l’autre jour,
Craignant la brûlure,
Où jamais on ne vit
Faquin si petit.
Conformément à la règle de la maison, Desfontaines, écrit le marquis d’Argens, était fustigé deux fois par jour ; et Voltaire rappelle ce châtiment, auquel faisait allusion la lettre désespérée du détenu à d’Ombreval, dans une épigramme sur des jugements erronés du critique :
Pour l’amour anti-physique
Desfontaines flagellé,
A, dit-on, fort mal parlé
Du système Newtonique.
Il a pris tout à rebours
La vérité la plus pure,
Et ses erreurs sont toujours
Des péchés contre nature.
Suprême ironie de la destinée ! La solution de cet interminable conflit fut renvoyée, en 1739, à l’arbitrage d’Hérault, au lieutenant de police qui, dix années auparavant, avait accouplé les deux adversaires dans la même note d’infamie. Il dut bien en rire dans sa barbe ; et, — nouvelle malignité du personnage — chacun d’eux subit, à fort peu près, la même condamnation. Sans doute, la sentence qui frappa, et fort justement, Desfontaines était, en apparence, plus sévère, car elle l’obligeait au désaveu public, toujours plus humiliant, de cette abominable Voltairomanie ; mais, à titre de réciprocité, le magistrat avait exigé de Voltaire qu’il reniât, dans une déclaration signée de sa main, le Préservatif, un libelle inspiré par le poète contre le critique.
Avant de quitter ce lieutenant de police autoritaire, quinteux et fourbe, d’autant moins excusable dans sa haine aveugle contre Voltaire, qu’il l’assurait publiquement de ses plus ardentes sympathies, dégageons de sa correspondance administrative un enseignement bien topique.
L’homme qu’il avait flétri d’une épithète déshonorante allait infliger le même outrage à la religion catholique. La paternité du mot appartient, paraît-il, au roi de Prusse Frédéric II, un autre ami, fort malpropre, de Voltaire. Celui-ci, quoi qu’il en soit, fit un sort à la trouvaille du châtelain de Potsdam, en la vulgarisant par l’immense publicité de sa correspondance. Pendant longtemps il termina un certain nombre de ses lettres par cette mystérieuse formule : Ecrlinf, que les initiés traduisaient ainsi : Écrasez l’infâme.
Par un juste retour des choses d’ici-bas,
combien d’anti-voltairiens, même de nos jours, appliquèrent, ce nom d’infâme au grand homme, dans une acception bien différente, il est vrai, de celle qu’il plaisait à Hérault de lui donner ; car nous ne saurions croire que telle fut l’interprétation de ces bonnes religieuses de Sainte-Marie-d’en-haut, à Grenoble, qui, pendant la Restauration, bannissaient de leur couvent l’orthographe officielle, parce qu’elle était l’œuvre de « l’infâme Voltaire ».