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Les relations de Voltaire avec Frédéric II furent pareillement des plus tourmentées.
Elles avaient eu cependant les commencements d’une véritable lune de miel.
Entraîné par ce premier mouvement qui le portait irrésistiblement aux actions les plus généreuses, le philosophe s’était pris d’une soudaine et chaude sympathie pour ce jeune prince, dont les brutalités de son père, le Roi-Caporal, avaient fait un objet de pitié pour toute l’Europe. Il entretint avec lui une active correspondance, conçue dans les termes les plus tendres, forçant même la note jusqu’à lui dire : « Monseigneur, votre idée m’occupe le jour et la nuit ; je rêve à mon prince comme on rêve à sa maîtresse, (avril 1740). » Qu’on ne s’étonne pas de ces démonstrations excessives d’une affection, d’ailleurs aussi pure que sincère : Voltaire en est coutumier avec la plupart de ses amis : et son œuvre épistolaire abonde en exemples du même genre, témoignant, par parenthèse, d’un certain nervosisme, presque maladif, dont nous recommandons l’étude aux physiologistes curieux de phénomènes psychiques.
Lorsque, dans le cours de cette même année 1740, le prince héritier devient roi de Prusse, sous le nom de Frédéric II, la joie de Voltaire tourne au délire : « S’il était vrai que Votre Humanité passât par Bruxelles, je la supplie de faire apporter des gouttes d’Angleterre, car je m’évanouirais de plaisir (25 août 1740) ».
Et Frédéric de répondre : « Ce sera le plus charmant jour de ma vie ; je crois que j’en mourrai, mais on ne peut choisir de genre de mort plus aimable ».
Ces « deux grandes coquettes » comme les appelle, à juste titre, un des biographes les plus autorisés de Voltaire, M. Desnoiresterres, ne tardèrent pas à se rencontrer. Ce fut, bien entendu, un assaut de courtoisie et de politesse, de compliments et de congratulations, rappelant les séances académiques des précieuses de Molière. À l’heure du départ, Voltaire adresse à son ami ce quatrain éperdu :
Non, malgré vos vertus, non, malgré vos appas,
Mon âme n’est point satisfaite ;
Non, vous n’êtes qu’une coquette
Qui subjugue les cœurs et ne vous donnez pas.
Pour ne pas demeurer en reste, Frédéric réplique sur les mêmes rimes :
Mon âme sent le prix de vos divins appas,
Mais ne présumez pas qu’elle soit satisfaite ;
Vous me quittez pour suivre une coquette ;
Moi, je ne vous quitterais pas.
La coquette était Mme du Châtelet, la savante amie de Voltaire, que n’aimait pas le roi de Prusse et qui le lui rendait bien.
Quand la mort eût délivré de ces attaches le philosophe et que celui-ci eût enfin compris combien l’air de la France était malsain pour lui, il accepta, de grand cœur, l’hospitalité, en apparence somptueuse, que lui offrait le roi de Prusse.
Ce fut, hélas ! l’heure de la lune rousse.
Que Voltaire ait eu des torts graves envers Frédéric, qu’il ait donné un trop libre cours à ses instincts de cupidité et de malice, qu’il ait abusé de sa situation privilégiée pour satisfaire ses appétits d’agiotage et ses rancunes de lettré, nous l’accordons volontiers, mais nous estimons plus coupable encore le roi de Prusse, ce « Salomon du Nord », qui infligea un si solennel démenti à son prétendu désintéressement philosophique, en accablant son hôte de tout le poids du plus odieux arbitraire. Car, on ne saurait trop le répéter, ce monarque, qui fut peut-être un grand guerrier et un grand législateur, en faisant de la Prusse cette nation de proie que, depuis deux siècles, l’Europe voit à l’œuvre, ne fut toute sa vie qu’un faux bonhomme ; et jamais son portrait ne fut plus fidèlement tracé que dans cette épigramme attribuée à Turgot :
Ce mortel profana tous les talents divers,
Il charma les humains qui furent ses victimes,
Barbare en action et philosophe en vers,
Il chanta les vertus et commit tous les crimes.
Haï du dieu d’Amour, cher au Dieu des combats,
Il baigna dans le sang l’Europe et sa patrie.
Cent mille hommes par lui reçurent le trépas ;
Aucun n’en reçut la vie.
Donc, Frédéric, après avoir prodigué les flatteries et les caresses à Voltaire, le traita avec le dernier mépris et la dernière dureté. C’est encore la caractéristique du Vandale en tous les temps ; il se pique d’un exquis savoir-vivre ; il affecte même de parler français avec une impeccable pureté, et il se conduit en sauvage. Ainsi procéda Frédéric vis-à-vis de Voltaire. Quand celui-ci, lassé de tant d’insolence et de cynisme, prétendit échapper aux griffes du tyran, il se vit arrêter à Francfort par un agent du roi qui, sous prétexte de lui réclamer les « poëshies » (sic) de son maître, emportées par le fugitif, maltraita et incarcéra le détenteur involontaire de ces chefs-d’œuvre.
Frédéric fut le mauvais marchand de ses violences. Voltaire ne les lui pardonna jamais, bien qu’en certaines circonstances il ait paru se raccommoder avec l’homme qui protestait toujours de son amitié et de son admiration pour son ancienne victime. Voltaire traita le roi de Prusse comme un autre Desfontaines. Il le désigne dans ses lettres sous le nom anagrammatisé de Luc et lui reproche toujours avec sa même variété de formules, à n’importe quel propos, des goûts anti-physiques qui, d’ailleurs, n’étaient un mystère pour personne. C’est surtout dans ses mémoires, qui sont aussi bien ceux de Frédéric, que Voltaire consomma l’exécution du personnage. Jamais sa verve et son esprit ne furent mieux inspirés. Lui, qui jusqu’alors avait gardé le plus profond silence sur des habitudes honteuses connues de tous, rattrape singulièrement le temps perdu, depuis l’attentat de Francfort. Dans ses diaboliques Mémoires, une phrase, un mot même lui suffisent pour fixer l’infamie de son persécuteur au pilori de l’histoire. Frédéric avait une aversion marquée pour les femmes ; on affirme cependant qu’il avait aimé une danseuse, la Barbarini ; c’est apparemment, dit Voltaire, parce qu’elle avait « des jambes d’homme ». Au reste, le roi de Prusse ne peut même pas prétendre au titre de parfait sodomite :
« Quand Sa Majesté était habillée et bottée, le stoïque donnait quelques moments à la secte d’Épicure. Il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit heiduques ou jeunes cadets ; on prenait du café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait un demi-quart d’heure en tête à tête ; les choses n’allaient pas jusqu’aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade, et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle, il fallait se contenter des seconds. »
Cette assertion se trouve confirmée par les Mémoires de la Margrave de Bayreuth, sœur de Frédéric, qui pourtant aimait tendrement son frère. Ne dit-elle pas qu’il avait pour mignon, dans sa jeunesse, le page Keit « le ministre de ses vices », qui échappa miraculeusement à l’échafaud dressé pour lui sur la sentence du Roi-Caporal ? Et l’on serait tenté de se demander si les exécutions ordonnées par ce sanguinaire despote, exécutions où faillit périr Frédéric II, n’avaient pas pour réel motif les monstrueuses débauches de ce prince et de ses compagnons.
Dans une relation manuscrite publiée par la Revue encyclopédique de 1848, un père de l’Oratoire, qui séjournait à Berlin en 1752, c’est-à-dire à l’époque du voyage de Voltaire, reproduit, en termes moins vifs, il est vrai, les renseignements donnés par le philosophe sur la vie… épicurienne de Frédéric. L’oratorien dit que la réunion des Postdamites — le mot est joli — ne compte jamais plus de huit personnes « le roi compris et un ou deux mignons. » Après le dîner, le prince « fait entrer avec lui quelques-uns de ces jeunes gens. Tout ce qui s’en trouve est fait à peindre et de la plus jolie figure… Toute la chambrée consiste en huit pages, autant de laquais de chambre, quatre coureurs et six jeunes gens avec l’habillement de différents Orientaux, mais tous en couleur de rose, chargés de galons. En général, il n’aime que les couleurs douces. Dans tous les appartements qu’il occupe, les meubles sont couleur de rose, ou lilas pâle… »
Mais la détestable réputation du grand Prussien, propagée sous le manteau par des écrits dont la sincérité pouvait sembler suspecte, allait recevoir une consécration officielle à laquelle ne s’attendait guère le principal intéressé. Il faut reconnaître aussi qu’il l’avait bien voulu. C’était vers la fin de la guerre de sept ans. Frédéric qui, d’accord avec l’Angleterre, bataillait contre nous, trouva sans doute que la poudre et les balles n’étaient pas des armes suffisantes pour sa gloire. Il prétendit encore nous écraser sous le poids de ses élucubrations littéraires. Il avait la manie de composer des vers français, toujours détestables quand Voltaire ne les corrigeait pas. Il décocha donc toute une ode contre Louis XV, la Pompadour et la nation française, ode qui était, comme bien on pense, la plus malveillante des satires. Choiseul, alors secrétaire d’État aux affaires étrangères, riposta par une autre pièce, avec laquelle — pour nous servir d’un terme d’argot moderne exprimant à souhait notre pensée — il « mit Frédéric dans sa poche ». Choiseul affirma depuis qu’il était l’auteur de cette virulente réplique. Voltaire prétendit que le ministre l’avait commandée au poète Palissot. Quoi qu’il en soit, elle fut considérée comme la réponse du gouvernement français à l’insolence du monarque prussien ; et elle se terminait ainsi, faisant allusion à l’amour de Louis XV pour la Pompadour, vilipendé par Frédéric :
Peux-tu condamner la tendresse,
Toi qui n’en as connu l’ivresse
Que dans les bras de tes tambours ?