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Quand Voltaire inaugura sa campagne contre l’intolérance et le fanatisme, il compta au nombre de ses correspondants et amis un auteur dramatique d’assez mince valeur, connu surtout comme viveur, et convaincu de pédérastie, le marquis de Thibouville.
Celui-ci fut, toute sa vie, un des plus constants admirateurs du poète et un des plus fidèles zélateurs de sa philosophie. Mais, comme on l’a si souvent répété, un homme d’esprit est incapable de retenir un trait moqueur lancé à son meilleur ami. C’est vraisemblablement pour cette raison, qu’associant Thibouville à Villars dont nous connaissons les habitudes, Voltaire écrivait dans sa Pucelle ces deux vers célèbres :
Tels on a vu Thibouville et Villars
Imitateurs du premier des Césars…
Mais, nous l’avons déjà établi, Voltaire, tout en condamnant « l’acte infâme » lui reconnaissait des circonstances atténuantes, suivant le milieu ou l’âge, le pays ou la condition sociale. Lisez plutôt cette page de son Dictionnaire philosophique :
« Amour socratique.
« Si l’amour qu’on a nommé socratique et platonique n’était qu’un sentiment honnête, il y faut applaudir ; si c’était une débauche, il faut en rougir pour la Grèce.
« Comment s’est-il pu faire qu’un vice destructeur du genre humain, s’il était général, qu’un attentat infâme contre la nature soit pourtant si naturel ? Il paraît être le dernier degré de la corruption réfléchie ; et cependant, il est le partage ordinaire de ceux qui n’ont pas encore eu le temps d’être corrompus… C’est la jeunesse aveugle qui, par un instinct mal démêlé, se précipite dans ce désordre, au sortir de l’enfance, ainsi que dans l’onanisme.
« La fraîcheur du teint… l’éclat des couleurs… la douceur des yeux qui font ressembler un jeune garçon pendant deux ou trois ans à une belle fille, expliquent une méprise des sens beaucoup plus commune dans les climats doux que dans les glaces du septentrion… aussi ce qui ne paraît qu’une faiblesse dans le jeune Alcibiade, est une abomination dégoûtante dans un matelot hollandais et dans un vivandier moscovite. »
Le marquis de Thibouville avait-il la grâce d’Alcibiade ? Nous l’ignorons. Mais il n’en avait certes plus la jeunesse quand il pratiquait effrontément la bassesse des amours serviles, ainsi qu’il résulte de deux lettres que nous avons retrouvées dans les Archives de la Bastille.
En 1742, une princesse du sang, Mlle de Sens, écrivait au lieutenant de police :
« Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien faire mettre pour trois mois à Bicêtre un laquais qui s’appelle Valois, qui est sorti de chez moi pour aller à M. de Thibouville qui lui a promis plus d’argent qu’il n’en avait pour le débaucher ; je crois que vous voudrez bien empêcher que ces messieurs ne débauchent mes gens, en punissant ceux qui en sortent : c’est le moyen de m’en garantir. Je vous prie d’être persuadé, Monsieur, etc., etc.
« Alexandrine de Bourbon. »
C’était de règle, en ces temps d’arbitraire, de punir par quelques jours de prison tout domestique de grand seigneur qui sortait brusquement de chez son maître sans l’avoir prévenu ; et la durée de la captivité était plus longue si toute la domesticité faisait grève en même temps. Dans l’espèce, Valois était peu intéressant ; mais Thibouville devait y tenir, car il s’indigne de l’affront personnel qu’on lui fait en détenant son domestique ; et ce qui ne laisse pas d’être piquant, la marquise de Thibouville entre à son tour en campagne pour réclamer Valois. « Madame la Duchesse (de Bourbon) » affirme-t-elle, l’a prévenue que Mlle de Sens consentait à lui rendre le détenu. Et, en effet, ce nouveau billet de la princesse autorisait le lieutenant de police à remettre en liberté le coupable :
« Je crois, Monsieur, que le bruit qu’a fait l’aventure du laquais de M. de Thibouville doit avoir corrigé ces messieurs de venir dorénavant faire leurs recrues chez moi. Aussi, comme j’ai pitié du malheureux qui souffre ayant moins de tort que son maître, je vous le remets entre les mains pour que vous le fassiez sortir quand vous le jugerez à propos, en lui faisant conseiller de ne pas retourner à son maître. Je vous suis fort obligée, etc., etc.
« Alexandrine de Bourbon. »
Valois n’était resté que quinze jours à Bicêtre ; et comme le laisse entendre très justement Mlle de Sens, c’était le maître qu’il eût fallu châtier, et non le laquais. Mais, nous l’avons déjà dit, l’iniquité des lois sociales sous l’ancien régime ne favorisait que trop l’impunité des gens de qualité, alors qu’elle sévissait impitoyablement sur les pauvres diables obligés par leur misère ou par leur ignorance à devenir leurs complices.