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Àmesure qu’il avançait en âge, Voltaire continuait à se moquer de Luc, à rappeler les petits ramoneurs de Desfontaines, à équivoquer sur Jean-Baptiste ou sur Jean-Jacques Rousseau : il plaisantait même son fidèle disciple, Villette, sur qui ses contemporains ont déversé des tombereaux d’épigrammes plus ordurières les unes que les autres ; il l’appelait assez finement docteur in utroque, mais avec une certaine discrétion. Car, il s’étonnait, non sans raison, que cet homme à qui rien ne manquait, esprit, tournure, fortune — Villette avait hérité de son père cent cinquante mille livres de rente et le titre de marquis — donnât si facilement prise aux soupçons les plus outrageants. Villette passait alors pour un sodomite de haute marque. À l’exemple des petits maîtres de son temps, qui posaient volontiers en fanfarons du vice, il avait eu le triste courage de se glorifier, dans plusieurs lettres au chevalier de Boufflers, de passions contre nature dont nous le verrons se défendre plus tard avec une certaine énergie. Voltaire visait sans nul doute cette aberration psychique, lorsqu’il écrivait de Ferney, le 20 septembre 1766, la mercuriale suivante au « Tibulle français », qui était en même temps le Benjamin du clan philosophique :
«… Je ne vous pardonne pas de vous livrer au public qui cherche toujours une victime et qui s’acharne impitoyablement sur elle : on ne vous dit peut-être pas à quel point il enfonce le poignard dans les plaies qu’il a faites lui-même. Je vous prédis que vous serez malheureux, si vous ne vous dérobez pas à l’envie et à la malignité ; et je vous répète que vous n’avez d’autre parti à prendre que de vivre avec un petit nombre d’amis dont vous soyez sûr.
« Vous vous plaignez de quelques tours qu’on vous a joués. J’aimerais mieux qu’on vous eût volé deux cent mille francs que de vous voir déchirer par les harpies de la société qui remplissent le monde. Il faut absolument que vous sachiez que cela a été poussé à un excès qui m’a fait une peine cruelle. On dit : voilà comme sont faits tous les petits philosophes de nos jours. On clabaude à la Cour, à la Ville…
« … Vous êtes fait pour mener une vie très heureuse, et vous vous obstinez à gâter tout ce que la Nature et la Fortune ont fait en votre faveur. Je vous dirai encore qu’il ne tient qu’à vous de faire tout oublier. Je vous demande en grâce que vous viviez heureux. Je ne veux pas qu’un beau diamant soit mal monté. »
Or, dans cette même année, soit qu’il ait égard aux observations de Voltaire, soit que les attaques de ses ennemis aient fini par l’émouvoir, Villette profite de l’occasion qui lui est offerte pour protester officiellement contre les rumeurs de l’opinion publique. Un de ses anciens domestiques avait été surpris dans une maison de débauche avec trois autres jeunes gens destinés, comme lui, aux plaisirs inavouables d’un chevalier de Malte, M. de Léomont. Villette écrit, à la sollicitation de ses gens, au lieutenant de police :
« Un domestique qui a été à mon service et que j’ai renvoyé plus pour son imbécillité que pour sa mauvaise conduite, vient d’être mis en prison, on m’a dit qu’il se réclame de moi, il se sert de mon nom comme du meilleur expédient. Je me hâte de vous aviser, Monsieur, que je ne prends à cet homme d’autre intérêt que celui que l’humanité semble exiger de ma part. Mes gens me sollicitent d’implorer la vôtre en sa faveur. Mais les ridicules et les brocards me font peur surtout à l’article pédérastie. Je suis cruellement révolté de tout ce qui pourrait avoir ce coup d’œil, l’envie n’a déjà que trop affligé ma gaîté et ma bonhomie, je ne veux pas lui fournir de nouvelles armes.
J’ai l’honneur, etc.
« Le marquis de Villette. »
La prose du marquis de Villette ne devait pas être d’une puissante recommandation auprès du lieutenant de police, car celui-ci ordonna à l’un de ses secrétaires de « répondre poliment » que la mise en liberté du coupable « n’est pas absolument possible. » Et, par manière de conclusion, sur quatre infâmes pris dans le même coup de filet, les uns sont envoyés à Bicêtre, les autres au régiment, trop souvent, hélas ! le réceptacle de ces tristes recrues.
Somme toute, pour être piquant, cet épisode inconnu de la vie de Villette n’est pas un argument décisif dans la cause qui nous occupe. Il n’entache en rien la mémoire du marquis, pas plus qu’il ne l’innocente. Par contre, voici un autre document, également inédit, qui semble justifier les préventions des contemporains et qui établit surtout ce point, resté jusqu’alors dans l’ombre, que la police surveillait Villette comme les autres sodomites dont Paris était alors infecté. Il est vrai qu’à cette époque surveiller « les gens de considération » n’était qu’une mesure illusoire, puisque la police n’osait ni les arrêter, ni les punir.
Deux jeunes gens, coureurs de cabarets et de tripots, Carrier, secrétaire de Villette, et Fleury, fils du vieux marquis de Fleury, qui avait déshonoré son nom en le vendant à une femme galante, étaient allés passer la soirée du 15 mai 1769 chez « le suisse du gouvernement des Tuileries ». Le logement de ce fonctionnaire était devenu, par une tolérance coupable, particulière aux « lieux privilégiés », une sorte de vide-bouteilles bien connu des viveurs parisiens. Nos deux libertins en étaient sortis complètement ivres à 10 heures 1/2 du soir. À ce moment, apparaît le marquis de Villette qui « frappe sur le bras » de Fleury. Bien qu’on eût arraché depuis longtemps aux Tuileries les bosquets et les charmilles qui favorisaient la honteuse industrie de Sodome, ses fanatiques rôdaient souvent encore dans les allées de la promenade. Fleury s’imagina, paraît-il, quand il se sentit touché, qu’il avait à faire à l’un d’eux : du moins, il l’affirme dans le rapport de l’inspecteur Lehoux que nous analysons. Toujours est-il que l’ivrogne répond avec brutalité et que Villette se fâche. Les têtes s’échauffent. Carrier, qui a reconnu son maître, dégaine et pique légèrement à la main son compagnon de plaisir. Celui-ci le poursuit ; le guet accourt au vacarme, arrête les deux combattants, qui, le lendemain matin, sont remis à Lehoux et conduits par ses soins au Fort Levêque.
Le marquis se présente à la prison : il veut parler aux jeunes gens « en particulier ». Mais Lehoux « lui donne une défaite honnête » : Il est impossible de communiquer avec les prisonniers, tant qu’il n’ont pas subi un premier interrogatoire.
— Mais, en votre présence, demande Villette.
Le policier y consent. Et M. le marquis, ajoute-t-il, « leur fait beaucoup de reproches avec bonté et leur promet sa protection auprès de nous ».
Nous ignorons si M. le marquis ne s’était pas encore avancé plus que de raison, mais il ne paraît pas que le lieutenant de police ait voulu prendre sur lui une décision qui ne lui coûtait guère dans d’autres circonstances. Ce fut le ministre Saint-Florentin, sollicité sans doute par Villette, qui prononça sur le sort des prisonniers. Au reste, la faute était légère et le lieutenant de police ne demandait pas qu’elle fût sévèrement punie. Fleury, sans doute à cause de son égratignure, sortit le premier de prison, trois jours seulement après y être entré : il était ravi d’en être quitte à si bon marché ; mais par une de ces subites tendresses, communes à la race des ivrognes, « il s’inquiéta du sort réservé à Carrier » et il courut chez le marquis de Villette réclamer son intervention en faveur de son compagnon de captivité.
Celui-ci fut délivré quatre jours après. S’il n’avait pas été mis en liberté, le 18 mai, comme son cher Fleury, ce n’était pas seulement parce qu’il semblait plus coupable que lui, c’était aussi parce que le lieutenant de police voulait le faire interroger tout particulièrement. Lehoux fut chargé de ce soin ; mais dit-il « le jeune homme, fin et rusé, malgré tout ce que j’ai pu dire, ne s’est point déboutonné. Il est seulement convenu que, depuis trois ans qu’il est attaché à M. le marquis de Villette il a vu venir chez lui plusieurs jeunes gens dont l’air sucé annonce qu’ils sont anti-physiques, mais qu’il n’en a point de preuve : » Il m’a nommé Tranchefoin de Faugères ci-devant clerc de notaire, aujourd’hui sans état… et un autre, nommé Maurice, soi-disant maître de musique, qui aujourd’hui ne fait d’autre métier que de procurer des jeunes garçons à ceux qui les aiment. Il n’a pu me dire sa demeure, mais me l’a dépeinte. Si je suis assez heureux pour la découvrir, je me propose, sous votre bon plaisir, Monsieur, de l’observer de près ».
Pour un homme « qui ne se déboutonnait pas », Carrier en disait cependant assez long.
Nous ne voyons pas que l’affaire ait eu des suites : du moins nous n’avons trouvé aucun document qui l’établisse. Puis, nous ne cesserons de le répéter, si l’étude des papiers de la Bastille, où nous avons découvert ces diverses pièces, ménage de curieuses surprises, elle conduit à d’inévitables déceptions.
L’enquête, jusqu’alors heureusement menée, n’aboutit pas : tant de ses éléments ont disparu dans le cataclysme du 14 juillet 1789 ! Je ne veux pas dire, je ne crois même pas que Villette, quoique particulièrement intéressé à certaines soustractions, se soit offert la satisfaction, si facile pour lui à cette époque, de détruire de fâcheuses procédures. Il en avait bien pris son parti avec le temps. Ne disait-il pas, en 1776, à Voltaire :
« Un marchand d’injures, établi à Londres, m’a écrit qu’il allait publier un volume d’anecdotes un peu scandaleuses dans lesquelles j’avais ma bonne part, mais qu’il consentait à supprimer mon article, si je voulais seulement lui envoyer cent louis. »
En homme d’esprit, le marquis avait répondu à ce maître chanteur que, pour moitié moins, il lui enverrait sur son propre compte, à lui Villette, des historiettes inédites encore plus suggestives. En tout cas, il avait dû abjurer formellement son erreur, puisque, l’année suivante, Voltaire le mariait à une de ses plus chères pupilles, M de Varicourt, qu’il appelait Belle et Bonne.
Mais le « Tibulle français » eut cette mauvaise fortune de s’entendre toujours plaisanter sur son immoralité, comme sur sa poltronnerie ; car, à l’exemple de Villars et de Thibouville, il passait pour n’être point un foudre de guerre ; et ce ne furent certes pas ses prétendus exploits de duelliste qui purent amener le moindre revirement dans l’opinion publique.