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Le marquis de Liembrune fut un des plus raffinés sodomites de son temps. À ce titre, sa psychologie ne manque pas d’intérêt. Il était adonné plus que tout autre au plaisir antiphysique, mais il savait s’entourer de précautions infinies pour échapper au châtiment. Il était marié, et sa femme était la plus malheureuse des créatures. Sainte-Geneviève, l’oncle de celle-ci, définissait assez exactement, dans un placet adressé au lieutenant de police, le genre de souffrances qu’elle endurait. Liembrune, disait-il, excité par son valet de chambre Bouclais, qui était en même temps son bardache, faisait mourir sa femme à petit feu. Il ne lui épargnait que les coups ; car il se gardait bien de sévices qui auraient pu amener une séparation. Elle ne demandait cependant à son mari que l’amitié d’un frère, mais lui « se faisait un trophée de ses crimes ».
En 1716, l’intendant de Soissons, dont Liembrune était l’administré, avait obtenu de celui-ci le renvoi de Bouclais. Mais, sur l’invitation du marquis de la Vrillière, qui s’était renseigné à Soissons, d’Argenson, le lieutenant de police, avait fait arrêter Bouclais et l’avait envoyé à Bicêtre. Vainement, le comte de Gontant avait demandé la mise en liberté de ce triste personnage. Sainte-Geneviève, qui craignait pour lui autant que pour sa nièce, s’opposait à cet élargissement. Il voulait en outre la copie de lettres saisies sur le prisonnier et signées de Liembrune, où il comptait trouver la preuve de l’assassinat médité par Bouclais.
Elles sont en effet bien curieuses ces lettres.
Avec sa circonspection coutumière, Liembrune ne se livre pas ; mais il est facile de lire entre les lignes le sentiment qui les a inspirées. Elles sont d’une politesse affectueuse ; le maître appelle son valet, « Monsieur » et lui reproche de ne pas lui témoigner assez d’amitié. Pourquoi Bouclais ne l’a-t-il pas encore remercié des provisions de bouche qui lui ont été adressées sous le couvert de « M. de Saint-Eustache ? ».
Pourquoi ne lui accuse-t-il pas réception de l’argent qu’il lui a envoyé, toujours par un intermédiaire, ainsi qu’il résulte de cette lettre de change :
« Je prie M De Grieu de payer à M. d’Origny la somme de trente livres à l’agent de M. de Liembrune, dont je lui tiendrai compte.
« Fait le 17 décembre 1716.« Le chevalier de Grieu.
« Mlle de Grieu.
« Rue Neuve-Sainte-Paul.
Sainte-Geneviève n’a rien trouvé, en somme, qui puisse convaincre et condamner sans appel son abominable neveu. Mais « ce mariage inouï » le dépasse. Quelle explication trouver à la conduite d’un homme épousant une femme saine de corps et d’esprit, « pour avoir le plaisir de lui voler son état sans lui en conférer un nouveau » et, « continuant par des fureurs qu’on ne pardonnerait pas à un sauvage ! »
Bouclais finit par avouer ses relations avec M. de Liembrune, mais se défendit énergiquement d’avoir jamais comploté contre la vie de sa maîtresse. Six mois après, de hautes influences parviennent à le tirer de Bicêtre.
Liembrune sortait indemne de l’aventure ; mais, il n’avait pas toujours joui de la même impunité. Il est vrai, comme le constate le rapport de Simonet, que l’intervention de sa famille n’avait pas été étrangère au châtiment.
« Il y a quelques années, dit le policier, que le marquis de Saint-Hilaire, lieutenant-général d’artillerie, son oncle, lui fit faire une retraite à Notre-Dame-des-Vertus. Il y fut quelques mois, mais n’y put cacher sa débauche et corrompit un jeune garçon du village qui le servait et le faisait coucher avec lui. On obligea M. de Liembrune à sortir de la maison religieuse où il était, et M. de Saint-Hilaire demanda alors un ordre à M. le marquis de la Vrillière pour faire enfermer M. de Liembrune à Charenton, où il eut soin de payer sa pension.
« Quatre mois après qu’il y fut, il voulut séduire un des domestiques, qui s’en plaignit.
« Peu de temps après, M de Liembrune par un esprit de charité, et dans l’espérance de quelque retour sur lui-même, sollicite sa liberté et l’obtint.
« Depuis ce temps, il a continué, comme il fait encore, ses désordres et ses infamies. Le nommé Beaulieu, son laquais, avec lequel il couchait souvent, a été mis à l’hôpital et est convenu de leurs débauches. Plusieurs jeunes gens qu’il a corrompus et qui ont été aussi renfermés à l’hôpital, sont convenus de leurs désordres et ont déclaré que M. de Liembrune les a débauchés.
« Il a aussi été donné différents mémoires sur ce sujet, et les principaux des collèges ont porté leurs plaintes aux magistrats de la police. »
On a déjà nommé l’auteur de ces « mémoires », l’infatigable et terrible Théru.
Dans la même dénonciation était compris un autre récidiviste de la pire espèce, Lucas de Bélébat, lieutenant assesseur de la Connétablie qui, depuis 1715, avait eu maintes fois maille à partir avec la police pour ses « mœurs infâmes ». C’était un septuagénaire en perpétuel état d’érotisme. Bien que pris flagrante delicto — l’inspecteur Simonet lui avait envoyé des agents provocateurs — Bélébat ne cessait de protester, comme la plupart de ses congénères, de sa parfaite innocence. Il produisait de nombreux certificats attestant son honorabilité, certificats émanant de religieuses et du curé de Gentilly, Lefrançois, à qui il avait succédé en qualité de gouverneur du marquis de Louvois, fils du marquis de Courtanvaux. Il n’en resta pas moins un certain nombre de mois à Bicêtre, d’où il ne put sortir qu’en prenant l’engagement de ne plus quitter sa maison de Marcoussis. Ses rechutes furent nombreuses, puisqu’à 75 ans, il reprit encore le chemin de Bicêtre. Il avait fini par lasser la vigilance de Simonet, et Théru s’en exaspérait : « Il faut lui donner la besogne toute mâchée, écrivait-il de l’inspecteur de police ; encore a-t-il de la peine à l’avaler. » Le régent du collège Mazarin ne cessait au reste de se lamenter.
« J’ai pris la liberté, s’écriait-il dans une lettre à d’Argenson, de dire à M. le Chancelier (d’Aguesseau) et à M. le Procureur-Général qu’il était à craindre que Paris ne devienne comme Sodome et Gomorrhe, s’ils ne vous secondent et ne prennent avec vous et avec MM. les curés de Paris des mesures pour s’opposer au torrent de l’iniquité. »
Et Théru dénonçait toujours. C’était, en 1716, le quadragénaire Buisson qui allait, chaque fois, sur le quai Conti, voir les jeunes gens se baigner tout nus, s’approchait d’eux et les invitait à le suivre. C’était l’abbé Dubois de Saint-Maurice, enfermé en 1714 à Bicêtre, que « le joyeux avènement de Louis XV » avait rendu à la liberté, mais en le reléguant à Belfort, son pays. Naturellement, comme tant d’autres de ses contemporains il avait rompu son ban ; et la désobéissance lui avait valu d’être ramené en 1716 à Bicêtre. Saint-Maurice était d’humeur combative ; et bientôt Camuset, commissaire au Châtelet, l’accusait d’avoir « excité une sédition » parmi ses compagnons de captivité. Saint-Maurice réclamait à grands cris sa liberté. Il se défendait d’être sodomite : on le confondait évidemment avec un homonyme. Pouvait-il, en bonne conscience, être entaché d’un tel vice, l’homme « employé à des ouvrages que revoyait et corrigeait M. Danchet, de l’Académie Française. » S’il est venu à Paris, c’est pour suivre un procès contre son frère. La protection de la présidente Tambonneau lui permit de se tirer encore d’affaire. Mais depuis, il ne se passe pour ainsi dire d’année que le pécheur impénitent ne se fasse reprendre. Lorsqu’il est convaincu de commerce criminel avec les abbés de la Fare et de Marchemont, il répète son éternelle antienne que la police le confond avec un autre. Mais Théru établit que Saint-Maurice vient encore de corrompre « deux petits garçons qui ne lui ont rien caché. » Enfermé à Bicêtre pour la troisième ou quatrième fois, ce pédéraste y continue ses exploits. Honnet, l’économe de la maison, se plaint à Rossignol que Dubois de Saint-Maurice « ait commis le péché de Sodome » à l’infirmerie, sur la personne d’un nommé Mouchotte, malgré la résistance de ce détenu. Des prisonniers furent témoins de l’attentat. Remis en liberté, le misérable Saint-Maurice est encore surpris avec un enfant dans le clocher de Saint-Victor.
« On dit, écrit Théru, que l’abominable abbé Dubois de Saint-Maurice a été pris sur le fait par le guet et conduit à Bicêtre. Si cela est, il faudra retenir enfermé ce monstre d’iniquité pour le faire servir d’exemple. Il sera bon d’en avertir M. le Procureur-Général qui avait été sollicité en faveur de cet incorrigible abbé. » Il ne paraît pas que ce vœu ait été exaucé ; car Théru était parti pour un monde meilleur que Saint-Maurice se faisait encore arrêter sous le nom d’Huguenot.
Luillier de Saint-Hubert, fils d’un avocat au Parlement, était peut-être, sinon le plus jeune, du moins le plus effronté de tous. Ne s’était-il pas avisé d’aller louer rue Mazarine, vis-à-vis « les fenêtres de MM. les régents du Collège des Quatre-Nations » une chambre où il donnait à souper et… le reste à des petits jeunes gens qui « venaient en foule chez lui ». Et Théru d’écrire aussitôt à qui de droit :
« 14 juillet 1718.
« C’est un loup ravissant et une peste à la porte de notre bergerie. Je connais depuis longtemps sa détestable vie. Il a corrompu entre autres et jeté dans la débauche deux enfants de famille que j’ai tâché de remettre dans le bon chemin, qui ne m’ont rien déguisé. J’ai passé hier une bonne partie de l’après-dîner avec un jeune homme de vingt ans qui a eu le malheur d’avoir affaire à lui, qui était du souper de dimanche… et qui m’a avoué des choses qui me font horreur ».
Il est certain que Théru remplissait ici ses devoirs. Il défendait ses écoliers, avec d’autant plus de raison que ce Luillier ne travaillait pas seulement pour son compte mais qu’il opérait encore pour autrui. Simonet, à qui son chef hiérarchique avait prescrit une enquête, signalait parmi les clients de ce proxénète, le Chevalier de Carte, le Comte de Choiseul, M. Pleine-Senestre, le vieux duc de Brancas, l’abbé Garnier, etc…
Grands seigneurs, riches bourgeois, prêtres et chanoines grassement prébendés, tout cet état-major de l’armée sodomite exigeait de ses fournisseurs attitrés de beaux jeunes gens, à démarche efféminée, se poudrant, se fardant, se maquillant, se masquant à la façon des « filles du monde ». Et ce que recherchaient plus encore ces dépravés, c’étaient des domestiques répondant au signalement précité, parce qu’ils avaient ainsi à toute heure sous la main des gens trop surveillés et trop choyés pour risquer une dénonciation. Aussi les instruments de luxure servile et les pourvoyeurs qui en faisaient commerce étaient-ils plus activement poursuivis et plus rapidement châtiés que personne. D’après le rapport de Simonet, le sieur Lacroix, un de ces rabatteurs de gibier humain, « assez insolent pour se dire parent de M. d’Argenson », avait été déjà chassé, en 1703, de Dijon pour y avoir maquignonné des artisans et domestiques. La même inculpation l’avait fait exiler de Paris, d’où il comptait bien ne pas partir, grâce aux protections qu’il mettait en œuvre. Mais Théru ne le lâchait pas. Pour parvenir à l’expulser, il citait, entre autres perversités, de Lacroix, la recommandation que cet infâme avait faite « à Jean d’Orgueil, qui élève, instruit et vend des chiens rue Mouffetard, de lui former pour lui et un de ses amis une chienne pour ses plaisirs. » Lacroix eut beau prétendre qu’il était victime de la rancune de Saint-Jean, « un mauvais prêtre » du Collège de l’Ave Maria, surpris par lui en conversation galante avec une fille ; il dut obéir à son ordre de rélégation.
Quatre ans après, en 1721, Théru revenait à la charge : « Il y a quelques jours, écrivait-il, que le sieur de Lacroix voulut assassiner M. Morlet, principal du Collège de l’Ave Maria, parce qu’il le soupçonnait d’avoir contribué à découvrir les abominations pour lesquelles il a été enfermé à Bicêtre et ensuite chassé de Paris. Si on laisse cet attentat impuni, les gens de bien n’oseront plus et ne pourront plus, sans exposer leur vie, avertir le premier magistrat des désordres qui viendront à leur connaissance. On doute fort que ledit Lacroix ait obtenu la permission de revenir à Paris ».
Cette rupture de ban valut au délinquant deux mois de Bicêtre et un nouvel ordre d’expulsion. N’importe, les infâmes se rebiffaient ; et Théru, chez qui l’instinct d’inquisition à outrance n’excluait pas l’esprit de prudence à l’extrême, insistait auprès du lieutenant de police pour que son nom ne fût jamais prononcé.
De graves évènements allaient se produire qui devaient provoquer contre les sodomites un redoublement de poursuites aussi justes que nécessaires et permettre au bouillant Théru de continuer une croisade trop souvent furibonde pour n’être pas quelquefois maladroite et même odieuse.