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On lit dans le Journal de Barbier :
« Dimanche dernier. 2 août (1722), on a exilé, par lettre de cachet, six jeunes seigneurs de la Cour du Roi, pour débauche, savoir : le marquis de Meuse (Choiseul-Praslin), le marquis d’Alincon, petit fils du maréchal de Villeroy ; le comte de Ligny, second fils du duc de Luxembourg, le duc de Boufflers, le marquis de Rambures, et, dit-on, le duc de Retz, fils aîné du duc de Villeroy.
« Au clair de la lune, dans un bosquet de Versailles, il plaisait à ces jeunes seigneurs, qui sont presque tous nouvellement mariés, de faire des débauches assez publiquement. Le marquis de Rambures… toute la bande et l’on dit qu’il en voulait à M. l’abbé de Clermont, qui est de l’âge du Roi. Il est à la Bastille et les autres sont exilés, l’un d’un côté, l’autre d’un autre.
« Tout cela, hors le duc de Retz, n’a guère plus de 20 ans ».
Barbier, n’avait su, comme la Ville et comme vraisemblablement la Cour, qu’une partie de la vérité. Les fiches de la Bastille nous l’apprennent tout entière. Certes, choisir le parc de Versailles — « une maison royale ! » — pour le théâtre de ses exploits, c’était déjà terriblement osé, même de la part de grands seigneurs à peu près sûrs de l’impunité. Mais leur crime, surtout celui de Rambures, le chef de l’expédition, était autrement grave. C’était sous les fenêtres du Roi que le marquis de Rambures s’était livré à ses ébats : l’évêque de Fréjus, Fleury, précepteur du prince, avait constaté le fait et l’avait signalé à qui de droit.
Au reste, les coupables, ne dissimulaient pas le mobile de leur conduite. Ils en tiraient même vanité.
« La jeunesse de la Cour, écrit Marais dans sa correspondance, voulait donner au Roi un goût pour les hommes. Sur quoi la duchesse de la Ferté a dit qu’on remarque dans l’histoire que la galanterie des rois roulait l’une après l’autre sur les hommes et sur les femmes, qu’Henri II et Charles IX aimaient les femmes et Henri III les mignons ; Henri IV aimait les femmes, Louis XIII les hommes, Louis XIV les femmes et qu’à présent le tour des mignons était revenu ».
Rambures, le lendemain de cette démonstration, avait eu l’effronterie de reparaître à la Cour en habit de gala. Il ne fit d’ailleurs que passer à la Bastille ; et encore y fut-il traité à l’égal des grands seigneurs qu’y détenait une lettre de cachet. Il eut toutes libertés, sauf celle de sortir de la prison : il y recevait ses amis dans l’appartement du gouverneur, de qui la table était la sienne.
La disgrâce du marquis et de ses camarades de débauche avait surpris et fait parler bien des gens. Le jeune Roi en demanda le motif ; et son gouverneur lui répondit que ses exilés avaient arraché des palissades dans le parc de Versailles. Le mot fit fortune ; et les Parisiens ne donnèrent bientôt plus d’autre nom aux pédérastes que celui d’« arracheurs de palissades ».
Mais cette sorte d’intrigue inspira des craintes salutaires.
Des poursuites plus actives furent ordonnées contre un fléau qui menaçait de franchir les barrières de Versailles, et Théru n’en reprit que plus ardemment la campagne contre ses justiciables.
Il est certain que les officieux comme lui et les professionnels comme Simonnet obéissaient au même mot d’ordre : découvrir les corrupteurs appartenant à l’aristocratie, moins pour les châtier que pour leur enlever tout moyen de nuire en frappant leurs complices. Le ton des lettres de Théru ne varie guère. C’est toujours en employant le saint nom de Dieu que le professeur du collège des Quatre-Nations réclame des punitions exemplaires contre les infâmes pris sur le fait, et de fortes mercuriales — il n’ose exiger plus — contre les grands seigneurs convaincus des mêmes turpitudes. Les rapports des officiers de police, et surtout ceux de leurs agents, qui opèrent comme moutons ou simplement comme observateurs, sont autrement explicites. À vrai dire, ils s’expriment en termes tellement crus qu’il est bien difficile de les publier textuellement. Ils indiquent l’habitat ordinaire de leur gibier : le Luxembourg, les Tuileries ou la demi-lune — ironie des noms ! — de la porte Saint-Antoine ; comment procèdent les pontifes de l’amour anti-physique, par insinuation ou par provocation, par geste ou par attouchement. En général, ce sont des fanfarons du vice : leurs exploits sont invraisemblables, leurs dépravations monstrueuses ; ils se recommandent de hautes et puissantes amitiés, presque toujours les mêmes, et c’est, sans nul doute, la moins discutable de leurs affirmations. Ces conversations, en plein air, quand elles se confirment les jours suivants, se terminent invariablement par l’arrestation du racoleur qui donne les noms de ses entreteneurs et signe l’aveu de son indignité.
Simonnet écrit d’un certain Mariette de Saint-Lô, qui a été filé aux Tuileries et arrêté à la sortie du jardin : « Il a fait des parties avec MM. d’Haraucourt et de Chateau-Moyand, qui demeurent tous les deux dans le cloître des Jésuites, rue Saint-Antoine, chez Mme la présidente Charnie. Il en a encore fait avec le marquis d’Antraguel. Il va aussi à la demi-lune, porte Saint-Antoine, chercher des jeunes gens pour ces Messieurs. »
Théru mettait plus nettement encore les points sur les i, quand il s’adressait au lieutenant de police lui-même :
« Si vous jugez à propos de dire un mot à M. le Cardinal de M. le marquis de Goûtant, ayez la bonté de ne point dire que j’y ai contribué ; car son Éminence trouverait peut-être mauvais de ce que je ne me serais pas adressé à elle ».
Son Éminence, c’était précisément le Cardinal Dubois, peu suspect cependant de rigorisme en matière de morale ; mais l’attentat de Versailles était encore trop récent et trop grave pour que le plus débauché des prélats n’en manifestât pas sa volonté de sévir.
Mais, dans l’ardeur de son zèle, Théru avait parfois comme l’instinct qu’il dénonçait à tort et à travers. Il en fut ainsi dans l’affaire des abbés de Vienne et de Charmont qui étaient, le premier un ancien laquais portant la soutane, le second le fils de l’apothicaire Gillot destiné à l’état ecclésiastique, et disparu depuis plusieurs mois de la maison paternelle. Tous deux occupaient le rez-de-chaussée d’un cabaret, où se réunissaient, les volets fermés, dans un appartement flambant de lumière, cinq à six jeunes gens fardés et le menton orné de monchel. Un jour, le fils de Clavareau, le chanteur de l’Opéra, s’était enfui de ce mauvais lieu en criant qu’on avait voulu le violer. Tout ce joli monde avait été conduit à Bicêtre, d’où l’économe Le Plaideur avait écrit que de Vienne et de Charmont portaient les traces indélébiles de leur ignoble passion, traces constatées par le chirurgien de la maison.
De puissants protecteurs s’efforçant d’obtenir la mise en liberté des infâmes, Théru s’était empressé d’écrire au lieutenant de police pour le supplier de rester sourd à cette intercession. Et pour justifier son inflexible sévérité, il affirmait que de Vienne, depuis son entrée à Bicêtre, avait voulu corrompre un de ses camarades de prison et « avait eu affaire à une chienne ». Cependant, pris de remords, Théru envoyait une seconde lettre à son ami Rossignol pour rectifier en partie la première. Il le prie donc, s’il a écrit que de Vienne « a eu affaire à une chienne », de remplacer ce membre de phrase par celui-ci « a voulu avoir à faire, etc. » Et il ajoute : « Je n’aurai pas l’esprit en repos que cette correction ne soit faite, car je me ferai un devoir et un honneur de ne rien dire que de vrai et de certain ».
Ce qui était vrai et certain, c’est que les gens de qualité usaient de toutes leurs influences pour tirer de Bicêtre leurs mignons.
Cette idée obsède Théru qui fatigue le lieutenant de police de ses visites pour combattre les instances des solliciteurs :
« Le sieur Arbanel, qui est à Bicêtre, écrit-il, a commencé par être la (sic) bardache du comte de Boulainvilliers, un des plus fameux sodomites de son temps ; et après la mort de ce seigneur, il s’est prostitué à plusieurs de ceux qui sont livrés à l’infâme passion des garçons et il était entretenu par eux.
« Le comte de Villaine et de Villemeure sollicitaient pour le nommé Bourguignon qui a été mis à la chaîne, mais ayant appris que M. le Procureur Général en prenait connaissance, ils ont eu honte de paraître, mais ils ont fait agir sous main leurs amis.
« Il serait bon de demander des cautions à tous ceux qui sortiront de la correction de Bicêtre. »
Le comte de Senecterre, dont la moralité était assez douteuse, « ne pouvant refuser aux sollicitations pressantes qu’on lui fait en faveur du sieur Arbanel, ancien secrétaire de ce pauvre Boulainvilliers qui l’avait reçu des mains du président Ribeyre », avait obtenu la rélégation du misérable dans sa famille en Auvergne.
C’était encore Guenaudin, dit Cadet, que sa mère « qui gagnait sa vie à vendre les restes des malades de la Charité, aurait voulu voir à cent pieds sous terre » ce Guenaudin, objet du billet suivant.
« Paris, le 12 janvier 1723.
« Trouvez bon, Monsieur, que j’aie l’honneur de vous prier de vouloir bien faire donner la liberté, s’il est possible, et si vous le trouvez juste, au nommé Jean Guenaudin qui est enfermé à Bicêtre, depuis plus de quatre mois. Il est fils d’une femme qui a servi longtemps M de Varangeville et pour laquelle je m’intéresse beaucoup. Je vous serai sensiblement obligé de tous les plaisirs que vous pourrez lui procurer dans cette occasion. J’ai l’honneur etc.
« Le marquis de Villars. »
Étant donné le nom et les habitudes du signataire, nous ne serions pas autrement surpris qu’il implorât, sous le couvert de M de Varangeville, pour un de ses mignons à lui.
Il est certain que, pour le commun des prisonniers, le séjour de Bicêtre était un véritable enfer. Rien de plus malsain, de plus nauséabond, de plus infect que cette maison de force.
Que les détenus fussent ensemble ou enfermés dans des cellules qu’on appelait galbanon, c’est-à-dire cabanon, ils vivaient plus misérablement que des bestiaux dans leurs étables. Mal nourris, mal couchés, mal traités, ils ne devaient espérer d’adoucissement à leurs peines que le jour où leur famille consentait une pension en leur faveur. Plus le chiffre en était élevé, meilleure devenait leur situation. Aussi les infâmes, que leur mauvaise étoile avait arrachés des bras de leurs protecteurs, n’avaient-ils à regretter que la perte de leur liberté, quoique Théru réclamât pour eux une « sévère pénitence. » Nous avons sous les yeux un état de dépense d’un certain Martin, dit la France, qui dut rester neuf mois à Bicêtre, pour avoir été tout à la fois le Ganymède et le Mercure de son maître, M. Troullé de Mortanges ; et nous constatons qu’il buvait, dans sa prison, du vin de Champagne à cinq francs la bouteille. Il était d’ailleurs pourvu d’une charge « d’aide-échansonnier » chez le Roi, qu’il avait achetée quinze mille livres. Mais, comme nous l’avons déjà remarqué dans des circonstances analogues, toute une meute d’aigrefins se rua sur Bicêtre, dès qu’on sût l’incarcération de Martin, pour obtenir, à vil prix, du détenu, l’abandon de sa charge contre la promesse d’une mise en liberté problématique. Et il fallut que le prisonnier, excédé de ces sollicitations, priât l’économe Le Plaideur de l’en débarrasser.
On ne saurait croire jusqu’à quel point la sodomie avait pénétré dans la masse du clergé. La moitié peut-être des dossiers que nous ayons parcourus sont consacrés à des prêtres. Et cette contagion du vice dans la grande famille ecclésiastique n’était pas une des moindres préoccupations de Théru, qui, à l’encontre de tant de ses collègues, n’admettait aucune circonstance atténuante pour les coupables.
« Animez et soutenez ce jeune magistrat (le fils de d’Argenton) écrivait-il à Rossignol, surtout contre les abbés et les prêtres qu’il faut épargner moins que personne ».
C’était à l’occasion d’un nommé Roger de Brenoistes qu’il s’exprimait en termes aussi formels. Cet ecclésiastique, chassé à quinze ans de la maîtrise de Saint-Sulpice pour avoir corrompu des jeunes gens de son âge, était passé en Italie d’où il était revenu plus débauché peut-être qu’avant son départ. Les rapports de police lui prêtent les liaisons les plus suspectes et les propos les plus orduriers. Roger de Brenoilles était en quelque sorte le panégyriste attitré de la sodomie. Il allait jusqu’à dire que si le Roi connaissait son mérite, il le nommerait « grand maître de la b… en France ».
On comprend s’il fut vite appréhendé et mis sous les verroux.
Mais il semblait que le fléau se développât en raison même de l’activité qu’on apportait à le combattre : aussi Théru s’écriait-il dans une heure de découragement.
… « Il serait à propos de donner à M. Langlade le père l’inspection des boulevards, de la place Royale, du faubourg Saint-Antoine, de l’Arsenal et des cabarets des environs. Car il n’est pas possible qu’un officier puisse faire tout et il me paraît que le bien public et la gloire de Dieu demandent une autre disposition. Nous aurons l’honneur d’en référer ensemble… »
C’était au moment où d’Ombreval était appelé à la lieutenance de police. Théru redoublait de vigilance. Et ses lettres, à bâtons rompus, disent assez, en leur rédaction fébrile et brouillonne son ingérence dans les choses de la police, ingérence qui devait singulièrement déplaire à un magistrat ombrageux de son autorité.
« Avant que vous parliez au père prieur des Carmes, il sera bon que nous ayons ensemble une conférence ; et j’aurai l’honneur de vous donner quelques éclaircissements touchant le détestable Père Irénée contre lequel je vous avais envoyé un mémoire par M. d’Argenton, qui, à cause de M. l’abbé Saint-Albin, cet infâme, a été épargné. Mais il y a de nouveaux faits qui vous feront horreur. Je vous dirai aussi quelques particularités touchant le Père Denis.
« Je suis ravi que Dieu bénisse vos soins et, suivant les oracles de sa loi, il bénira votre famille.
« Donnez-vous la peine de faire venir le sieur Dru ; en le menaçant et en lui parlant avec bonté, vous tirerez de lui beaucoup de lumières.
« Il sera nécessaire d’ajouter les cabarets, le Roule et le faubourg Saint-Honoré à la commission du sieur Haynier.
« L’abbé de Carmoral est un démon. J’appris hier de nouveaux faits : le sieur Haynier nous en rendra compte.
« Je suis bien aise que M. d’Ombreval soit persuadé de la vérité de mon mémoire. Si j’avais l’honneur d’être connu de lui, il ne lui aurait jamais été suspect.
Chacun de ces ecclésiastiques aurait droit à une biographie spéciale, tant sa diathèse pédérastique diffère de celle de son voisin. Voici, par exemple, l’abbé Lambert, neveu d’un magistrat bien connu, le Président Lambert de Thorigny, qui peut se vanter d’avoir eu une bien fâcheuse inspiration, le jour où il fit arrêter par ses cris d’au voleur ! au voleur ! la plupart de ses domestiques. Ne prétendait-il pas en user sans rétribution ? Les vilains furent envoyés à Bicêtre, mais lui fut interné à Charenton ; et voyez encore chez lui cette particularité, mais commune celle-ci à bon nombre de sodomites. Il est convaincu des pires turpitudes et dans les lettres qu’il ne cesse d’écrire au lieutenant de police, il présente Charenton comme un antre de perdition.
Le cas de l’abbé Stéphanel, ancien aumônier des pages de la duchesse de Berry, est autrement mystérieux. Il était depuis longtemps signalé à la police. Simonet l’arrêta, pour l’avoir surpris « faisant un signal » à des jeunes gens ; et le porteur du Luxembourg donna raison à l’inspecteur. En tout cas, d’influents amis s’interposèrent pour éviter à Stéphanel la honte de Bicêtre : « J’ose vous dire, écrivait le chevalier d’Hautefort, qu’il y a eu des temps où il a rendu des services considérables à la France, ainsi que pourraient le confirmer MM. les Maréchaux de Tessé et le duc de La Feuillade, ainsi que moi, lors des guerres d’Italie… » Stéphanel, après des rélégations successives qui le rapprochaient de Paris, put enfin y rentrer sans plus de formalités.
Il ne pouvait y avoir le moindre doute, pour l’abbé Caudeau, desservant à Bobigny, qu’on dût enfermer à Bicêtre, après lui avoir fait quitter la soutane. Le rapport des mouches, qui avaient joué avec lui le rôle d’agents provocateurs, étaient des plus concluants. Ce Caudeau leur avait tenu d’ignobles propos que les policiers avaient fidèlement transcrits ; et son impudence s’était doublée d’une imprudence qui devait lui coûter cher : n’avait-il pas affirmé que d’Argenson, très dur en apparence pour les sodomites, partageait leurs ébats et que le Cardinal de Noailles — le bienfaiteur de Caudeau — appartenait à la même confrérie : « il faisait venir les jeunes gens chez lui. » Enfin, se posant en homme très documenté, il avait soin de prémunir les gens qu’il tentait de séduire contre les inquiétudes de leur conscience : « Prenez-y garde, leur disait-il, les confesseurs révèlent les secrets de la confession. »
Àune époque où les pratiques religieuses étaient un des facteurs les plus importants de la vie sociale, le cynisme et les insinuations de Caudeau le désignaient aux châtiments les plus sévères. L’émotion n’en fut pas moins vive dans le camp de ceux qui s’arrogeaient le rôle de censeurs. Théru, qui avait demandé la détention de Caudeau « jusqu’à la fin de ses jours », redoutait un mutisme le privant de ses meilleures armes. Ses craintes se résument dans ce nota qui accompagne assez souvent ses dénonciations : « Il faut remarquer que la première maxime que les infâmes qui sont à Bicêtre donnent aux nouveaux venus, c’est de ne rien avouer même à confesse. On l’a appris par ceux qui y ont été renfermés.
Caudeau fréquentait dans un monde de laquais et d’artisans où régnaient des habitudes qui, aujourd’hui encore caractérisent les classes dangereuses des grandes agglomérations urbaines. Ces vicieux personnages se désignaient entre eux par des surnoms ou des sobriquets rappelant et féminisant certaines particularités de leur… état civil. Ainsi Caudeau, était la belle Abbesse, Papeter, la belle Papetière, Lebrun, la Duchesse de Nemours ; Rousseau, le Chevalier de la Cheville, parce qu’il s’abandonnait à son charron. Ce dernier allait rendre visite, « en corps » à ses compagnons de débauche dans les cabarets borgnes où ils tenaient leurs assises.
L’abbé de Longin, lui, préludait à ses exercices par des coups de fouet ou de verges sur les reins des patients, — presque tous des écoliers. Pour s’introduire, sans coup férir, dans les pensionnats, il avait imaginé une singulière industrie : il se présentait chez les maîtres d’école comme acheteur de pupitres, de bancs, en un mot de tout cet outillage que nous appelons le mobilier scolaire. C’est ainsi qu’un officier d’église, Denise, « promoteur de la juridiction de M. le Chantre » découvrit les agissements de Longin, déjà signalé « par un visiteur » d’écoles : « Je l’ai surpris derrière une tapisserie avec un enfant où il m’a paru fort excéder la bienséance sous prétexte de châtiment. »
Théru intervient à son tour. Il parle d’élèves du Collège Mazarin des pensions Bidault de Courbes, etc., enfants de dix et douze ans, que Longin « par un renversement de raison » attira chez lui avec des friandises et qu’il fouette « en se permettant d’autres attouchements libidineux. »
Paris n’était pas l’unique rendez-vous des infâmes. Versailles en était l’un des centres les plus recherchés, d’autant que la résidence royale en faisait comme un lieu d’asile, un lieu privilégié. Et c’était précisément cette quasi-impunité, couvrant les grands seigneurs que leurs fonctions rapprochaient du Roi, qui entravait le plus les opérations de la police.
L’homme qui était en apparence le plus intangible de tous, quoique d’une humble extraction, parce que sa situation officielle lui permettait de favoriser des débordements dont il bénéficiait le premier, cet homme était Le Bel, concierge du château de Versailles. Ce personnage, aux termes d’un rapport rédigé par Simonet en 1722, était connu depuis plus de vingt ans comme un fieffé sodomite, et Théru aggravait une telle révélation de cette particularité que Le Bel hébergeait au château même ses complices.
Nous avons vu au commencement de ce chapitre les exploits des … arracheurs de palissades en 1722. Les dossiers de la Bastille nous démontrent qu’en 1723, les charmilles du parc abritaient encore des couples d’infâmes. Le Prince de Chimay, le duc de Brancas et combien d’autres y promenaient leurs inavouables amours. Hubert, un de leurs mignons, en convint dans un entretien avec Alexandre, une des mouches les plus actives de la police, mais non des plus recommandables, car, sa mauvaise étoile, disons plutôt la contagion de l’exemple, lui fit prendre un jour le chemin de Bicêtre, où tant de ses victimes l’avaient précédé.
Àces noms viennent s’en joindre qu’on s’étonne de trouver sur de telles listes : le comte de la Marianne, lieutenant général des armées du Roi, le duc de Richelieu, qui avait sans doute toutes les curiosités, et jusqu’au prince de Conti, assez fastueux, paraît-il, pour payer dix louis chacun de ses caprices.
Dans ces conjectures, et probablement en guise de dérivatif, le lieutenant de police usa d’un expédient inattendu qui, par malheur, ne donna pas les résultats qu’il était en droit d’espérer.
Jusqu’alors nombre de sodomites avaient pu échanger le temps indéterminé de leur séjour à Bicêtre contre un engagement de six années dans les rangs de l’armée française. Des enrôleurs venaient faire leur choix parmi « les Simonnets » ; et les nouvelles recrues devaient être expédiées directement de Bicêtre à leurs régiments respectifs. Mais en admettant que ces tristes sujets ne fussent pas détournés en chemin de leur destination officielle, c’était une assez pauvre acquisition pour l’armée.
Or, à cette époque, le roi de Prusse, qui recherchait par toute l’Europe des géants pour sa garde, avait envoyé des officiers à Paris pour s’y procurer des colosses qu’en dépit de son avarice bien connue il payait fort cher. Son frère de Versailles n’y faisant pas opposition, ses agents se mirent à l’œuvre, et le lieutenant de police, enchanté sans doute de débarrasser non seulement la capitale, mais encore la France de pestes publiques, favorisa de son mieux l’opération. Nous en trouvons tout d’abord la preuve dans le dossier d’un certain Michaux qui comptait à son avoir pas mal de méfaits. Les policiers Haymier et La Janière lui reprochaient ses complaisances pour des sodomites de marque tels que le chevalier Féraud et l’abbé Desfontaines que Voltaire tira un jour de Bicêtre et qu’il paya de la plus noire ingratitude.
Michaux fut autorisé à travailler pour le roi de Prusse ; et il ne fut pas le seul. Pourquoi le lieutenant de police eût-il la fâcheuse inspiration de suspendre le cours de ses libéralités ? Il eût bien mérité de la France ; et qui aurait pu mieux l’apprécier par la suite que le futur roi de Prusse, le grand Frédéric, à qui Voltaire, très documenté sans doute, a si malicieusement octroyé le sobriquet anagrammatique de : « Seigneur Luc » ?