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La corruption qui s’était attaquée sans succès à Louis XV n’avait pas cependant abandonné la partie. Elle fit une suprême tentative ; et cette fois, ce ne fut plus par les yeux qu’elle entendit donner au jeune prince une… leçon de choses, mais par un attentat des plus significatifs.
L’avocat Marais écrivait, en juin 1723, à un de ses correspondants :
« Le propre jour que le Maréchal de Villeroy est venu à Versailles, on a découvert que le jeune duc de la Trémoille premier gentilhomme de la Chambre du roi, lui servait plus que de gentilhomme et avait fait de son maître son Ganymède. Ce secret amour est bientôt devenu public, et l’on a envoyé le duc à l’Académie avec son gouverneur pour apprendre à régler ses mœurs. Le Roi a dit que c’était bien fait. »
Et l’épistolier, reprenant un mot qu’il avait prêté à la duchesse de la Ferlé, concluait :
« Voilà donc le tour des mignons et l’usage de la cour de Henri III. »
La correspondance de Voltaire vient confirmer l’anecdote : Le poète de la Henriade apprend comme nouvelle, à la présidente de Bernières, que le duc de la Trémoille est exilé pour avoir mis la main dans le haut-de-chausses du Roi.
Cette manœuvre de la part de ce joli garçon qu’était le duc de la Trémoille n’a rien qui nous surprenne. Il était coutumier du fait et ce fut grand dommage, car il était un des hommes les mieux doués de son temps. Et quand il mourut, dans la fleur de son âge, les mémorialistes rendirent hommage à ses qualités et à ses talents. Certains mêmes prétendirent que l’on retrouva dans ses papiers ce gentil conte d’Angola qui fut attribué, par la suite, au chevalier de la Morlière, bien incapable de cette aimable débauche d’esprit.
Comme on pense bien, le… geste de la Trémoille causa quelque émotion à la Cour. On ne tarda pas à constater que le « vice infâme » se propageait, dans des proportions inquiétantes, parmi les jeunes seigneurs, et que bientôt tout Paris allait en être infecté. La police dut redoubler de vigilance. Ce fut alors que lui furent révélés des attentats autrement monstrueux, et autrement criminels que ceux dont elle avait eu jusqu’alors à connaître. Un certain nombre d’adolescents en avaient été victimes. Tous avaient été souillés. Les uns en étaient restés estropiés, d’autres étaient morts à l’hôpital. Quelques-uns avaient disparu sans laisser de trace ; plusieurs étaient partis pour l’étranger, valets complaisants de maîtres patentés.
Depuis plusieurs années, la voix publique désignait l’auteur de ces crimes. C’était un nommé Deschauffours, qui parvenait cependant à dépister toute recherche en changeant le plus possible de nom et de domicile. Il menait grand train, recevait chez lui des gens de qualité, des laquais « hors de condition », beaucoup d’étrangers, logeait, hébergeait, traitait somptueusement tous les hôtes parmi lesquels ne figurait aucune femme. Il avait dit-on, gagné une fortune « dans le système » c’est-à-dire en agiotant sur les valeurs de Law. En réalité, il était pourvu de rentes viagères, et touchait, par manière de supplément, de grosses commissions sur les livraisons de chair humaine que lui commandait sa clientèle aristocratique.
Une dénonciation formelle, appuyée sur des faits précis, décida de son arrestation.
Le 1 juillet 1725, Deschauffours amenait chez lui le fils de la veuve Finet, jeune apprenti de seize ans ; et comme cet adolescent, ayant peut-être quelque vague pressentiment du triste rôle qui allait lui être imposé, hésitait à franchir le seuil de cette ténébreuse demeure : — Mais entrez donc, petit fripon, lui dit Deschauffour, ne vous faites pas prier.
Henri-Hilaire Finet fut presque poussé dans une pièce où se trouvaient, assis autour d’une table abondamment garnie, deux individus, mis à la dernière mode, qui firent le plus gracieux accueil au nouvel arrivant. Ils l’invitèrent à prendre place entre eux deux, lui offrirent une aile de poulet et lui versèrent un verre de vin que l’enfant but à leur santé. Quelques minutes après, il sentait ses paupières s’appesantir, ses yeux se fermaient et bientôt il tombait dans une profonde torpeur suivie d’un lourd sommeil. Quand il se réveilla, il était seul et déshabillé. Il souffrait en même temps d’une douleur très vive à l’anus.
Àson appel, accourut Deschauffours qui joua la surprise. Il lui demanda pourquoi ses vêtements étaient dans un tel désordre.
— Vous devez le savoir mieux que personne, répondit Finet ; c’est vous, ce sont vos amis qui m’ont mis en cet état.
— Petit malheureux ! fulmina Deschauffours, vous devriez rougir de honte. Vous avez tellement bu que vous en avez perdu la raison.
Je ne voulais pas vous le dire, mais vous avez retiré vos vêtements, enlevé vos culottes et commis tant d’impertinences que j’ai dû m’en excuser pour vous auprès des personnes respectables qui vous avaient si bien traité. Allez, petit misérable, décampez et que je ne vous revoie plus.
L’enfant rentra tout éploré chez sa mère et courut se coucher. La cuisson qu’il ressentait à l’anus était tellement brûlante que sa mère voulut l’examiner. Il avait le fondement écorché et maculé de sang. M Finet fit demander aussitôt le chirurgien irlandais Taylor qui demeurait dans la maison et qui constata en même temps et la blessure et la souillure du jeune homme.
Le lendemain, la mère portait plainte au commissaire Labbé contre Deschauffours ; et, le 3 juillet, Taylor venait déclarer, devant le magistrat, qu’Henri-Hilaire Finet avait été « violé et connu charnellement ».
Àquelques jours de là, une information fut ouverte par le lieutenant de police, information que devaient suivre tour à tour l’arrestation du coupable, l’instruction du procès, le jugement et son exécution.
Nous avons retrouvé à la Bibliothèque nationale une copie de cette volumineuse procédure, mais nous estimons qu’elle est incomplète pour des raisons que nous déduirons plus tard : en tout cas, ce qui en subsiste est suffisant pour établir la culpabilité de Deschauffours, et pour démontrer l’indignité du misérable.
Nous résumerons, aussi succinctement que possible et dans ses principales lignes, cette procédure, la plus considérable qu’on ait jamais instruite en matière de sodomie, à l’exception peut-être de celle de Gilles de Retz, le fameux Barbe-Bleue du moyen-âge.