‹ Les Infâmes sous l’ancien régimeChapitre 6 sur 21 · 06

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Ce fut une femme « la Picarde » — et cette revendication était fatale — qui dirigea les investigations de la justice.

Elles commencèrent le 16 juillet.

Le premier témoin interrogé fut un nommé Pain ou Painque, entré au service de Deschauffours, en 1721, alors que celui-ci demeurait rue des Bons-Enfants sous le nom de Moutier-Duplessis. Painque avait entendu parler de la mauvaise réputation de son maître, mais il n’avait rien vu chez lui de suspect. Toutefois, parmi les nombreux seigneurs qui fréquentaient chez Deschauffours, l’un d’eux, le marquis de Sautereau s’était plaint, devant lui, Painque, au maître de la maison, qu’il lui eût envoyé un valet dont l’Académie laissait fort à désirer. Et comme l’honnête Painque s’étonnait que ce gentilhomme fit mettre, à nu ses domestiques pour les mieux choisir, Deschauffour lui dit sèchement que le marquis de Sautereau était un fou ; mais il n’en donna pas moins congé à l’indiscret qui se permettait de telles réflexions.

Un autre témoin, le garde-française Regnault Poitret, avait connu, en 1719, Deschauffours qui se faisait appeler le marquis du Préau. Regnault Poitret était alors commerçant en bas de soie. Il était allé solliciter la clientèle de l’inculpé qui demeurait rue Poupée ; et il avait rencontré chez lui deux laquais beaux et bien faits que leur maître entourait des soins les plus tendres. L’un d’eux, nommé Picard, qui d’ailleurs paraissait tout diriger dans la maison, n’y voulait plus rester. Il « souffrait », disait-il, trop de « choses contre sa conscience » pour lesquelles son maître et lui « pouvaient être tous les deux brûlés ». Devant ces insolentes menaces, Deschauffours capitula : il donna douze écus à Picard et le renvoya, répétant son éternel refrain que ce domestique était « un fou, quoique bon garçon ». Il eût été intéressant pour l’accusation de mettre la main sur le Picard qui reconnaissait si franchement son infamie ; mais qu’était-il devenu ? Poitret avait ouï dire que ce bon sujet s’était engagé dans les troupes du Roi de Prusse. Nous n’en serions pas autrement surpris, étant donné le racolage de sodomites qu’à cette époque le lieutenant de police consentait tacitement au profit du Roi-Caporal.

La déposition de Daniel Perron « garçon de cabaret » du marchand de vins Buffet n’était pas moins catégorique, et, par sa précision, serrait de près Deschauffours. Celui-ci avait pris plaisir à faire causer ce domestique, un jour qu’il lui avait apporté un panier de 24 bouteilles de vin. Il s’étonnait qu’il n’eût pas de maîtresse. — Jamais de la vie, avait répondu Perron. Les femmes sont trop quinteuses et d’ailleurs coûtent cher.

— Parbleu ! avait appuyé Deschauffours ; et foin de ce sexe ingrat ! Parlez-moi d’un amant qui vous paie au lieu de rien vous demander et qui ne vous communiquera jamais de fâcheuses maladies. Et précisément, mon garçon, je connais un gentilhomme, qui, depuis qu’il vous a vu, s’est épris pour vous d’une sotte passion.

— À d’autres ; je ne suis pas de ce goût-là et je ne veux pas être brûlé. Perron décampa lestement et pria son maître de ne plus le renvoyer chez ce vilain.

Lorsque Deschauffours habitait rue Poupée, dans la maison de la Veuve Doreau « maîtresse de chambres garnies », la servante de cette femme « dite la Grande Jeanne », avait en quelque sorte espionné ce locataire étrange qui avait souvent pour pensionnaires des « décrotteurs et des Savoyards ». Elle était aux écoutes pour surprendre les secrets du maître et les conversations des deux laquais. Un jour, Picard voulant mener au cabaret son camarade Lafleur, celui-ci s’en était excusé sur les exigences du service : « il y avait grande compagnie » chez Deschauffours.

— Allons donc ! répliqua Picard, ils ont bien autre chose à penser, maintenant « qu’ils se tiennent tous attachés comme des hannetons. »

— Que voilà de vilains b… ! grommela Lafleur : je ne tarderai pas à les quitter.

La Grande Jeanne qui avait recueillie ce propos, signalait un incident autrement grave. Picard avait amené, un jour, chez son maître, un jeune homme qui en était sorti presque aussitôt, le visage enflammé, rajustant ses culottes et criant « à l’assassin ! » Tout en descendant l’escalier, il protestait contre « la trahison de ce coquin de laquais qui le lui paierait ». Cependant, huit jours après, il revenait chez Deschauffours, y fréquentait pendant un mois, puis disparaissait tout à coup. La Grande Jeanne avait appris qu’il était parti pour l’Écosse avec un seigneur anglais qui lui avait donné 3.000 livres et assuré une pension annuelle de cent pistoles. Ce jeune homme était le fils d’un tailleur de la rue du Four, nommé Duplan. Enfin la Grande Jeanne affirmait avoir reconnu, parmi les hôtes passagers de Deschauffours, M. de la Tour de Tessans et le Marquis de Sautereau fils.

Un des témoignages les plus accablants fut celui d’un « gagne-denier », âgé de seize ans, Vaupinesque, dit Chambéry, que ce misérable Deschauffours avait maquignonné en 1723, pour un comte sicilien, M. de Monticelli. Le grand Seigneur, après avoir interrogé cet enfant de la Savoie, après l’avoir examiné tout nu, manié et palpé comme une bête de prix, s’était décidé à en faire l’acquisition. Aussitôt, Deschauffours, qui avait assisté à la scène et encouragé l’acheteur dans ses bonnes dispositions, avait saisi le jeune homme entre ses bras, et Monticelli avait « connu charnellement » Chambéry « malgré ses cris et sa résistance ». L’italien reconnaissant, l’avait repassé, dans les mêmes termes, à Deschauffours : c’était, paraît-il, une des conditions du marché.

Monticelli avait donc agréé le petit Savoyard, comme laquais, et lui donnait, de ce fait, trente écus de gages par an. Il le fit coucher tous les soirs dans son lit, jusqu’au jour où le Père Anselme, un jacobin, à qui Chambéry se confessait, lui défendit « sous peine d’être brûlé par le feu du ciel » de continuer de telles abominations. L’enfant renvoya sa livrée au comte et donna aux pauvres les pistoles qu’il tenait de son maître occasionnel.

Puis ce fut la veuve Chauveau, une chapelière de la rue Gréneta, qui vint exposer ses doléances au lieutenant de police. Son plus jeune fils, parti de grand matin porter « des castors », rue Brise-Miche, où demeurait alors Deschauffours, n’était pas rentré le soir. Elle courut chez son client. L’enfant ne revint avec lui qu’à onze heures. Quand la mère le ramena, il pleurait à chaudes larmes. Il lui avoua, chemin faisant, que Deschauffours l’avait conduit dans une maison de la rue Montmartre où « des Messieurs lui avaient donné le fouet et mis le doigt dans le c.. ». La mère l’examina aussitôt couché et lui trouva le « fondement tout écorché ». Le lendemain elle allait chanter pouilles au suborneur : celui-ci la jeta à la porte en lui disant qu’elle était folle. D’ailleurs, l’enfant ne put jamais reconnaître la maison de la rue Montmartre où il avait été violenté. Huit jours après il était parti, sous prétexte de se rendre à la messe ; et jamais on ne l’avait revu. Le fait se passait en 1719. Le mari de la femme Chauveau existait encore, et s’était défendu de porter plainte, dans la crainte de jeter du discrédit sur sa maison.

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