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En raison de ces dépositions, recueillies toutes le 16 juillet 1725, le lieutenant de police, Ravot d’Ombreval, ordonnait, le 18, l’arrestation de Deschauffours et son incarcération à la Bastille. Le 21, une Commission du Roi enjoignait au magistrat d’instruire le procès de l’inculpé.
Le même jour, le lieutenant de police interrogeait Deschauffours, qui opposait les dénégations les plus formelles aux charges relevées contre lui. De tous les noms qu’on lui citait, il ne voulait connaître que ceux de la Tour du Tressam, du marquis Spinelli, seigneur napolitain et du chevalier Forbwy, gentilhomme anglais ; encore prétendait-il ignorer qu’ils eussent des goûts anti-physiques.
D’Ombreval avait cité la veuve Finet et son fils. La plaignante fit une déposition identique à la première, ajoutant qu’elle eût toujours ignoré que Deschauffours était l’auteur du crime, sans la Picarde, une revendeuse à la toilette, qui pouvait mieux que personne éclairer la justice.
La veuve Finet produisait en outre un rapport rédigé par Taylor en collaboration avec un de ses confrères. Le chirurgien irlandais, voyant au bout de huit jours que, non seulement la plaie n’était pas cicatrisée, mais encore qu’il se formait une tumeur à l’anus, avait voulu prendre l’avis d’un spécialiste. Nous transcrivons ce rapport, à titre documentaire :
« Aujourd’hui mardi, dixième jour du mois de juillet mil sept cent vingt-cinq, nous Pierre Bornel, chirurgien juré expert reçu à Saint-Cosme, et David-Edouard Taylor aussi chirurgien, nous serions transportés dans une maison sise rue des Mauvais-Garçons, faubourg Saint-Germain-des-Prés, où, étant montés au troisième étage sur le derrière, serions entrés dans une chambre ayant vue sur la cour où nous aurions trouvé un garçon lequel nous a déclaré être appelé Henri-Hilaire Finet et sentir une grande douleur au fondement.
« Lequel garçon, en présence de la nommée Marie-Geneviève Anquetil, veuve Finet, sa mère, nous aurions visité et, après avoir longtemps examiné la tumeur qu’il avait au fondement auprès de l’anus, aurions enfin reconnu que ledit Henri-Hilaire Finet devait avoir été connu charnellement et par copulation contre nature, attendu que la dite tumeur, ne provenait que d’un sang corrompu par une humeur étrangère et que la dite tumeur allait infailliblement dégénérer en crystallin, maladie qui ne pouvait provenir que d’une copulation en la façon susdite, et qu’il nous est défendu de panser et médicamenter.
« Mais, attendu que ladite Marie-Geneviève Anquetil, veuve Finet, et le dit Henri-Hilaire Finet, nous ont assuré que quand même ce que nous disions serait vrai, que cette défense ne pouvait avoir lieu dans le cas présent, puis qu’il est notoire que, si ledit Henri-Hilaire Finet a été violé et connu charnellement contre nature, il ne peut et ne l’a été que pendant un sommeil involontaire et assez puissant pour empêcher ledit Finet de sentir aucuns attouchements ni violences qu’on a pu lui faire.
« Sur quoi, nous susdits, à la requête de ladite Anquetil veuve Finet, aurions dressé le présent rapport pour servir ce que de raison, certifiant et attestant que ledit Henri-Hilaire Finet est atteint de maladie cristalline ; lequel rapport, nous soussignés, attestons et certifions véritable et dans la plus exacte vérité.
« Fait à Paris, les dits jour et an ; ainsi signé : Bonnet et Taylor. »
De nouveaux témoignages vinrent corroborer les précédents. Celui de Jeanne Trappel, servante chez l’huissier Vitrey, était plus particulièrement grave. Chez Deschauffours le sodomite était doublé d’un homicide. Quand Jeanne Trappel l’avait connu, comme locataire de son maître — il y avait bien six à sept ans — il avait déjà la réputation d’un homme à mœurs inavouables. Il attirait dans son appartement beaucoup de petits garçons qui poussaient des cris épouvantables, parce qu’il les fouettait à tour de bras, Elle en remarqua un qu’il amena tout en pleurs et ne cessant de réclamer « son cher père et sa chère mère. » Pour l’obliger à se taire, Deschauffours le roua de coups de bâton. L’enfant garda le silence, mais il était grièvement blessé à la tête. Son bourreau, inquiet, envoya aussitôt son laquais chercher le chirurgien Vincent ; et quand l’homme de l’art fut arrivé, Deschauffours lui expliqua que cet enfant, dont il se disait le père, s’était ainsi meurtri la tête en polissonnant dans les rues.
— Mais, fit le chirurgien, après l’avoir pansé, cette plaie pourrait être mortelle.
— Ce ne serait pas une grande perte, répliqua l’infâme ; ce petit garçon est un enfant de l’amour ; et il ne manque pas de p… à Paris, pour le remplacer.
Quand Vincent sortit, après avoir reçu « quarante sols pour son dérangement, » Jeanne Trappel s’informa de l’état du petit blessé :
— C’est grave, lui dit le chirurgien, mais l’enfant s’en tirera… comme tous les bâtards.
Deschauffour envoya le pauvre petit diable, sous le nom de Jasmin, à l’Hôtel-Dieu, où il fut pris d’un transport au cerveau et mourut trois jours après.
L’huissier Vitrey ne voulut pas conserver plus longtemps dans sa maison cet homme abominable ; il lui donna congé pour le prochain terme.
Sa déposition, comme d’ailleurs celle du chirurgien Vincent, confirma la déclaration de Jeanne Trappel.
Augustin Caporal, garçon apothicaire de la maison Pillet, rue des Lombards, révéla une source, jusqu’alors ignorée, des revenus de Deschauffours. Il était seul dans l’officine, quand un individu, dont il apprit plus tard l’identité, vint le chercher en toute hâte pour étancher le sang d’un blessé.
— Apportez des onguents avec vous.
— Mais lesquels ?
— Ceux que vous voudrez.
Et Deschauffours (car c’était lui) conduisit le garçon apothicaire au deuxième étage d’une maison de la rue Saint-Martin, près Saint-Jean des Menestriers. Dans une chambre, gisait sur un lit, un jeune homme pâle, exsangue, les yeux fermés, sans mouvement ; il venait d’être châtré.
Et comme Caporal s’exclamait, Deschauffours le supplia de parler plus bas.
— Mais, insista le garçon apothicaire, c’était à l’opérateur qu’il appartenait de faire le pansement.
Pendant toutes ces explications, le jeune homme, qui s’était ranimé, s’évanouit de nouveau et Caporal dut lui porter secours.
Deschauffours lui mit un louis dans la main ; mais l’honnête apothicaire ne voulut accepter que « trente-cinq sols ».
— Surtout, soyez discret, lui dit Deschauffours en le reconduisant ; car mon parent doit bientôt se marier.
Caporal fit son rapport à son patron, d’autant que la principale locataire de la maison de la rue Saint-Martin l’avait instruit de particularités intéressantes. Cette femme, maîtresse d’hôtel garni, les répéta et les compléta en présence du lieutenant de police.
Elle connaissait la triste réputation de son locataire qui recevait beaucoup de « gens à équipage. » Elle vit entrer le futur eunuque et fut témoin… auriculaire (elle écoutait aux portes) de toute la scène.
— Vous ne me ferez pas souffrir, disait le patient.
Et comme il poussait des cris à fendre l’âme.
— Que vous êtes douillet ! grondait Deschauffours ; du courage, vous allez troquer une guenille contre une belle voix.
C’était, en effet, dans cette intention, qu’il était venu à Paris, envoyé par son père, le comédien italien Bizetti.
Mais Deschauffours avait choisi un maladroit opérateur, le fils du chirurgien Grégoire, qui s’était rendu compte de son insuffisance et qui craignit sans doute d’avoir maille à partir avec la justice, car il s’enfuit, épouvanté, abandonnant sa victime alors qu’elle le suppliait de ne pas la laisser périr.
Deschauffours promit à Bizetti de le soigner et le garda huit jours chez lui.
Le lieutenant de police s’étonnant que la femme Lefrance (c’était le nom de l’hôtesse) n’eût pas signalé un fait aussi grave au commissaire de son quartier, le témoin excipa de sa bonne foi : Picard, le factotum de Deschauffours, lui avait affirmé que Bizetti s’était résigné à l’ablation de ses testicules parce qu’ils étaient « gâtés. »
Mais de tous ces crimes, le plus odieux encore était le rapt d’enfants qui faisait du ravisseur une manière d’ogre, avide de chair fraîche, aussi bien pour le compte de sa clientèle que pour son propre plaisir. Il les « essayait » disait un des plaignants.
La déposition de Pierre Guillois, dit Champagne, valet de pied du Duc de Bouillon, qui vit, sans pouvoir l’empêcher, un de ces enlèvements, donne la sensation de cette apparition de vampire.
Il y avait quatre mois, au faubourg Saint-Antoine Pierre Guillois avait aperçu, à quelques pas de lui, un homme enveloppé d’un manteau rouge qui lui avait enlevé son enfant et s’était éloigné si rapidement qu’il n’avait pu l’atteindre. Il avait seulement su son nom par un domestique du duc d’Autin, qui avait cherché, lui aussi, à rejoindre les fuyards. Mais l’enfant, dont il voyait à peine les pieds sous « le manteau d’écarlate » où le cachait son ravisseur était déjà loin. Il ne reparut jamais et le père alla porter plainte au commissaire Labbé.