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La disgrâce du Duc de Bourbon, premier ministre de Louis XV, disgrâce qui entraînait celle du lieutenant de police d’Ombreval interrompit pendant de longs mois, informations et interrogatoires.
L’instruction ne reprit qu’en mars 1726, avec la commission donnée par le Roi au nouveau lieutenant de police Hérault et l’invitant « à poursuivre le procès avec plus de diligence. »
L’interrogatoire subi le 5 avril par Deschauffours ne fut guère plus concluant que le premier. L’inculpé, qui persistait dans son système de dénégation avec une placidité et un sang-froid imperturbables, semble cependant se départir de son calme, quand il parle de la Picarde, son implacable dénonciatrice. C’est, prétend-il, une « vieille bécasse » à qui sa folie amoureuse pour Picard a fait tourner la tête. Il connaît le Comte Katia, le Marquis de Sautereau, Spinelli, le chevalier Forbwy, le baron de Troller, mais en tout bien tout honneur. Ce sont ses ennemis seulement qui l’accusent d’être Sodomite.
Le lieutenant de police Hérault était un homme maussade et irritable, impatient de toute contradiction. Il traita Deschauffours de « grand scélérat et de grand pendard » et lui soutint cette proposition audacieuse que « ses dénégations prouvaient son crime autant que les témoignages portés contre lui. »
Hérault cita une seconde fois à son tribunal les plaignants et les témoins entendus par son prédécesseur, et leur nouvelle déposition fut exactement conforme à la première.
La brutalité du juge instructeur ou le faisceau serré de preuves accablantes eut-il enfin raison de la résistance de l’accusé ; toujours est-il que, le 16 Mai, « après avoir un peu rêvé », comme le remarque le procès-verbal du jour, Deschauffours « se mit à genoux » et fit la confession de ses crimes.
Il reconnut d’abord qu’il avait endormi le jeune Finet avec du vin opiacé et qu’il l’avait livré ainsi, sans défense à deux sodomites moyennant la somme de deux louis. S’il avait pris successivement, les noms de Monsieur Duplessis, Préau, Desfourneaux, c’était pour échapper aux revendications des intéressés ou pour dépister les investigations de la police. Le cynique et inconscient Picard son laquais avait bien été son mignon de couchette, et son pourvoyeur à l’occasion. Ce n’était pas M. de Sautereau, mais le Marquis de Mérinville, qui avait refusé de prendre livraison d’un jeune garçon mal bâti ; celui-ci, un nommé Chanelle, fils d’un tapissier de la rue Tire-boudin, n’avait pas d’ailleurs « commis le péché ». Daniel Perron, le garçon marchand de vins, qui s’y était si énergiquement refusé, avait en effet tourné la tête au Comte de Trond, seigneur flamand, de qui Deschauffours devait toucher, en cas de succès, une prime de cinquante guinées.
Il reconnaissait pour sincère la déposition de Chambéry. Il avouait la vente Duplan. Il avait livré les jeunes Larchey et Bloireaux à sa clientèle étrangère. Il avait reçu trente-cinq louis pour la cession de Chauveaux emmené en Pologne par un seigneur du pays ; ses complices dans l’attentat de la rue Montmartre étaient les sieurs Guillain et Borghette. L’enfant, qui était mort à l’Hôtel-Dieu des suites de ses blessures était le fils d’un savetier nommé Le Nain : son meurtrier l’avait menacé de le tuer s’il parlait devant le chirurgien Vincent.
C’était pour le compte du prince Torelli qu’il avait fait châtré Bizetti : ce grand seigneur italien était un précurseur du comte de Sade ; il lui semblait qu’ainsi opérée sa victime lui offrît un nouveau condiment de luxure ; et ce malheureux Bizetti, qui s’imaginait y gagner une belle voix, devint presque aphone. Enfin Deschauffours déclarait avoir vendu douze louis à l’abbé Coffratti le petit Guillois qu’il avait emporté sous son manteau et qui devait être à Lyon chez le marchand de vin Robert Leroux.
Le 24 mai, la Chambre de l’Arsenal condamnait Deschauffours à être brûlé vif en place de Grève.
L’exécution eut lieu le lendemain.
Un substitut du procureur du Roi, le spirituel romancier Gueulatte, a enregistré, dans son Recueil, l’arrêt qu’il accompagne des réflexions et particularités suivantes :
« Il fut étranglé, avant que d’être brûlé, suivant le retentum (clause atténuante) du jugement. Cependant un homme digne de foi, qui était près du bûcher, m’a dit qu’apparemment il n’avait pas été bien étranglé, parce qu’il lui avait vu faire un mouvement assez violent au moment où le feu l’entoura.
« Ce Deschauffours non seulement était convaincu du crime mentionné en cette sentence, mais encore il tenait école et b…, de Sodomie. Il ne fut conduit en grève qu’à 8 heures du soir ; et comme il n’y avait pas d’amende honorable, il était en habit brun, façon de surtout, la tête nue et paraissait très repentant ; c’était un petit homme, à ce qu’il m’a paru, d’assez belle physionomie, le visage assez assuré, et boiteux par accident d’une chute qui lui avait cassé la cheville du pied.
« Il avait trouvé le secret, avant d’être connu pour ce qu’il était, de se faire estimer de M. d’Argouges, lieutenant civil, qui l’avait même nommé tuteur onéraire de M de Mortagne à qui il mangea près de 40.000 francs en deux ans de temps. Il avait un beau-frère, commissaire des guerres, et qui avait été attaché au roi Stanislas. Il avait été marié deux fois, était veuf et avait un fils. Ce fut le curé de Saint-Paul (Guéret) qui le conduisit au supplice dans le tombereau.
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« Deschauffours avait, à la Bastille, fait un espèce de testament écrit avec du charbon, par lequel il déclarait où étaient quelques-uns de ses effets et quelques procès qui étaient entre les mains de ses procureurs. Il le réitéra et le fit écrire et signer par le curé de Saint-Paul, son confesseur et le signa après la lecture du jugement.
« La confiscation de ses biens a été donnée à son fils ».
Détail assez piquant ; Deschauffours avait une sœur connue dans le monde de la galanterie, sous le nom de la Marquise de Barville.
Le procès, la condamnation et la mort de Deschauffours furent vivement et longuement commentés par les contemporains. On en parlait encore à la fin du XVIII siècle. Nous verrons plus tard quel parti en tira Voltaire.
Tous les mémorialistes qui écrivaient au jour le jour notent cette cause célèbre. Le Journal de l’avocat Marais transcrit l’anecdote suivante, écho de la lutte ininterrompue du Parlement contre un ennemi séculaire, à qui la légende prêta toujours des appétits anti-physiques :
« Le jour de l’aventure de Deschauffours, le feu prit au collège des Jésuites et on fait dire en prose au principal du collège : « Je ne sais comment cela est arrivé, car j’avais fait ma ronde exprès partout ; tout était en ordre, et il faut que l’on ait mis le feu pour avoir le plaisir de faire l’épigramme que voici :
Lorsque Deschauffours on brûla
Pour le péché philosophique,
Le feu, par vertu sympathique,
Passa jusque chez Loyola. »
Les Mélanges de Boisjourdain citent aussi leur historiette qui rappelle assez bien celle de l’arrachage des palissades.
« Quand on cria l’arrêt dans la rue, les princesses de Condé demandèrent à leur mère, Madame la Duchesse, ce que c’était que la Sodomie.
— Une espèce de fausse monnaie, répondit-elle.
Comme bien on pense, les « faiseurs de couplets et de vaudevilles » ne se firent pas faute d’exploiter une mine aussi féconde. Les Chansonniers de Maurepas et de Clérembault le prouvent surabondamment. Une des pièces de ce double recueil, datée de 1726, chante, sur l’air des Mirlitons, les dignes compagnons du supplicié, La Valette, Boufflers, Chambonas, Rambures, Villars, d’Alincourt, Rabodange, Saint-André, voire un comte de Sade.
Un autre vaudeville, en 1740, ajoutait à ces noms celui du Maréchal d’Uxelles.