Chapitre 10 En voyage.
Quand la comtesse Koumiassine voyageait, le dîner était une grave affaire. Le cuisinier, parti d’avance pour un lieu indiqué, mettait en révolution toute la station de poste ; mais aussi, jamais en été la comtesse n’avait manqué de glaces pour son dessert, ni en hiver de petits pâtés rastigaï à la moelle, qu’elle aimait particulièrement en voyage, on ne sait pourquoi, car elle n’en mangeait presque jamais à la maison.
Le dîner s’accomplissait dans les stations de poste de première classe, celles qui ont été désignées dans le tracé pour les temps d’arrêt de la famille impériale en voyage. Les belles pièces, hautes de plafond, bien meublées, quoique le style des meubles rappelle principalement la raideur du premier empire, proprement cirées et vernies, toujours chauffées en cas d’arrivée imprévue, et qui ne s’ouvraient pas pour de moindres personnages que la suite de l’empereur, offraient leur asile officiel à la comtesse Koumiassine.
La même étiquette qu’à Pétersbourg ou à Koumiassine régnait dans ces dîners majestueux, sauf pourtant un détail : les jeunes filles gardaient leur costume de voyage. Les mêmes personnes se retrouvaient aux mêmes places, les mêmes domestiques servaient les convives de la même façon ; seulement, l’argenterie et la vaisselle de voyage étaient plus simples. C’était la seule différence.
Aussi personne n’avait-il cette joyeuse hâte de se retrouver qui caractérise ordinairement les voyages entrepris en longues caravanes.
Aussitôt après le dîner, pendant qu’on servait le thé et le café par les soins de la première femme de chambre, le fourgon partit au galop, emportant le courrier, le cuisinier et l’attirail de la cuisine comtale, que les gens de service achevaient de remettre en ordre pendant la route. Ne fallait-il pas préparer le souper quinze lieues plus loin, pour une heure fixée d’avance ?
Pendant que la comtesse s’étendait sur un canapé pour prendre un peu de repos, elle envoya les deux jeunes filles et son fils, accompagnés de leurs gardes du corps, faire une petite promenade hygiénique.
Heureuses de se retrouver ensemble, les deux jeunes filles se prirent le bras et coururent en avant.
La bonne mademoiselle Bochet, prenant en pitié leur séparation forcée, entama avec miss Junior une discussion très animée, qui procura à Zina un moment de détente morale dont elle avait grand besoin.
— J’ai dit à ma mère que tu ne m’avais rien dit, hier soir, fut le premier mot qui sortit de sa bouche.
— Elle te l’a donc demandé ? fit Vassilissa sans la regarder.
Zina resta interdite. Certes, sans la croire parfaite, elle aimait sa mère et la respectait… Depuis la veille, cependant, elle était en proie à de cruelles perplexités. Elle n’avait pas été surprise de la conduite de sa mère dans l’affaire du prince Charmant… Vaguement, elle devinait que la comtesse avait déjà dû faire des choses semblables sans que sa fille y accordât grande attention, et cette idée la tourmentait fort. Elle s’en faisait un crime. Pourtant, pouvait-elle approuver la combinaison dont sa cousine avait été victime ?
Jusqu’alors, bien plus que sa mère et que personne au monde, Vassilissa avait été sa conscience, son conseil, son amie, en un mot. Elle se décida à agir franchement au moins avec elle, sans sonder jusqu’où cette détermination pourrait l’entraîner.
— Oui, Lissa, elle me l’a demandé, répondit-elle à voix basse et en rougissant. Et j’ai menti… pour la première fois !… C’est très mal…
— Il ne faut plus mentir, Zina ! dit Vassilissa d’une voix ferme. Garde la confiance et l’affection de ta mère… Quant à moi…
— Eh bien ! quoi ? Est-ce que toi et moi, ce n’est pas la même chose, aujourd’hui comme hier ? dit Zina presque en colère.
— Tu as bien vu, hier, que ce n’est pas la même chose, reprit Lissa de la même voix ferme, mais avec un accent de tristesse. Vois-tu, il faut nous accoutumer à l’idée de nous séparer…
— Nous séparer ? cria Zina, qui bondit sur place et quitta, courroucée, le bras de sa cousine, en la regardant d’un air furieux.
Vassilissa reprit le bras de Zina et le passa sous le sien. Elles marchaient en ce moment le long des remparts à demi ruinés d’une jolie petite ville très ancienne, qui dominent un lac d’une forme charmante, semblable, en été, à une coupe de Sèvres.
— Vois-tu ce lac ? dit Vassilissa. La dernière fois que nous sommes passés par ici, il était bleu, couvert de petites voiles blanches qui avaient l’air de grands oiseaux pêcheurs : maintenant il est noir d’encre, en attendant que la glace le prenne, et la neige qui l’entoure lui donne un air de deuil…
— Tais-toi ! tais-toi ! tu me fais peur… murmura la pauvre petite comtesse, qui serra le bras de sa cousine.
— C’est l’image de ma vie passée comparée à ma vie future, dit Vassilissa les yeux pleins de larmes. Mon printemps est fini. Je suis une pauvre orpheline élevée par charité dans une grande famille ; tu es la riche comtesse Koumiassine… Nos vies n’auront plus rien de commun…
— Rien ne m’empêchera de t’aimer toujours ! dit Zina en embrassant sa cousine avec ardeur.
— Mesdemoiselles, rentrons, cria mademoiselle Bochet.
Les jeunes filles revinrent sur leurs pas. L’horizon de rose devenait gris, présage de gelée. Les premières étoiles brillaient dans le ciel bleu pâle.
— Vois le ciel, dit Zina en pressant le pas : hiver ou été, il brille toujours sur le lac, et le printemps revient. Je serai comme ce ciel ! Qu’il neige ou qu’il pleuve, je te serai fidèle comme ces étoiles !
Vassilissa lui serra la main sans répondre.
Une demi-heure après, les voitures roulaient en faisant craquer la neige sous les roues.
La comtesse avait décidé que l’on voyagerait toute la nuit ; en conséquence, après le souper, qui eut lieu à dix heures du soir, on se remit en route, et chacun s’arrangea pour dormir.
Dmitri avait émigré dans la dormeuse de la comtesse. La femme de chambre dont il prenait la place vint le remplacer dans la berline et s’endormit aussitôt. Les deux gouvernantes et M. Wachtel, après une conversation décousue de quelques minutes, se laissèrent également aller au sommeil.
Lissa ne dormait pas. Son esprit lui retraçait la scène de la veille, et une angoisse poignante étreignait son jeune cœur. Un amer regret dominait tout le reste, et elle se reprochait de ne pouvoir le chasser de sa pensée.
Elle regrettait quoi ? Le prince ? Non. En bonne conscience, elle ne pouvait découvrir en elle-même que de l’amitié pour cette brave et honnête nature. Elle aimait bien le prince, elle l’estimait très haut ; mais elle n’avait jamais éprouvé en sa présence ce trouble, cette crainte de ne pas plaire qu’elle devinait vaguement comme les précurseurs ou les compagnons de l’amour.
Était-ce alors la grande fortune, le nom illustre, la cour impériale où son rang l’aurait appelée ? Vassilissa avait l’âme trop fière pour attacher tant de prix à ces avantages purement extérieurs.
Qu’était-ce donc qui lui faisait monter aux yeux ces larmes brûlantes qu’elle dévorait sous son voile ?
C’était la perte – irréparable, elle le sentait – d’un appui, d’une protection certaine.
— Il n’aurait pas permis qu’on m’offensât ! se disait l’orpheline, le cœur gros et plein de sanglots, il m’aimait… il m’aimait…
Et la pauvre enfant voyait alors passer devant elle le rêve du bonheur perdu avant d’avoir existé ; l’époux qui sait protéger et défendre, la maison où tout vous appartient, la domesticité soumise et respectueuse, l’indépendance dans les actes indifférents de la vie… Captive hier encore, elle serait devenue libre tout d’un coup ; libre et aimée.
Elle avait bien raison de pleurer son beau rêve. La réalité devait se faire, pour elle, plus rude et plus douloureuse tous les jours.
À la fin, le balancement de la berline la plongea dans un demi-sommeil. Pendant quelque temps encore, elle entendit le tintement des colliers de grelots que portent les chevaux de poste ; puis, les sifflements des postillons encourageant leurs bêtes n’arrivèrent plus à son oreille que comme des bruits lointains ; et enfin elle s’endormit d’un sommeil réparateur.
Il faisait à peine jour lorsque les voitures s’arrêtèrent devant une grande station bâtie en briques, où le thé et le café du matin les attendaient. Comme à la maison seigneuriale, les voyageurs trouvèrent les petits pains chauds et le beurre frais battu : un four à cuire était aménagé dans le fourgon, et le pain avait été fait en route.
La comtesse était d’assez mauvaise humeur : son fils lui avait donné des coups de pied toute la nuit, en rêvant, bien entendu, et son sommeil en avait été singulièrement troublé. Aussi remit-elle Dmitri aux soins de son précepteur, avec cette remarque pédagogique :
— Vous aurez soin, monsieur Wachtel, de surveiller le sommeil de cet enfant. Il est beaucoup trop agité ; vous ferez bien, quand il se remuera trop, de le réveiller et de le gronder. On peut donner de bonnes habitudes au sommeil dès l’enfance, si on sait s’y prendre.
Le précepteur s’inclina avec respect.
— Avec ça, pensa-t-il, que je me lèverai la nuit pour réveiller ce gamin ! Trop heureux qu’il dorme et me laisse tranquille !
— Vos ordres seront exécutés, madame la comtesse, dit-il tout haut. Je n’attendais que votre autorisation.
Dmitri, furieux, lui tira derrière le dos une langue énorme. La comtesse s’en aperçut fort bien ; mais il n’entrait pas dans ses principes de remarquer les injures qui ne lui étaient pas personnelles, surtout quand elles étaient le fait de son enfant gâté.
C’eût été une autre affaire si elle avait trouvé là l’occasion de donner une utile leçon de morale. Mais le cas ne se présentait point en cette occurrence. Elle laissa donc le petit garçon s’écarter, et se contenta d’ajouter à demi-voix, en s’adressant aux trois pédagogues :
— Il faut savoir exiger certaines choses d’une façon absolue, et en passer d’autres jusqu’au moment où, ayant obtenu ce qu’on exigeait, on peut consacrer ses soins à des défauts volontairement passés sous silence.
Les trois auditeurs de ce petit discours s’inclinèrent à la fois.
— Zina, continua la comtesse, allez avec ces dames dans la berline ; je prends votre cousine avec moi.
Les changements indiqués s’effectuèrent silencieusement, et la caravane se remit en route.
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