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Chapitre 9 La comtesse quitte la campagne.

Le lendemain, dès huit heures, les équipages de la comtesse Koumiassine furent amenés devant le perron.
C’était d’abord une ancienne berline de voyage à six places, complétée par un cabriolet derrière pour deux femmes de chambre ; les sièges, le dessus, le dessous, le cabriolet lui-même étaient bourrés de coffres, de tiroirs, de bâches, de sacs supplémentaires, – bref, une vraie boîte à surprises qui ne comptait pas moins de dix-neuf numéros.

Ensuite venait la dormeuse de la comtesse, plus légère, moins agrémentée de cachettes et d’appendices. Quatre calèches suivaient à la queue-leu-leu, destinées aux femmes de chambre et aux plus privilégiées d’entre les protégées qui accompagnaient la comtesse à Saint-Pétersbourg.

Deux fourgons transportaient les bagages, escortés par des domestiques de confiance.

Dès le petit jour, un grand fourgon avait pris l’avance, emportant le maître d’hôtel, le cuisinier en chef, les provisions de bouche, le linge de table et l’argenterie de voyage ; la comtesse ne mangeait jamais que dans de l’argenterie et de la porcelaine à ses armes.

Trois jours plus tôt, une longue file de chariots avait quitté le domaine de Koumiassine, emportant les provisions destinées à la consommation pendant l’hiver : poissons et champignons marinés, concombres salés, confitures, fruits séchés, miel et cire, pommes et airelles conservées dans l’eau de kvass, mets rafraîchissant et très apprécié des Russes en hiver. Le linge et les tentures restaient à Koumiassine, où le soin de leur entretien et de leur conservation occupait six personnes pendant toute l’année.

Le déjeuner fut bref ; tout le monde y parut en costume de voyage et l’air très fatigué. Une demi-heure après, le valet de pied de la comtesse se présenta à la porte de la grande salle et annonça que tout était prêt.

La comtesse, qui s’était levée, se rassit, et tout le monde fit de même. Autour de la salle, munie de chaises à cette occasion, toutes les personnes présentes, celles qui restaient et celles qui partaient, s’assirent, formant une galerie serrée.

— Assieds-toi, dit la comtesse au valet de pied.

Celui-ci obéit ; cette minute de recueillement, qui, selon l’antique usage russe, précède les départs, est la seule où un domestique puisse s’asseoir en présence de ses maîtres.

Un grand silence régna dans la salle pleine de monde, puis la comtesse fit le signe de la croix, et se leva.

Son exemple fut suivi par tous les assistants, et les adieux commencèrent. Tous les gens de service qui restaient, petits et grands, vinrent prendre congé de leur maîtresse d’abord, des voyageurs ensuite. Les sanglots et les lamentations ne manquèrent pas ; beaucoup des anciens serviteurs étaient réellement attachés à la comtesse ; les autres geignaient d’autant plus fort qu’ils étaient plus désireux de montrer leur zèle. Et, d’ailleurs, l’usage le voulait ainsi.

Enfin la comtesse, jugeant qu’elle avait laissé cours assez longtemps à cette louable douleur, se dirigea vers le perron, soutenue sous le coude par son valet de pied.

Six chevaux étaient attelés à chacune des deux premières voitures, quatre à chacune des autres.

Les trois enfants, escortés du gouverneur et des gouvernantes, se tenaient groupés autour de la comtesse, attendant ses ordres relativement à la disposition des places. Jusqu’au moment de monter en voiture, personne ne savait quel serait le véhicule qui lui serait affecté.

— Ma fille vient avec moi, dit la comtesse d’une voix claire.

Zina jeta un regard de douleur à sa cousine, dont elle serra la main bien fort, puis elle vint se ranger près de sa mère.

Cette maison était admirablement stylée à l’obéissance passive.

— Ces dames, ajouta la comtesse en désignant du regard sa nièce et les institutrices, iront dans la grande berline avec M. Wachtel et mon fils. La nuit, s’il fait froid, je prendrai mon fils dans la dormeuse.

Sans répondre, les personnes désignées montèrent dans la grande berline, qui dansa sur ses longs ressorts deux bonnes minutes encore après que la portière fut refermée.

La comtesse fit ensuite monter sa fille devant elle ; puis, toujours soutenue par son valet de pied nu-tête, elle s’installa dans le somptueux équipage. Une femme de chambre, désignée d’avance, prit place en face de Zina. Une brassée de fourrures couvrit les genoux des deux nobles voyageuses.

— N’a-t-on pas oublié les boules d’eau chaude pour les pieds ? demanda la comtesse.

— Il ne manque rien. Votre Excellence, répondit le valet de pied, qui grimpa à côté du cocher.

Pendant ce temps, les autres voitures s’étaient remplies.

— Allez ! dit la comtesse. Avec l’aide de Dieu !

Les voitures s’ébranlèrent. La comtesse fit le signe de la croix sur elle-même d’abord, et ensuite, par la portière, sur la maison qu’elle quittait.

La valetaille éplorée se mit à hurler des adieux pathétiques. Les paysans nu-tête, groupés tout le long du village, saluèrent les équipages par de profondes inclinations et des bénédictions larmoyantes.

La comtesse, comme une souveraine, saluait à droite et à gauche.

Zina, moins solennelle, faisait de temps en temps un petit signe d’adieu à quelque paysanne favorite, à quelque gamin préféré.

On dépassa la grande porte du village ; les lamentations et les aboiements des chiens s’éteignirent peu à peu et les voitures prirent une allure rapide sur la grande route, dont le vent avait presque balayé la neige.

Des deux côtés, les champs blancs s’étendaient à perte de vue. Un peu en avant, à gauche, la sombre forêt se dessinait, noire et majestueuse, tachetée de blanc par les masses de neige prises dans les branches. Zina poussa un soupir.

— Qu’avez-vous ? lui dit sa mère.

— Ah ! maman, c’est si bon la campagne ! Cela me fait toujours de la peine de la quitter.

— En hiver !

La comtesse haussa les épaules.

— Qu’est-ce que votre cousine vous a dit hier ? ajouta-t-elle au bout d’un moment.

Zina réfléchit un peu :

— Elle ne m’a rien dit, maman, répondit-elle.

Pour la première fois de sa vie, Zina venait de mentir sciemment.

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