‹ Les KoumiassineChapitre 11 sur 59 · Chapitre 11 La comtesse explique à sa nièce ce que c’est que le mariage.

Chapitre 11 La comtesse explique à sa nièce ce que c’est que le mariage.

Le soleil était levé, mais encore très bas sur l’horizon ; il envoyait des rayons aigus comme un fer de lance dans les portières de la voiture. La comtesse baissa la glace du côté de sa nièce, pour jouir de l’air pur et léger sans trop de danger de s’enrhumer ; puis elle s’installa commodément sous les fourrures, mit les pieds sur la banquette de devant, – la femme de chambre s’était casée ailleurs, – et se mit à songer au discours dont elle avait l’intention de régaler Vassilissa.

Celle-ci, droite comme sur sa chaise à table, attendait, les yeux baissés, ce qui allait lui être communiqué. Quoi que ce pût être, elle était sûre de garder son sang-froid. Combien elle regrettait le cri qui lui était échappé l’avant-veille ! Son âme n’était pas d’une forte trempe pour l’action, mais elle possédait la force de résistance au même degré que le marbre le plus dur.

— Vous vous êtes bien conduite, ma nièce, commença la comtesse.

Vassilissa, prise au dépourvu par l’éloge, fit un léger mouvement. La suite de la phrase mit un terme à sa surprise.

— … En ne parlant pas à votre cousine de ce qui s’est passé avant-hier soir, continua la comtesse.

Vassilissa inclina la tête, puis la releva, et continua à regarder son manchon, dans lequel ses deux mains nerveuses tourmentaient ses bagues. Il lui semblait bien dur d’être louée précisément pour le premier mensonge de Zina. Mais il n’y avait plus moyen de reculer.

— Voyez-vous, ma chère enfant, continua la comtesse confortablement soutenue de toutes parts par des coussins moelleux, ce monde est un monde de misères ; sans doute vous êtes bien jeune pour y entrer, et j’aurais préféré retarder ce moment ; mais il est venu sans ma participation ; il faut donc vous préparer à la destinée qui vous attend. Le prince Chourof était venu dans l’intention de me demander votre main ; pour ma part, je n’avais pas d’objection à ce mariage : l’éducation que je vous ai donnée…

À ces mots, elle sortit de son manchon sa belle main gantée, et, par une habitude machinale, sa nièce la baisa comme elle le faisait toujours à cette phrase. La main rentra dans le manchon.

— L’éducation que je vous ai donnée, reprit la comtesse, ne déparerait certainement aucun rang de la société ; mais néanmoins vous n’êtes pas faite pour la haute situation à laquelle le prince avait eu le projet de vous élever. Je ne sais ce qui se sera passé dans son esprit depuis le moment où je vous ai fait appeler jusqu’à celui où je vous ai retrouvée ; mais ce qui me semble évident, c’est que vous avez choqué de quelque façon le prince qui, naturellement, très fin et très délicat, aura renoncé à ses projets.

Vassilissa se tourna très légèrement, et, au lieu de la voir de trois quarts, sa tante la vit de face. Du reste, les yeux baissés de la jeune fille ne s’étaient point levés ; les lèvres seules s’étaient imperceptiblement resserrées, et la joue avait un peu pâli.

— Puisque nous en sommes là-dessus, dit la comtesse, qui venait de subir une légère secousse dans sa placidité intérieure, – dites-moi donc ce qui s’est passé entre vous ; car je vous avoue que cette aventure me paraît bien incompréhensible !

Pour la première fois, Vassilissa leva les yeux, et la comtesse y lut une expression si étrange et si nouvelle, qu’elle se souleva soudain et s’assit toute droite, comme armée pour une lutte.

— Le prince m’a demandé si cela me faisait de la peine de retourner à Pétersbourg.

— Qu’avez-vous répondu ?

— Que j’étais bien partout avec ma cousine, ma tante !

— Et puis ?

— Et puis il m’a demandé si je ne regrettais personne parmi les visiteurs.

— Alors ?…

— J’ai répondu que je n’avais pas d’amies dans les environs, et que ma cousine me suffisait.

— Ensuite ?

— Le prince m’a demandé si j’aimais beaucoup Zina et si je pourrais me résoudre à la quitter. J’ai répondu que je l’aimais… – Ici Vassilissa se rappela fort à propos qu’elle devait aimer la comtesse, sa bienfaitrice, plus que tout au monde – … et que je mourrais de chagrin s’il me fallait perdre sa société.

— Et alors ?

— Alors le prince m’a dit que vous étiez occupée, ma tante, et qu’il ne voulait pas rester plus longtemps. Je lui ai proposé de prendre le thé, il m’a refusé, et il est parti sur-le-champ.

— C’est tout ?

La jeune fille regarda sa tante avec cette même expression qui avait mis la comtesse sur la défensive, puis baissa les yeux et répondit tranquillement :

— Oui, ma tante.

La comtesse garda le silence. Certes, rien dans les réponses de sa nièce n’avait pu sembler déplacé au prince ; rien n’avait pu éteindre ou même amortir la passion dont il avait parlé le même soir à la bienfaitrice de Vassilissa. C’était donc le manque d’encouragement qui avait clos ses lèvres prêtes à parler. Mais, si l’orpheline ne savait pas ce qu’on voulait d’elle, sa conduite avait été de tout point régulière et décente. Alors, c’est sa tante qui aurait eu tort de ne pas la prévenir ?

Cette idée horrible ne fit que traverser le cerveau de la comtesse, comme une chauve-souris qui passe devant une vitre à la tombée de la nuit ; et son esprit, avec une dextérité sans égale, saisit le point faible de la déposition de Vassilissa.

— Vous voyez, ma chère enfant, dit la comtesse après un silence, vous voyez ce qu’il en coûte d’avoir des idées romanesques et de les exprimer d’une façon déplacée.

Les lèvres de Lissa se serrèrent un peu, mais elle ne remua pas.

— Sans votre façon ridicule d’exprimer une amitié exagérée pour votre cousine, votre compagne d’enfance, vous eussiez pu atteindre un rang et une fortune inespérés. Mais l’enthousiasme hors de propos, l’absurde idée de mourir plutôt que de quitter votre cousine, ont refroidi à votre égard les bienveillantes dispositions de notre ami et voisin. Il se sera dit que, pour une jeune personne, vous parliez avec trop de feu d’une chose tout à fait ordinaire en soi, de l’affection qui lie deux jeunes filles élevées ensemble. Ce feu et cette exagération ne lui ont pas plu chez une demoiselle qu’il se proposait d’appeler à une position élevée, et c’est cette infraction aux convenances qui aura causé son silence. Nous devons ici reconnaître et adorer la main de Dieu, qui se sert souvent d’une cause frivole en apparence pour l’accomplissement de ses desseins.

Et la comtesse, entièrement de bonne foi, adora dans son cœur la main céleste qui avait brisé ce mariage malencontreux.

Lissa ne répondit rien. Un orage grondait dans son cœur, et elle craignait de ne pas pouvoir mesurer la portée du premier mot qui sortirait de ses lèvres.

Heureusement, la comtesse reprit la parole presque aussitôt.

— Puisque l’heure est venue de vous parler mariage, mon enfant, je vais vous dire ce que toute mère doit dire à ses enfants en les présentant dans le monde.

Au mot de mère, la main sortit du manchon par habitude ; mais l’orpheline, les yeux baissés, avait un air si absorbé, que la comtesse rentra sa main après avoir lissé ses cheveux.

— Le mariage, continua la comtesse, est un état naturel établi par Dieu depuis la création du monde. « L’homme quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils ne feront plus qu’une seule chair », dit l’Écriture. Donc le mariage est l’acte le plus important de la vie d’une femme. C’est par là qu’elle acquiert le droit de sortir seule, de parler d’elle-même, de porter du velours et des diamants, – quand sa fortune le lui permet, – en un mot, de faire tout ce que les lois et les convenances autorisent, et qui est défendu à une jeune fille. Mais elle contracte aussi des devoirs, et le premier de ces devoirs est d’aimer son mari et de lui obéir.

La comtesse reprit haleine.

— D’aimer son mari et de lui obéir ? répéta Lissa.

— Oui, mon enfant, c’est là le premier de ses devoirs. Une femme qui contracte mariage jure par devant Dieu d’aimer son mari, de lui être fidèle et de lui obéir. C’est là le serment le plus solennel, et on ne saurait le prononcer des lèvres seulement ; il faut qu’il parte du cœur et qu’il soit consacré par une fidélité de toute la vie.

La comtesse prononça ces mots avec une conviction si profonde que Lissa sentit son cœur s’amollir, et ses yeux prirent une expression moins fixe.

— N’oubliez donc jamais, mon enfant, que vous devez aimer votre mari plus que vous-même, préférer son bonheur au vôtre, son plaisir au vôtre, ses amis aux vôtres. « Mon joug est un joug d’amour », a dit le Seigneur.

— Je ne l’oublierai pas, ma tante ! dit Lissa d’un ton ferme.

La comtesse la regarda, un peu étonnée. Il n’entrait pas dans ses idées que quelqu’un eût besoin d’affirmer ses convictions quand c’était elle qui parlait. Mais, après tout, il n’y avait pas grand mal ; elle continua :

— Mais, pour être heureux en ménage, il faut se marier dans sa condition, et c’est pourquoi je reconnais le doigt de Dieu dans l’imprudence de vos paroles, qui a éloigné de vous le prince Chourof. Vous êtes de famille noble, ma nièce ; votre père a servi avec honneur et il est mort des suites de ses blessures ; mais il n’était qu’un simple colonel, et votre mère n’est que de petite noblesse de province…

— Mon père est mort pour son pays ! dit Vassilissa en levant la tête.

Des larmes lui montèrent à la gorge ; elle fit un effort violent et les refoula. Ses yeux, redevenus secs, lui firent si mal, qu’elle fut obligée de les abriter un instant de la main.

— J’approuve vos sentiments, mon enfant, dit la comtesse avec douceur.

Elle se pencha sur sa nièce et la baisa au front avec plus de tendresse qu’elle ne l’avait fait depuis longtemps.

Cette caresse fit déborder le cœur trop plein de la pauvre enfant, qui fondit en sanglots vite réprimés ; car la comtesse détestait les épanchements inutiles ; c’était elle seule, d’ailleurs, qui décidait s’ils étaient utiles ou non.

— J’espère que le comte et moi nous avons remplacé votre père de notre mieux, et qu’au jour du jugement nous nous présenterons avec assurance devant notre Créateur, pour lui rendre compte du talent qu’il nous avait confié, reprit la comtesse en faisant allusion à une parabole – elle aimait à citer les textes sacrés. – Mais, quel que fut le mérite de votre père, il n’en reste pas moins certain, mon enfant, que vous avez été élevée dans un monde bien supérieur à celui dans lequel vous pouvez espérer d’entrer par votre mariage.

— Pourquoi, ma tante ?

Vassilissa mit dans ce mot toute la naïveté que le peu d’astuce qu’elle possédait put lui procurer.

— Parce que…

La comtesse hésita, très embarrassée. Pourquoi, en effet ? Elle prit le parti de trancher la question.

— Parce que, dit-elle, vous n’avez pas de fortune, et que tout homme doit trouver dans sa femme l’équivalent de ce qu’il apporte : rang, titre ou fortune. Vous n’êtes pas de grande noblesse, vous n’avez rien, vous épouserez un homme de votre classe. Nous tâcherons cependant de le trouver un peu plus riche que vous… Je vous donne pour dot dix mille roubles de capital, dont l’intérêt vous sera servi jusqu’à votre vingt et unième année, plus un trousseau de cinq mille roubles : linge, effets, argenterie et meubles… Vous ne me remerciez pas ?

La comtesse dit ces mots avec un tel accent de hauteur, que Vassilissa sentit l’insulte et non le bienfait.

— Je vous remercie, ma tante, dit-elle d’un ton presque aussi hautain que celui de la comtesse.

Elle s’inclina sur la main gantée et se releva. La comtesse avait déposé un baiser sur le velours du bonnet fourré ; elle se sentait bravée et ne pouvait rien dire. Faute de mieux, elle continua :

— J’ouvre ma maison cet hiver. Le premier jeudi de décembre je donnerai un bal, et je vous présenterai comme jeune fille à marier. Vous serez mariée au printemps et l’hiver prochain je m’occuperai de présenter Zina.

— Il faut que je sois mariée auparavant ? dit Vassilissa d’un air indifférent.

— Sans doute ! répondit sa tante avec humeur. Les gens que j’inviterai pour vous cet hiver, à quelques exceptions inévitables près, ne seront pas les mêmes que ceux qui peuvent prétendre à ma fille.

La coupe était trop pleine. Un instant Vassilissa eut l’idée de se précipiter par cette portière qui lui envoyait au visage l’air glacé de l’hiver ; puis une pensée d’attendrissement sur elle-même lui vint, et presque en même temps le souvenir de sa cousine :

— Zina pleurerait trop, pensa-elle.

— Je vous remercie de vos bontés pour moi, ma tante, dit-elle à la comtesse avec un grand effort, et je tâcherai de les mériter.

La comtesse, satisfaite, parla encore fort longtemps des devoirs d’une femme mariée envers la société… Sa nièce ne l’écoutait plus.

— C’est la mère de Zina, c’est ma bienfaitrice, se disait-elle tout le temps pour se calmer.

Enfin le relais arriva, et la comtesse, qui voulait se dédommager de sa nuit troublée par les coups de pied de son fils, renvoya la jeune fille.

Comme on ne savait où caser le trop plein de la berline, une idée vint à Zina. Elle renvoya sans façon une protégée en supplément dans une autre voiture, et grimpa triomphalement avec sa cousine dans une calèche, où, se trouvant seules, elles eurent le loisir de causer.

— Pourvu que maman ne s’aperçoive de rien, dit-elle ; mais j’espère qu’elle va dormir… Et puis, si elle gronde, je dirai que c’est moi.

Pour cette fois, en effet, maman dormit et ne s’aperçut de rien.

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