Chapitre 12 Le repos de l’asile est troublé.
Le voyage dura cinq jours, sans autres temps d’arrêt que les repas et quelques heures de repos pendant la nuit.
Certes, il eût été bien plus simple d’aller chercher le chemin de fer à Moscou, et cela eût aussi coûté beaucoup moins cher ; mais la comtesse détestait les chemins de fer et n’avait jamais voulu s’en servir.
— C’est si vulgaire ! disait-elle, on se trouve là avec tout le monde !
Vainement lui alléguait-on la possibilité d’avoir un wagon à elle seule, de s’y faire apporter à manger, d’y avoir son lit… Le comte lui avait même offert de lui faire faire un wagon spécial qui ne servirait qu’à elle, deux fois par an, pour l’aller et le retour à son domaine de Koumiassine ; elle avait refusé.
— Ce serait encore la même locomotive, disait-elle ; et puis, est-ce que je pourrais empêcher ces gens du peuple de grouiller sur les plates-formes ?
— Pour cela, avait dit le comte en riant, j’avoue… mais vous auriez la ressource d’un train spécial : on vous ferait chauffer une locomotive pour vous toute seule. Qu’en dites-vous ?
— Les rails sont à tout le monde ! avait répondu la comtesse.
La chaussée où elle roulait à six chevaux était bien à tout le monde aussi ; mais, du plus loin qu’il entendait les sonnettes de la longue file d’équipages, le marchand faisait ranger son tarantass, et le paysan reculait son chariot jusque dans le fossé qui borde la route. Et les calèches, rapides comme le vent, passaient au milieu du chemin, couvrant de poussière ou de boue, selon la saison, le pauvre monde ébloui de tant de magnificence.
Décidément, la comtesse n’avait pas la bosse des instincts démocratiques.
Cette même femme, qui détestait le grouillement du peuple, hébergeait dans sa maison de Pétersbourg tout un hospice de pauvres femmes qui vivaient chez elle comme au pays de Cocagne, et dont les mésaventures avaient parfois le don de la faire rire.
Ce qu’elle n’aimait pas, c’était le peuple indépendant, pour lequel elle n’était rien ; ce peuple qui ne la saluait pas, qui disait parfois avec colère et mépris : tfou ! lorsque son valet de pied galonné, la précédant pour lui faire place, touchait l’épaule d’un paysan distrait ou récalcitrant.
Ce peuple-là, elle le détestait et le méprisait, tandis que les paysans de ses villages, découverts et suppliants devant elle, la trouvaient toujours généreuse et charitable, prête à remettre une dette ou à faire une concession.
Ce qu’elle voulait par-dessus tout, sans s’en douter le moins du monde, c’était être adorée humblement : alors elle était capable de tous les sacrifices, de tous les renoncements.
De même, tous les mercredis et vendredis de carême, – et les carêmes sont longs en Russie, – cette femme orgueilleuse et despote portait à l’insu de tous, excepté de sa femme de chambre, une chemise de grosse toile de chanvre non blanchie, qui déchirait sa peau délicate, accoutumée à la batiste. C’était pour mortifier sa chair. Elle jeûnait pendant les trois derniers jours de la semaine sainte : sous prétexte qu’elle n’aimait pas le maigre, elle ne vivait que d’un petit morceau de pain et d’une tasse de thé toutes les vingt-quatre heures, – et ces mortifications, elle les accomplissait bien par esprit de pénitence et de foi, car elle se gardait d’en parler.
Mais là l’arrêtait son devoir religieux. La charité remplissait sa vie et sa maison ; sa foi lui ordonnait de se mortifier comme une religieuse professe, de donner à l’église des sommes immenses ; elle avait fait vœu de ne jamais refuser l’aumône à qui que ce soit – et son cœur était dur comme la pierre, son orgueil n’avait pas d’égal : elle se faisait toujours inviter deux fois par l’impératrice avant de se décider à lui faire visite. Sous prétexte de maladie, elle déclinait régulièrement le premier de ces honneurs, pour mortifier son orgueil, disait-elle. En réalité, – mais on l’eût bien surprise en le lui disant, – c’était pour que la volonté souveraine ne passât qu’après la sienne.
Telle était la femme avec laquelle Lissa entreprenait de lutter. Si elle l’eût connue, la pauvre enfant aurait demandé sans doute à prendre le voile plutôt que d’entamer cette lutte insensée. Mais elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait. Aussi le premier choc ne se fit-il pas attendre.
Le principal souci de la comtesse, en arrivant, fut de réorganiser l’espèce d’asile de Sainte-Périne, qu’elle entretenait dans un pavillon détaché, situé dans la cour de la maison. Une protégée en laquelle la perspicacité avait reconnu des aptitudes spéciales pour la gestion des affaires fut chargée de composer un règlement qui passa trois jours sur le bureau de la comtesse.
La gracieuse dame le lut et le relut au moins trois fois dans le courant de chaque journée, corrigeant, ajoutant, retranchant, aggravant les sévérités louables de cette utile institution. Le règlement, dûment corrigé, approuvé, copié de la belle écriture officielle des scribes russes, fut encadré sous verre et suspendu dans la grande pièce affectée aux vieilles femmes ; – malheureusement, il ne s’en trouva jamais une qui sût lire.
« Les hôtesses de cet asile, – portait le règlement, – ne pourront pas sortir avant sept heures du matin, ni rentrer après six heures du soir.
« Tous les jours elles feront la prière en commun et seront tenues d’assister à l’office divin.
« Les discussions et les querelles sont sévèrement prohibées et seront une cause de renvoi.
« Il est interdit aux personnes reçues dans l’asile d’apporter du dehors d’autres provisions que du thé et du pain blanc ; cependant elles pourront faire cuire, pour leur usage, les aliments qui leur auraient été donnés par charité. » (Les esprits chagrins auraient pu remarquer dans cet article une légère contradiction ; mais quelle œuvre est sans défaut sur notre pauvre terre ? Le soleil lui-même a des taches.)
Après une longue série d’autres articles interdisant les spiritueux, etc., etc., suivait un dernier paragraphe, ainsi conçu :
« Pour quelque raison que ce soit, personne ne pourra résider plus de huit jours de suite à l’asile, à moins d’une permission spéciale de Son Excellence madame la comtesse. »
Le petit Dmitri avait appris la pancarte par cœur, et, de temps en temps, en répétant ses leçons à son précepteur, il intercalait une phrase du règlement au milieu de l’histoire grecque ou des verbes allemands. M. Wachtel, qui avait bon caractère, se retenait à grand peine de rire, et se contentait de réprimander son jeune élève ; mais cette trop grande indulgence faillit causer des malheurs.
Le jour de sortie du précepteur allemand se trouvait précisément le premier dimanche qui suivit l’arrivée à Pétersbourg de la famille Koumiassine. Miss Junior, en sa qualité de première gouvernante, avait également droit au premier dimanche et n’eut garde de l’oublier. Mademoiselle Bochet resta donc responsable des deux jeunes filles et du petit comte.
L’après-midi s’écoulait sans encombre ; les demoiselles lisaient des romans anglais dans leur chambre, Dmitri faisait des patiences sur la grande table d’étude, lorsqu’un bruit singulier s’éleva dans la cour : on eut dit le gloussement de plusieurs coqs d’Inde, mêlé aux piailleries de quelques douzaines de poules.
La comtesse était assise dans son boudoir près de là ; toutes les portes intérieures étaient ouvertes, comme c’est l’usage en Russie.
Elle leva la tête d’un air distrait ; le bruit cessa. La noble dame reprit sa lecture ; au bout d’une minute, les piailleries recommencèrent de plus en plus belle.
Lissa et Zina s’entre-regardèrent en riant. Dmitri, très affairé avec ses patiences, se mordait les lèvres dans l’excès de son attention.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? murmura mademoiselle Bochet en déposant son livre.
La sonnette de la comtesse fit alors un tel vacarme, que le bruit extérieur en fut étouffé pour un moment.
— Allez voir ce que c’est, dit la comtesse d’une voix perçante, et que je sache à l’instant ce que cela veut dire.
— Gagné ! s’écria joyeusement Dmitri, qui brouilla les cartes de sa patience, sauta sur le maroquin de la grande table de classe et la parcourut dans toute sa longueur en marchant sur les mains.
— Veux-tu bien descendre ! lui dit Zina, riant malgré elle. Tu vas te faire gronder.
Dmitri retomba sur ses pieds et s’assit sur un grand fauteuil, les pieds et les bras ballants ; une expression de béatitude animait son visage enfantin, et la malice triomphante lançait des feux d’artifice par ses yeux noirs.
— Tu as fait quelque sottise, murmura Zina tout bas.
Mademoiselle Bochet regardait, inquiète, le jeune comte, qui se contenta de trépigner des pieds et des mains sur le fauteuil d’un air satisfait, et qui reprit instantanément sa gravité.
Le maître d’hôtel, consterné, se présenta à l’entrée du salon de la comtesse. C’était lui qui avait la haute main sur toute la valetaille. Les piailleries avaient cessé.
— Que signifie ce vacarme ? dit la comtesse de sa voix de tête. C’est inouï ! Jamais, depuis que le monde est monde, pareil scandale ne s’est vu ! Eh bien ?
— Ce sont les vieilles femmes, Votre Excellence, commença-t-il.
— Je les ai bien entendues ! Ce n’est pas la peine de me l’apprendre. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Votre Excellence, il s’est passé quelque chose de bien extraordinaire… Quand elles ont voulu faire du thé, tout à l’heure… – c’est dimanche aujourd’hui, Votre Excellence…
— Je le sais bien ! après ?…
— Eh bien… elles ont préparé le samovar, et…
— Parle donc ! cria presque la comtesse, hors d’elle-même.
— Ce n’est pas de l’eau, Votre Excellence, qui a coulé, c’est de l’encre !
Un fou rire prit les jeunes filles. Dmitri s’était laissé glisser à terre et se roulait sur le tapis, son mouchoir sur sa bouche pour étouffer son hilarité.
Mademoiselle Bochet elle-même, tout en jetant un regard de reproche sur Dmitri, ne put s’empêcher de faire comme les autres.
— Qui est-ce qui a pu se permettre une farce aussi inconvenante ? dit la comtesse, qui n’avait pas envie de rire. Le coupable, quel qu’il soit, sera sévèrement puni.
L’œil du maître d’hôtel glissa par la porte ouverte sur Dmitri, que la comtesse ne pouvait voir, et qui suivait en ce moment d’un air affairé les rosaces du tapis avec une grosse épingle.
— Mais cela ne m’explique pas ces cris, ces disputes… continua la bienfaitrice des pauvres.
— C’est que, Votre Excellence, quand elles sont venues chercher leurs sacs, ceux qui contiennent les aumônes, celle qui avait reçu du pain a trouvé de la viande, celle qui avait des noix a trouvé des pommes ; – alors elles se sont précipitées dans la cour en criant que c’était un tour du démon. Voilà la cause du bruit, Votre Excellence.
— Tu leur diras qu’elles sont un tas de vieilles sottes, dit la dame irritée.
— J’entends, Votre Excellence, répondit le maître d’hôtel en s’inclinant.
— Celui qui s’est permis cette incongruité quittera sur-le-champ mon service ! ajouta la bienfaitrice des pauvres. As-tu des soupçons ?
Le maître d’hôtel entrevit une occasion superbe de se débarrasser d’un marmiton nouvellement reçu, et qui, peu au fait des usages de la maison, ne lui témoignait pas assez de déférence, à son idée du moins.
— Cela pourrait bien être Vassili.
— Quel Vassili ? demanda la comtesse. Il y a un Vassili parmi vous ?
— Oui, Votre Excellence ; un petit garçon qui lave les casseroles. Il est malpropre, méchant, malhonnête et capable de tous les tours.
— C’est bien, qu’on le renvoie ! dit la comtesse. Allez ! et que de semblables scènes ne se renouvellent plus.
Les deux jeunes filles se regardèrent pleines de pitié. Le pauvre Vassili était un excellent petit garçon, un peu rustaud, mais serviable et doux.
Dmitri était tout pâle.
— J’entends, madame la comtesse, dit le maître d’hôtel prêt à se retirer.
Dmitri, d’un bond, franchit la porte et lui barra le passage.
— Que voulez-vous ? dit la comtesse étonnée et scandalisée de cette façon de se présenter.
Au lieu de répondre à sa mère…
— Pourquoi mens-tu ? dit le petit garçon au maître d’hôtel, qui lui fit vivement deux ou trois clins d’yeux significatifs. Tu sais très bien que c’est moi qui ai vidé, ce matin, mon encrier dans le samovar des vieilles sorcières, et qui ai changé de sacs leurs rogatons !
— Monsieur ! un pareil langage ! une action semblable ! s’écria la comtesse outrée.
Elle s’arrêta, ne trouvant pas de mots pour exprimer son indignation.
— Oui, ma mère, dit le petit garçon grandi par le mépris qu’il ressentait, et toisant le valet de toute la hauteur de sa naissance, – c’est moi qui ai fait cela, et il le sait bien, puisque je l’ai rencontré dans l’antichambre des vieilles. Fi ! l’horreur ! faire renvoyer ce petit qui n’a rien fait, qui n’a qu’un défaut, c’est de parler de toi au singulier, au lieu de te mettre au pluriel comme on met les gens nobles. Bel avantage ! On y met les chiens aussi, au pluriel, là-bas, à la campagne, parce que ce sont des chiens de nobles !… Tu es un méchant, tiens !… Maman, dit-il en se tournant vers sa mère, punissez-moi !
Avec une grâce chevaleresque, touchante et comique à la fois, il s’approcha de la comtesse et mit un genou en terre.
— Sors, dit la comtesse au maître d’hôtel, qui obéit.
Elle regarda son fils une seconde, puis lui tendit le dos de sa main. Elle brûlait d’envie de le serrer sur son cœur. Mais c’eût été manquer « aux principes » de toute sa vie.
Dmitri baisa tendrement la main de sa mère et rentra, la tête haute, dans la chambre des jeunes filles, où il fut étouffé de caresses par les trois femmes. Mademoiselle Bochet avait les larmes aux yeux, et pendant huit jours elle l’appela Bayard.
C’est M. Wachtel qui reçut une semonce pour avoir laissé à son élève le temps de faire cette équipée !
— Mais, madame la comtesse, dit-il, c’était un jour de sortie ! Je ne suis pas responsable.
— Je vous demande pardon, monsieur, il n’est pas redescendu depuis que vous l’avez confié à mademoiselle Bochet. C’est donc pendant qu’il était avec vous, dans la chambre du rez-de-chaussée, qu’il a pu trouver le moyen de s’échapper. Ce défaut de surveillance me paraît très grave, monsieur, très grave. Une récidive vous ferait perdre ma confiance et le reste. Pensez-y, monsieur Wachtel.
— Quelle pédante ! grommela le précepteur dès qu’il fut seul.
Mais il se le tint pour dit.
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