Chapitre 13 Le premier bal.
Le premier jeudi de décembre, comme elle l’avait dit, la comtesse Koumiassine donna un bal. Mais ce n’était pas à proprement parler ce qu’on appelle un bal dans le grand monde. L’orchestre se composait de six musiciens de choix, la salle était joliment garnie de fleurs ; mais on n’avait rien changé aux meubles ni aux tentures ; ces grands changements étaient réservés pour l’année suivante, quand on produirait Zina dans le monde.
— Voyez-vous, ma chère amie, disait la comtesse dans l’après-midi à une de ses compagnes d’enfance, ces petites soirées ne seront que des réunions sans cérémonie, quelque chose dans le genre des bals d’enfants. Je n’y inviterai que mes amis intimes avec leur famille et quelques jeunes gens… Il ne s’agit que de marier ma nièce. L’année prochaine, ce sera autre chose. En attendant, Zina prendra l’habitude de recevoir.
Et là-dessus, un sourire fit entendre qu’en effet ce serait toute autre chose que de marier Vassilissa.
La comtesse ne put faire, cependant, que ces réunions sans cérémonie ne se présentassent quelques jeunes gens des meilleures familles de Pétersbourg, de ceux qui avaient de jeunes frères, de jeunes camarades à peu près de l’âge de Dmitri. Le petit comte invitait avec une grâce parfaite les grandes demoiselles de dix-huit ans, qui se prêtaient en riant à sa fantaisie, tout étonnées de s’amuser bien plus avec ce petit bonhomme qu’avec les jolis officiers de la garde.
Parmi les plus brillants de ceux que la comtesse n’invitait qu’à regret, se trouvait un jeune officier de Cosaques, âge de vingt-quatre ans à peine et fort joli garçon. D’ailleurs, joyeux compagnon au régiment, aimé de ses chefs et de ses camarades.
— C’est dommage qu’il n’ait pas de titre, disait la comtesse à son amie en regardant tournoyer les couples pendant la valse d’ouverture, au premier jeudi de décembre ; bonne noblesse de Moscou, mais enfin, il n’y a pas à dire, un titre, cela relève un beau nom, pour une femme surtout. C’est dommage, je ne lui vois que ce défaut.
— Vous le laissez danser avec Zina, ce jeune homme qui n’a pas de titre ? dit l’amie d’un ton légèrement railleur.
— Zina dansera avec tout le monde ; c’est le seul moyen d’habituer les jeunes personnes à se tenir à leur place. Et puis, il a une excellente conduite, ce jeune homme.
— Vraiment ?
— Oh ! oui…, il a débuté au Caucase ; il a la croix de Saint-Georges. On est très content de lui.
— Tu m’as bien l’air, pensa l’amie, d’avoir jeté ton dévolu sur celui-là !
Elle se trompait. La comtesse n’avait jeté son dévolu sur personne, mais elle s’arrangeait dès lors pour grouper une élite d’adorateurs auprès de sa fille. Tous ne pouvaient pas être titrés, – il en fallait bien quelques-uns de plus ordinaires ; – et puis Maritsky hériterait tôt ou tard d’une grande fortune, et sa présence ne déparait aucun groupe de jeunes élégants.
— Eh bien, Lissa, dit Zina en s’approchant de sa cousine entre deux contredanses, t’amuses-tu bien ?
Vassilissa fit un petit geste de tête énergique. Elle était heureuse ce soir-là. Sa tante lui avait fait faire une adorable toilette ruchée, toute blanche, comme un nuage de neige ; de plus que Zina, elle avait au front une toute petite couronne de roses mousseuses ; sa robe avait une petite traîne ; elle débutait vraiment dans le monde. Pour une heure, elle oubliait sa position dépendante, sa pauvreté, le destin qui l’attendait. Elle ne voyait rien au-delà des murs tapissés de verdure où brillaient les girandoles chargées de bougies. Elle était reine pour cette heure-là.
— Je suis bien contente, va ! continua Zina. C’est dommage que maman ne veuille pas aussi me faire des robes longues : je suis pourtant plus grande que toi… Enfin, un peu de patience : cela viendra.
Vassilissa pensa que le moment où sa cousine mettrait des robes longues serait celui où elle-même passerait aux mains d’un époux inconnu… et, loin de lui serrer le cœur, cette pensée lui donna un frisson joyeux. L’époux inconnu, pourquoi ne serait-il pas beau, jeune, noble ? Le prince Chourof avait bien pensé à la demander en mariage ! Pourquoi ne s’en rencontrerait-il pas un autre aussi noble, aussi riche, mais plus jeune et plus beau ?
Elle passait en ce moment devant une glace, et elle se regarda. Elle était jolie comme une petite fée. L’orchestre commença une valse… Maritsky s’avança vers les deux jeunes filles, hésitant un peu… il avait déjà dansé avec Zina. Il s’inclina devant Vassilissa, passa son bras autour de sa taille et l’enleva, blanche et légère comme un duvet de cygne.
Zina regarda aller le joli couple.
— Qu’il est bien ! se dit-elle ; quelle grâce élégante, et quel air sérieux ! J’aimerais un mari comme cela… Mais ma mère veut un titre.
Un autre cavalier s’inclina devant elle ; elle se laissa entraîner, et de toute la soirée n’eut pas une minute pour réfléchir.
Le lendemain d’une fête n’est pas toujours fête, dit un proverbe chagrin : les deux pauvres fillettes en firent l’expérience sans plus tarder. Le vendredi matin, pendant qu’on la coiffait, dès dix heures, la comtesse les fit appeler dans l’intention de leur inculquer des principes de sagesse mondaine.
— Asseyez-vous, leur dit-elle.
Les jeunes filles obéirent et se tinrent bien roides sur leurs chaises.
— Vous n’êtes ni l’une ni l’autre exemptes de reproches pour votre conduite d’hier soir, commença la comtesse. Vous, Zina, vous avez l’air trop évaporé. Vous ne devez pas causer avec les jeunes gens dans l’intervalle des danses ; il suffit que vous les interrogiez pour vous assurer qu’ils ont des dames pour le quadrille suivant. Et vous, ma nièce, vous aviez hier soir l’air de vous amuser beaucoup trop. Comment voulez-vous qu’un homme sérieux vous choisisse pour compagne de sa vie, si vous riez et plaisantez tout le temps ? N’oubliez pas, mon enfant, que vous n’avez pas de fortune, que la vie pour vous ne sera pas une fête, et tâchez d’apporter, même dans les plaisirs permis que je vous accorde, le sérieux et la dignité calme d’une jeune fille qui se rend compte de sa position.
La comtesse parla longtemps sur ce ton. Lorsqu’elle eut fini, les deux cousines se levèrent, lui baisèrent la main, lui firent une révérence et s’envolèrent dans leur chambre. Là, les gouvernantes allaient les reprendre ; Zina fit exprès un long détour dans les salons qui occupaient une partie du premier étage.
— Si ce n’est pas à présent que tu dois t’amuser, dit-elle à sa cousine, et si tu dois épouser un homme si sérieux, je ne vois pas quand tu t’amuseras !… Mais je ne vois pas non plus la nécessité d’épouser un homme si sérieux… Il en est venu hier de bien gentils qui ne sont pas trop sérieux. As-tu remarqué Maritsky !
— Oui, dit Vassilissa, il est très bien.
— Sais-tu, continua Zina, je crois que toutes ses institutions de bienfaisance ont tourné l’esprit de maman à l’envers ! Elle ne voit plus que du sérieux partout. Laissons-la dire, obéissons lui, – et, quand il sera question de nous marier, nous n’épouserons que celui qui nous plaira. C’est entendu ?
— Je te le promets de bon cœur, dit Vassilissa avec une ombre de sourire.
— Tu ne me trahiras pas ? Il faut être deux pour être fortes. Parole donnée ?
— Parole donnée.
Pour rattraper le temps perdu, les deux petites révolutionnaires se mirent à courir, la main dans la main.
— D’où venez-vous tout essoufflée, miss Zina ? dit l’Anglaise scandalisée.
— De chez ma mère, répliqua Zénaïde très tranquillement.
Mademoiselle Bochet vit que les deux fillettes avaient été morigénées et n’en fut que plus indulgente.
— Vous avez tort ! vous avez tort ! lui dit miss Junior le soir, pendant la récréation. Ces jeunes filles n’ont pas besoin d’être gâtées.
— Soit, mais alors soyez sévère avec les deux également ! répliqua la bonne Suissesse, qui ne put se tenir.
La gouvernante de Zénaïde la regarda de travers, mais ce fut peine perdue ; – quand mademoiselle Bochet avait mis ses lunettes, elle ne voyait plus que son ouvrage.
Les jeudis succédèrent aux jeudis, formant une chaîne ininterrompue de plaisirs. Les petites soirées de la comtesse Koumiassine lui furent rendues par les autres familles. On invita même les deux jeunes filles à quelques grands bals donnés dans l’élite de la noblesse pétersbourgeoise ; mais ces dernières invitations furent impitoyablement déclinées.
— Je ne produis pas ma fille dans le monde, répondait la comtesse ; c’est déjà trop qu’on la voie chez moi.
— Eh bien ! amenez-nous votre nièce, disait-on souvent.
Lissa était fort bonne à voir, et sa grâce modeste avait gagné le cœur de quelques bonnes âmes du grand monde.
— Ma nièce ! répétait la comtesse en haussant les épaules. Vous n’y pensez pas.
Et elle parlait d’autre chose.
Un jour cependant que son amie d’enfance, madame Souftsof, lui demandait pour la troisième ou quatrième fois de conduire Lissa à un bal qu’elle donnait la semaine suivante, la comtesse se départit de sa réserve et laissa pénétrer ses projets.
— Non, ma chère, dit-elle, Lissa n’ira pas, parce que j’irai…
— Eh bien ! vous l’amènerez !
La comtesse fit un signe négatif.
— Lissa n’ira jamais dans le monde en même temps que moi. Vous n’avez probablement pas remarqué que je ne l’accompagne jamais ?
— Non ! fit madame Souftsof très surprise.
— Elle vivra dans un milieu où je ne veux pas me compromettre. Une fois la noce faite, je permettrai à ma nièce de me rendre visite ; je serai marraine de son premier enfant, si les circonstances s’y prêtent ; mais on ne me verra jamais chez elle.
— Cette rigueur envers une fillette qui, je le suppose, ne vous a causé aucun désagrément…
— Ce n’est pas de la rigueur, ma chère, j’aime beaucoup Vassilissa ; mais vous connaissez le proverbe : chacun à sa place ! Ce que j’en fais, c’est pour son bien.
Il n’y eut pas moyen de la faire sortir de là.
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