Chapitre 14 Les souvenirs de jeunesse de mademoiselle Justine.
La protégée que la comtesse avait mise à la tête de son refuge pour les vieilles femmes était une demoiselle noble, de trente-cinq ans environ, encore franche et assez agréable.
Venue en 1856 pour solliciter une pension après la mort de son père, capitaine de l’armée tué à Sébastopol, elle avait été recommandée aux bienfaits de la comtesse par une parente du comte, sa voisine de campagne.
— Vous, ma cousine, qui aimez tant à faire le bien, avait dit malicieusement la provinciale, tâchez d’obtenir quelque chose pour cette pauvre fille ; elle est très intelligente et peut rendre des services. Je l’aurais volontiers gardée auprès de moi, n’était que je pars pour l’étranger… Ma santé réclame les eaux.
Ce que l’habile commère ne disait pas, c’est qu’elle trouvait Justine Adamovna trop intelligente, et qu’elle l’aimerait bien partout, hormis dans sa propre maison.
La comtesse, très bonne femme quand il ne s’agissait point de ses principes, avait commencé par donner à la demoiselle pauvre la table et le logement ; et, comme Justine, après tout, était noble, elle l’avait admise à sa propre table.
La nouvelle venue, qui avait aussi des principes, chercha à devenir utile, et elle se rendit promptement nécessaire. Aussi bientôt put-elle entrer chez la comtesse sans avoir été appelée, – mais jamais sans se faire annoncer ; l’étiquette, sur ce point, restait inflexible.
C’était quelque chose que de diriger le refuge de la comtesse Koumiassine ; sans doute, en peu d’année, elle avait fait un chemin considérable, et le plus difficile était accompli. Elle pouvait espérer de devenir directrice de quelque établissement de charité sous le patronage d’une grande-duchesse ; elle serait peut-être appelée à remplir des fonctions à la cour. Mais tout cela était bien lointain : elle eut voulu trouver quelque ressource plus à portée de sa main, quelque chose qui lui affermit le pied dans l’étrier, quelque chose, en un mot, de moins aléatoire que le caprice protecteur d’une grande dame ou d’une princesse du sang.
Un jour d’hiver, un peu avant Noël, elle trottinait le long des galeries à arcades du Gostinnoï-Dvor, tournant et retournant son avenir dans sa pensée, et s’occupant en même temps des emplettes destinées aux étrennes des protégés de la comtesse, – depuis les bambins à la mamelle jusqu’aux vieillards décrépits, car la charité vraiment prodigue de la grande dame n’oubliait personne ; – elle fut étonnée de s’entendre appeler par son nom.
— Justine Adamovna ! dit une voix masculine.
Elle leva les yeux, pâlit, ouvrit la bouche, la referma et se mit un peu de côté pour laisser passer le torrent des acheteurs.
— Comment !… vous ? dit-elle enfin d’une voix singulièrement brisée.
— Oui, moi ! Et que faites-vous ici ?
— J’achète des étrennes pour les pauvres, dit Justine, qui reprenait peu à peu son sang-froid.
Pendant les quelques secondes qui venaient de s’écouler, la pauvre protégée avait vu passer devant ses yeux le rêve de sa jeunesse.
Elle habitait une pauvre maison de bois à sa campagne ; sa mère n’avait qu’une servante ; son père était à l’armée et ne venait que tous les cinq ou six ans ; une ou deux familles de paysans, avec un petit lopin de terres labourables, formaient tout leur fief.
Mais à quelque distance de la maison un taillis de bouleaux se dressait, semblable à un bouquet de plumes ondoyantes. Ce taillis était toute la joie des pauvres propriétaires. – Notre bois ! disaient-ils avec orgueil.
Justine avait passé son enfance dans un de ces établissements que l’État entretient en province pour l’éducation des jeunes filles de noblesse pauvre, et qu’on nomme Instituts ; elle revint à la maison paternelle avec de beaux diplômes, des récompenses méritées et des ambitions sans bornes. La maison de bois lui parut laide ; la vieille servante, ignoble ; sa mère, pesante et vieillie. Le petit taillis de bouleaux, qui avait grandi en même temps qu’elle, était l’oasis de ce désert. Elle y passa bientôt le plus clair de ses journées.
Dans le voisinage vivait un petit gentilhomme campagnard, veuf, fort occupé de ses chevaux, au nombre de trois, et de sa meute, composée de six chiens.
Il passait sa vie à la chasse. Son fils, qui le gênait parce qu’il lui prenait ses chevaux pour courir, avait été placé par lui dans un établissement public afin d’y faire son éducation. Le sort voulut que le jeune Nicolas Tchoudessof revînt au bercail, lettré et barbu, un an avant le retour de Justine chez sa mère.
Le bois de bouleaux était presque sur la limite des deux propriétés. Nicolas, excellent tireur d’instinct, aimait la chasse. Il partait avec son fusil et rentrait sans gibier, – mais qu’est-ce que cela prouve ? Toujours est-il que, certain jour, M. Tchoudessof, revenant à cheval d’une course dans les environs, eut l’idée de traverser le taillis, et, à son inexprimable horreur, il aperçut à travers les branches son fils, étendu dans l’herbe d’une clairière, aux pieds d’une jolie personne, qu’il reconnut pour Justine Adamovna. Les deux jeunes gens paraissaient fort tranquille et accoutumés à se trouver ensemble.
L’herbe fine et drue amortissait le bruit des sabots de son cheval ; les jeunes gens avaient à peine daigné tourner la tête, croyant avoir affaire à un paysan.
Le vieux Tchoudessof, qui n’était pas commode, ne dit rien et retourna chez lui en mordant sa moustache grise.
À l’heure du thé, son fils apparut comme de coutume, le fusil désarmé, la gibecière vide.
— Tu n’as rien tué aujourd’hui ? lui demanda le père.
— Non, mon père, rien du tout.
— Tu n’as pas de chance, hein ?
Le jeune homme, âgé alors de dix-neuf ans, regarda son père avec quelque surprise, et répondit :
— Non, je n’ai pas de chance, c’est vrai, mais je ne me donne guère de peine.
Le vieux Tchoudessof sauta sur sa canne, qu’il guignait depuis un moment dans le coin habituel, et appliqua à son héritier une volée fort satisfaisante.
Quand il jugea que la correction porterait fruit, il déposa sa canne et dit à son fils :
— Ça, c’est pour te faire passer les idées de mariage. Si jamais tu t’avises de venir me demander ma bénédiction pour épouser cette mamselle qui te tenait compagnie dans le bois, je te déshérite.
Nicolas, furieux et rossé, regardait son père de travers.
— Oui, tu crois que je ne peux pas te déshériter, n’est-ce pas ? Je vendrai mon bien et je le boirai jusqu’à la dernière goutte, jusqu’au dernier kopek. Tu m’entends ?
— J’ai compris, mon père. Mais pourquoi ?…
— Parce que je ne veux pas d’une belle-fille qui court les bois avec un garçon : suppose que ce ne soit pas avec toi qu’elle ait été assise dans le bois, hein ?
— Mais, mon père, puisque c’était avec moi !
— Eh bien, puisque c’était toi, tant mieux pour toi, mais je t’ai dit mon dernier mot !
Nicolas fit ses réflexions et retourna au bois, comme d’habitude. L’automne s’avançait, les pluies devenaient fréquentes, et le jeune homme n’aimait pas la pluie, de sorte qu’il ne venait pas avec une exactitude militaire.
— Eh bien ! lui dit un jour Justine, quand parlerez-vous à votre père ?
— Je lui ai parlé… répondit Nicolas, qui se souvint des coups de canne.
— Eh Lien ? fit la jeune fille pâle d’angoisse.
— Il ne veut pas, et il ne veut pas ! C’est son dernier mot.
En disant ces paroles, Nicolas baissa la tête, car il sentait bien qu’il aurait peut-être pu insister davantage.
— Ah !… il ne veut pas, répéta lentement la jeune fille. Eh bien ! adieu, monsieur Tchoudessof.
Elle s’en allait, pâle, blessée au cœur ; le jeune homme la rattrapa, la saisit dans ses bras, lui dit tout ce qu’il put trouver de mieux, et finit par la consoler un peu.
À partir de ce jour, elle le considéra comme un étranger. Dans son plaidoyer cependant, il avait si bien su mêler la fiction à la réalité, il avait parlé des coups de canne avec tant d’éloquence, que Justine, sans se trouver convaincue, cessa de lui en vouloir. D’ailleurs, à dix-sept ans, on est crédule. Les deux jeunes gens se séparèrent donc sans colère et sans rancune. Quelque temps après, Nicolas partit pour chercher fortune à Pétersbourg.
À dire vrai, Justine n’avait pas eu le cœur pris ; sa petite nature sèche se prêtait mal aux dévouements sublimes et absurdes de l’amour. Mais, une fois seule dans la monotonie de sa vie campagnarde, elle arriva à se faire une sorte de héros de Tchoudessof. Elle ne vit plus en lui qu’une victime de la cruauté paternelle, et ne se souvint plus que des coups de canne. Le petit bois fut pour elle une sorte de pèlerinage qu’elle accomplissait de temps en temps pour chercher l’ombre de sa jeunesse.
Et voilà que cette jeunesse évanouie, elle venait de la voir apparaître dans les galeries du Gostinnoï-Dvor, sous la forme de Nicolas Tchoudessof.
Il avait changé depuis dix-huit ans. De longs favoris, bien soignés, remplaçaient sa jeune barbe soyeuse ; son visage portait les traces du temps, eut dit un poète, c’est-à-dire que de petites rides fines indiquaient non les excès, mais la méditation soucieuse d’un homme qui voudrait parvenir ; à cela près, toujours joli garçon à trente-sept ans.
Sa mise, autant que la longue pelisse la laissait voir, était sévère ; ses manchettes de toile fine étaient attachées par de jolis boutons d’or mat, d’un goût sérieux. Le chapeau de soie était neuf, lustré, irréprochable ; la main, blanche et soignée. Évidemment, Nicolas Tchoudessof vivait dans un milieu où les bonnes manières faisaient parti des aptitudes.
— Que faites-vous à Pétersbourg ? demanda Justine lorsqu’elle eut chassé le trouble de ses esprits.
— Je suis employé au Sénat ; d’ici peu, j’espère avoir de l’avancement. Ah ! Justine Adamovna, quelle rencontre ! Qu’il y a longtemps !… Mais venez par ici, on ne peut pas causer !
Ils s’écartèrent de la foule et montèrent au premier étage, où les galeries, presque entièrement occupées par les réserves des magasins du rez-de-chaussée, sont habituellement désertes. En quelques mots, Justine raconta son passé et sa situation actuelle dans la maison de la comtesse Koumiassine.
— A-t-elle des enfants ? demanda Tchoudessof sans attacher grande importance à sa question.
— Elle a une fille, un fils, et une fille adoptive.
— Des bambins ?
— Non : sa fille aura bientôt seize ans ; sa nièce en a dix-sept ; elle cherche à la marier.
Un éclair d’inspiration montra à Tchoudessof le parti qu’il pouvait tirer de cette rencontre.
— Elle est riche, cette nièce à marier ? demanda-t-il négligemment.
— Non ; la comtesse lui donne dix mille roubles et un trousseau ; mais il y aura la protection…
Un silence se fit.
— Vous n’êtes pas marié ? demanda Justine, non sans quelque trouble.
— Pas encore, répondit Tchoudessof.
— Êtes-vous promis ?
— N… non, répondit le compère, qui ne voulait rien compromettre.
Justine s’arrêta et le regarda en face avec des yeux brillants qui lui firent peur. Un moment il eut l’idée de prendre la fuite.
— Je vous ai fait du tort autrefois, dit-elle ; vous avez souffert pour moi…
Il la regarda assez étonné, car au fond, sauf les coups de canne, ce n’était pas lui qui avait souffert.
— Je puis vous donner une bonne revanche, continua-t-elle. Je vous veux du bien, croyez-le ; je n’ai oublié que ce qu’il fallait oublier… Faites de même… Voulez-vous épouser la nièce de la comtesse ?
Tchoudessof croyait rêver. Mais c’était un homme sérieux ; il prit tout de suite le côté pratique de la proposition.
— Est-ce un mariage convenable sous tous les rapports ? dit-il d’un air grave.
— Est-ce que je vous en parlerais sans cela ? répondit la protégée en haussant les épaules. Vous me devrez votre bonheur : cette pensée m’est très agréable. Et puis, moi aussi, je suis ambitieuse… nous monterons ensemble. Dites-moi, avez-vous servi à l’armée ?
— Oui, répondit l’employé, deux ans seulement. Il n’y avait pas d’avancement, j’ai préféré le service civil. Pourquoi cette question ?
— Parce que la comtesse aime assez les militaires, ou du moins ceux qui l’ont été. Elle dit que cela dégourdit un homme.
— Je lui parlerai de mes campagnes, si cela peut lui faire plaisir ! dit Tchoudessof avec un sourire aimable, extrêmement faux.
— Et puis, on veut des principes chez nous.
— Cela va de soi, répondit l’employé en s’inclinant.
— Qui est-ce qui va vous présenter ? demanda Justine inquiète. Il faut quelqu’un, – une dame, – une personne sérieuse… On prendra des renseignements sur vous.
— Je suis prêt ! ma vie est sans reproches ! dit Tchoudessof en se redressant.
Il se troubla cependant un peu en achevant le dernier mot, car il se souvenait du taillis de bouleaux ; mais il avait une alliée là où il eût pu trouver une ennemie.
Les deux complices passèrent en revue les maisons où l’on pourrait trouver un intermédiaire.
— J’en trouverai un, soyez-en sûre, dit Tchoudessof en tendant la main à Justine, et je vous l’écrirai par la poste.
— Non, dit la protégée, n’écrivez pas ! Il ne faut jamais écrire.
Tchoudessof s’inclina devant cette sagesse supérieure.
— Et… dites-moi, fit-il en se rapprochant : pourquoi la nièce de la comtesse, et pas sa fille ?
Justine secoua négativement la tête.
— La jeune comtesse ne se mariera qu’après sa cousine ; et cela n’est pas pour vous, mon ami… Un million de dot !
— Bien, bien, fit Tchoudessof d’un air dégagé. Ce que j’en ai dit, c’était pour me renseigner. Alors je ne vous reverrai pas ?
— Non ; faites-vous présenter. Je tâcherai de vous rencontrer par hasard dans la maison, et je dirai ce que vous êtes : un voisin de campagne. Mais présentez-vous hardiment comme prétendant ! Le premier qui viendra aura toutes les chances. Ne perdez pas de temps.
— C’est entendu, merci !
Ils se serrèrent la main et se tournèrent le dos.
Tchoudessof s’en alla de son pied léger à ses affaires, et Justine continua à acheter des bas de laine et des livres de piété.
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