‹ Les KoumiassineChapitre 15 sur 59 · Chapitre 15 Dmitri découpe des maris pour toutes les demoiselles.

Chapitre 15 Dmitri découpe des maris pour toutes les demoiselles.

Le soir même, après le dîner, quand la comtesse fut rentrée dans son boudoir, pendant la causerie à bâtons rompus qui rapprochait tous les hôtes pour un moment, Justine se glissa vers les deux cousines sous prétexte de leur parler des emplettes qu’elle avait faites dans la journée, – en réalité pour voir Vassilissa de plus près et la faire parler, s’il se pouvait. Miss Junior engagea la protégée à passer dans la salle d’études, où les enfants se réunissaient pour la soirée, et les cinq femmes se trouvèrent assises autour de la table, examinant les achats de charité et causant amicalement. C’était la première fois… Jusqu’à ce jour, Justine n’était entrée dans cette pièce que pour porter quelque message de la comtesse.

Mademoiselle Bochet n’éprouvait pas grande sympathie pour cette nouvelle recrue : ses yeux honnêtes avaient souvent cherché vainement le regard de cette demoiselle peu communicative.

En revanche, miss Junior, gloutonne, comme un brochet, de compliments et d’attentions, se laissait prendre à merveille aux politesses, aux prévenances de l’astucieuse protégée.

Les deux jeunes filles n’y entendaient pas malice et s’amusaient à étirer sur la table les petits bas et les brassières de laine.

— Ils auront bien chaud là-dedans, disait Zina en passant ses doigts dans les manches des brassières et en leur faisant faire le polichinelle.

Vassilissa écoutait d’une oreille distraite les récits de la protégée, qui s’était assise à côté d’elle.

— Et vous, mesdemoiselles, dit celle-ci en interrompant le fil d’une histoire touchante qu’on n’écoutait pas, qu’est-ce que vous allez me donner pour mes pauvres vieilles ?

Zina fouilla dans sa poche, ramena son porte-monnaie, l’ouvrit tout grand, le renversa et l’appliqua brusquement sur la table. Il en sortit une pièce en cuivre de cinq kopeks, une pièce de dix kopeks en argent et une autre de vingt.

— Tout ça ! dit-elle en riant aux éclats. Voilà tout ce que je possède ! Je vous le donne de grand cœur, continua-t-elle en poussant cette monnaie vers Justine. Jusqu’à ce que ma mère me donne mes appointements, au premier du mois, je n’ai plus rien, rien, rien !

La petite fille fit tournoyer deux ou trois fois son porte-monnaie en l’air, puis le referma et le mit dans sa poche avec le même sérieux que s’il eût contenu une fortune.

— Et vous, mademoiselle Vassilissa ? dit la protégée d’un air patelin, ne me ferez-vous pas aussi l’aumône pour mes pauvres ?

— Je n’ai rien, murmura honteusement l’orpheline.

— Comment ! tu n’as rien dépensé ce mois-ci ! Mesdemoiselles, je vous dénonce ma cousine ; Lissa est avare, elle a un magot, je suis sûre qu’elle a un magot. Dis-moi où tu le caches, que je t’emprunte de l’argent ; j’ai horriblement besoin d’argent !

— Je n’ai rien, répéta Vassilissa en regardant Zina les yeux pleins de larmes.

— Qu’as-tu fait de ton mois ? Maman te donne un mois – tous les mois. Qu’en as-tu fait ?

Et Zina se croisa les bras d’un air délibéré, rejetant la tête en arrière avec la gravité d’un juge.

— Tu sais bien, Zina, que maman est venue me voir dimanche, je lui ai tout donné pour qu’elle l’envoie à nos pauvres de la campagne.

— Ah ! vous avez aussi une campagne, mademoiselle Vassilissa ? dit la protégée, pendant que Zina demandait pardon à sa cousine en mettant la ponctuation avec des baisers.

— Nous avons une quinzaine de paysans, dit la jeune fille, ils sont très pauvres…

— Cela fait toujours quinze paysans, pensa la protégée. Je n’en ai pas tant que cela, et les miens ne sont pas plus riches.

À partir de ce jour, elle prit l’habitude de venir tous les jours après le dîner faire une visite dans la salle d’études. La visite, de dix minutes d’abord, se prolongea peu à peu, si bien qu’elle finit par durer toute la soirée. Mademoiselle Bochet n’était pas contente ; mais la comtesse ayant approuvé la présence de Justine presque sous sa main, à l’heure où elle prenait ses arrangements pour la journée suivante, l’honnête fille garda le silence.

Depuis quelque temps déjà, elle sentait sa position craquer sous ses pieds : on faisait allusion autour d’elle au prochain mariage de son élève ; mais elle s’était attachée à l’orpheline, et, faisant bon marché de son amour-propre, elle s’était décidée à rester tant qu’on ne la congédierait pas. Plus d’une fois elle eut envie de dire à Vassilissa : Méfiez-vous ! Mais elle se dit qu’elle n’avait aucun droit de le faire et se borna à protéger le plus souvent possible la jeune fille par sa présence.

Les choses allaient ainsi depuis deux ou trois semaines ; le jour de l’an avait apporté dans la maison son contingent de cadeaux et de rhumes de cerveau ; Vassilissa avait eu une parure de corail, Zina un bracelet de perles, la comtesse une grippe et Dmitri un cheval mécanique, lorsqu’un soir madame Souftsof se fit annoncer chez son amie.

Après les préliminaires d’usage :

— J’ai trouvé un fiancé pour votre nièce, dit-elle à la comtesse.

— Ah ! vraiment ! Fort bien ! Je vous remercie. On m’en a déjà proposé deux ou trois, mais je ne suis pas entièrement satisfaite… Qu’est-ce que c’est que ce monsieur ?

— Un homme comme il faut, d’abord, à ce qu’il paraît, car je dois vous avouer que je ne l’ai jamais vu. C’est madame R… qui m’en a parlé. Il a vu Lissa, paraît-il, et il a été très frappé de sa bonne tenue, de sa modestie…

— Où a-t-il pu la voir ?

— C’est ce que j’ignore. Dans la rue, peut-être, ou à l’église…

— Ah ! oui, à l’église, c’est possible ; son nom ?

— Tchoudessof… Nicolas.

— C’est un nom de clergé, cela ! Ancienne famille de prêtres, probablement, peut-être anoblie par les armes… Oui, cela me conviendrait assez. Quelle position ?

— Employé au Sénat ; appointements de deux à trois mille roubles, susceptibles d’augmentation…

— Fortune personnelle ?

— Peu de chose : un petit bien que lui a laissé son père, environ quinze cents roubles de revenu annuel.

— C’est peu, mais c’est suffisant. Et la personne ?

— Il est très bien, dit-on, trente-cinq ou trente-six ans ; des principes religieux, une excellente conduite : pas de jeu, pas d’excès de table, pas de liaisons…

— C’est une perle alors, dit la comtesse en riant. Et qu’est-ce qu’on paie pour le voir ?

— Si vous consentez à le recevoir, je vous l’amènerai.

La comtesse réfléchit un peu :

— Oui, dit-elle, le carnaval dans un mois, puis le grand carême… On pourra la marier à Pâques. Amenez-le moi. Mais vous savez que je ne m’engage à rien ! Il faut que je m’assure… On peut prendre des renseignements ?

— Tant que vous voudrez.

— Eh bien, amenez-le vendredi soir : je serai seule, nous le ferons causer. Je vous avoue que jusqu’à présent aucun de ceux qu’on m’a proposés n’avait réuni tant d’avantages… Mais il faut que je le voie.

Le vendredi, vers huit heures, le valet de pied annonça : Madame Souftsof, M. Tchoudessof.

Justine, qui entendit ces noms par la porte ouverte de la salle de la classe, réprima un imperceptible tressaillement.

— Il a bien choisi sa protection ! se dit-elle avec orgueil. C’est un homme très fort.

La robe de soie de la visiteuse fit froufrou sur le tapis ; un pas masculin s’arrêta sur le seuil ; puis la voix de la comtesse proféra quelques paroles banales, – et le valet de pied, se retirant, ferma sur le trio les portes du boudoir, toujours ouvertes.

— Oh ! oh ! conciliabule secret ! dit Dmitri, l’enfant terrible, qui découpait des chevaux de carton. Cas punissable par les lois, – plus ou moins, – selon la gravité des circonstances ! C’est mon précepteur qui me l’a appris ce matin, miss Junior ! Vous n’avez pas besoin de me faire des yeux comme cela, mademoiselle Justine ! Si vous ne me croyez pas, demandez-le lui.

Justine, indifférente, continua à coudre ; elle ne travaillait jamais qu’à des habits pour les pauvres. Miss Junior entama avec Dmitri une controverse aiguë, où, malgré le soin qu’elle avait de parler anglais, l’enfant lui répondait imperturbablement en allemand, ce qui n’élucidait pas la question.

Mademoiselle Bochet et Vassilissa se regardèrent effarées. Cette visite à une heure inusitée, cette porte que, de mémoire d’enfant, on n’avait vue fermée… Zina leva la tête et surprit ce regard.

— C’est… commença l’étourdie…

Elle s’arrêta sérieuse tout à coup.

— Qu’est-ce que c’est, mademoiselle Zénaïde ? demanda la protégée de sa voix douce.

Dmitri, qui avait saisi le profil de Tchoudessof au moment où il passait devant la porte, déposa sur la table une silhouette que, pendant sa querelle avec miss Junior, il avait soigneusement découpée dans du papier. La silhouette représentait assez bien le nez aquilin, les favoris en pointe et le chapeau que le visiteur tenait à la main avec grâce.

— C’est le mari de ma cousine Vassilissa ! dit-il en contemplant son œuvre, la tête un peu de côté, plein de la satisfaction de l’artiste convaincu.

— Cet affreux bonhomme ? s’écria Zina rouge de colère en saisissant le corps du délit. N’as-tu pas honte ?

— D’abord, ce n’est pas un bonhomme, c’est un monsieur très comme il faut… – Dmitri fit le geste d’un homme bien élevé qui ôte son chapeau pour le garder à la main. – Et puis il n’est pas affreux, il est très bien fait, au contraire… Et puis ce n’est pas l’homme en papier qui est le mari de ma cousine, c’est…

— Qu’est-ce que c’est, mon jeune ami ? demanda Justine, toujours douce et aimable.

— C’est… Qu’est-ce que ça vous fait, mademoiselle Justine ? Tenez, votre mari à vous, je vais vous le donner, ça ne sera pas long.

Maniant les ciseaux avec une dextérité sans égale, il déposa presque instantanément sur l’ouvrage de Justine la silhouette du diable avec des cornes gigantesques et une queue de sapajou.

Le rire et les reproches éclatèrent à la fois autour de la table. L’indignation de miss Junior ne connaissait plus de bornes.

— Vous êtes jalouse, miss Junior ? s’écria Dmitri détenu nerveux et surexcité. Il vous faut aussi un mari… Attendez ! le voilà.

Évitant habilement les mains qui essayaient de lui ôter les ciseaux, mais qui n’osaient l’attaquer brusquement de peur de le blesser, il découpa la caricature d’un ministre anglican, avec ses longues basques, son chapeau plat et sa bible sous le bras.

Miss Junior, bleue de colère, allait certainement faire quelque esclandre, lorsque mademoiselle Bochet, pour opérer une diversion, prit l’enfant sur ses genoux.

— Et mon mari, à moi ? dit-elle. Est-ce que vous ne le ferez pas ?

Dmitri la regardait en souriant ; son petit visage changea tout à coup d’expression, il fondit en larmes et se cacha dans le cou de la brave fille.

— Elles me détestent toutes les deux, murmura-t-il en montrant le poing à l’Anglaise et à Justine. Vous, vous m’aimez, et je vous aime…

Les jeunes filles s’empressèrent autour de lui et arrêtèrent ses larmes, non sans quelque peine. Puis vint la grande question de lui faire demander pardon à celles qu’il avait offensées. Ce ne fut point aisé. Mais les deux victimes, effrayées du résultat que pouvait avoir cette scène si la comtesse en avait connaissance, ne se montrèrent pas exigeantes. Dmitri se réinstalla sur sa chaise, et la paix était faite quand, neuf heures sonnant, M. Wachtel vint réclamer son élève et l’emmena.

— Cet enfant est méchant ! dit miss Junior quand il fut hors de la portée de la voix.

— Non, je ne crois pas, mademoiselle, dit la Suissesse, mais il est trop nerveux.

Justine lui jeta un de ces regards obliques qui lui étaient particuliers. Mademoiselle Bochet le soutint froidement.

— C’est égal, se dit-elle, la branche fait plus que de plier sous moi. Dans quelques semaines, dans huit jours peut-être, je ne serai plus ici. Pauvres enfants !

La porte du boudoir se rouvrit ; le froufrou de deux robes s’engouffra dans le salon qui conduisait à la salle d’études, et la comtesse entra, accompagnée de ses visiteurs. Au premier bruit, Zina avait sauté sur les bonshommes et en avait fait une pelote prestement jetée sous la table.

Les visiteurs s’avancèrent. Une grande lampe à abat-jour, suspendue au plafond, éclairait les visages. Tout le monde se leva.

— Ma fille Zénaïde, dit la comtesse en présentant son hôte ; Dmitri est déjà couché ?

— Oui, maman.

— Ma nièce, Vassilissa Gorof, continua la comtesse. – Elle s’arrêta un peu. – Miss Junior et mademoiselle Bochet, qui ont la charge de l’éducation de nos jeunes filles. Mademoiselle Justine…

Justine leva les yeux et sourit.

— J’ai déjà le plaisir de connaître monsieur, dit-elle. Monsieur est un voisin de campagne de ma mère.

— Ah ! vous vous connaissez ? dit la comtesse, enchantée de pouvoir se procurer des renseignements sans se déranger ; j’en suis charmée. Vous referez connaissance chez moi, je l’espère.

Tchoudessof s’inclina.

— Je serai trop heureux, dit-il, que Votre Excellence veuille bien m’autoriser à revenir lui présenter mes hommages, – son regard s’arrêta sur Vassilissa, – ainsi qu’aux personnes qui ont le bonheur de vous appartenir.

Il salua, prêt à se retirer.

— Restez, ma chère, je vous en prie, dit la comtesse à madame Souftsof. – Je suis chez moi le soir généralement, monsieur, dit-elle à Tchoudessof.

Celui-ci salua encore une fois et sortit. Les deux dames causèrent un moment de choses indifférentes, puis s’en retournèrent dans le boudoir.

— Il est très bien ! dit la comtesse. Demain, je me ferai donner des renseignements par Justine. Est-ce une chance heureuse qu’elle le connaisse !

— Oui, en vérité ; qui aurait deviné cela ? répondit la bonne âme sans méfiance.

Pendant ce temps, Zina réfléchissait. Après cinq minutes de silence :

— Il n’est pas mal, ce monsieur, dit-elle sournoisement.

— Oui, répondit Vassilissa d’un ton décidé, mais il salue trop bas.

q