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Chapitre 16 Tchoudessof fait la roue.

Le lendemain, dès neuf heures, la comtesse, tout en faisant sa toilette, manda Justine auprès d’elle.
— Y a-t-il longtemps, ma bonne, lui dit-elle, que vous connaissez M. Tchoudessof, qui est venu hier soir chez moi ?

— Oui, comtesse : je l’ai connu lorsque je sortis de l’Institut, il y a environ seize ans. C’était un voisin de ma mère.

— A-t-il de la famille là-bas ?

— Je ne saurais vous dire. Je crois cependant que son père est mort depuis que j’ai quitté mon pauvre petit patrimoine…

— Quel homme était son père ? interrompit la comtesse peu désireuse d’entendre les doléances de Justine.

— C’était, autant que je puis m’en souvenir, un homme rude et brutal. Son fils lui était extrêmement soumis et passait pour un bon garçon.

— Il est plus jeune que vous ? demanda la comtesse.

— Je ne crois pas, répondit Justine un peu piquée.

Elle avait diminué deux ans de son âge pour faire plus d’honneur à Tchoudessof, et voilà qu’à présent on la croyait plus vieille que cet homme de trente-sept ans ! Pendant un moment, elle eut positivement envie de bouder ; puis elle revint à de meilleurs sentiments.

— C’est tout ce que vous savez à son sujet ? demanda la comtesse après un moment de silence.

— Mais oui, comtesse… Il y a longtemps que je l’ai perdu de vue… J’ai été bien surprise de le voir entrer avec vous dans la chambre de ces demoiselles…

Justine prononça ces derniers mots lentement, avec une sorte d’hésitation si bien jouée, que la comtesse s’y laissa prendre et la regarda d’un air de condescendance, avec un sourire de bonne humeur très gracieux.

— Vous êtes intelligente, Justine Adamovna, dit-elle. J’aurai peut-être prochainement besoin de vous pour autre chose que pour surveiller ma maison de refuge. Vous étiez hier au soir chez ces demoiselles quand mes visiteurs sont venus ?

— Oui, comtesse.

— Mon fils était présent, je crois ?

Sur un signe affirmatif de Justine, la comtesse continua :

— M. Wachtel m’a dit, ce matin, que Dmitri avait eu quelque peine à s’endormir, et qu’il avait rêvé tout haut… Ne s’est-il rien passé d’extraordinaire pendant la soirée ?

Justine Adamovna garda un silence significatif et baissa les yeux d’un air embarrassé.

— Parlez, je le désire, dit la comtesse, accoutumée à agir en souveraine.

— Le jeune comte s’est permis quelques plaisanteries un peu vives à l’égard de miss Junior – la rusée protégée se garda bien de parler de son propre grief – et mademoiselle Bochet ayant pris son parti, il s’est un peu monté la tête. Cependant, conseillé par mademoiselle Zénaïde, il a fait des excuses, et tout est rentré dans l’ordre… Il ne s’est rien passé de plus, madame la comtesse.

— Enfin, murmura la comtesse entre ses dents d’un air décidé, cela ne durera plus bien longtemps.

— Je vous en supplie, madame la comtesse, s’écria la protégée d’un ton plein d’angoisse, ne laissez soupçonner à personne que je vous ai parlé de ceci !… Je l’ai fait par dévouement pour vous… et par soumission à vos ordres, car je ne sais comment il se fait que je ne puisse rien garder sur ma conscience lorsque vous me commandez de parler.

Le sourire bienveillant de la comtesse annonça à Justine qu’elle avait chatouillé le point sensible de son amour-propre : la soif de domination.

— Soyez tranquille, dit-elle en étendant la main d’un geste protecteur – plein de noblesse et de grâce – j’espère, d’ailleurs, que personne, chez moi, n’oserait vous molester pour avoir obéi à mes injonctions !

— Avez-vous quelques ordres à me communiquer relativement au refuge ? demanda Justine après avoir baisé pieusement la main protectrice.

— Au refuge ? non. Mais j’ai diverses courses que je vous prierai de faire pour moi.

La comtesse entra aussitôt dans le détail d’une foule d’œuvres pieuses : jamais on n’a connu tout le bien que cette femme orgueilleuse de son nom et de son rang avait fait parmi les pauvres de toutes les classes.

La protégée la quitta aussitôt pour se mettre en campagne ; elle prit un traîneau de louage pour la porter d’un bout à l’autre de Pétersbourg, et, tout en débattant le prix avec le cocher : – Bientôt, se dit-elle, je ferai mes visites de charité dans une bonne voiture, et non plus dans ce piteux véhicule.

Et elle partit, pleine de rêves d’avenir.

Depuis la veille, Zina cherchait le moyen de causer avec sa cousine et ne pouvait la trouver. Au moment où elle venait de communiquer avec elle, avant la promenade de l’après-midi, sa mère les fit appeler toutes deux. Se serrant la main, elles entrèrent dans le boudoir où la comtesse, tout à fait habillée, les attendait, assise dans son fauteuil.

— Dmitri a-t-il été sage, hier ? demanda la mère aussitôt après les formalités usuelles.

— Oui, maman, répondit Zina, qui sentit l’odeur de la poudre : un peu nerveux seulement.

— Ah ! des nerfs ! Très bien. Et la cause de ces nerfs ?

— Miss Junior l’a contrarié ; ils se sont un peu querellés… mais mon frère lui a demandé pardon bien gentiment.

— Je n’aime pas ces scènes continuelles. Si votre frère ne se sentait pas soutenu, il ne se permettrait pas ces querelles inconvenantes.

— Nous ne le soutenons pas, maman, dit vivement Zina. N’est-ce pas, Lissa, que nous lui avons dit de demander pardon ? D’ailleurs, il n’avait pas grand tort…

— Vous n’êtes pas juge, je suppose, des torts de votre frère envers votre gouvernante, dit la comtesse d’un ton sec. Ce que je veux, c’est que pareille circonstance ne se présente plus. Un enfant qu’on soutient dans ses impertinences ne peut que devenir de plus en plus acariâtre. Je serai obligée de couper court à ces soirées si votre frère y apprend à mépriser miss Junior, que j’estime et que je considère comme une personne tout à fait distinguée.

— Bien, maman, répondit Zina, qui sentit le soufflet sur la joue de mademoiselle Bochet.

Lissa, muette, les yeux pleins de larmes, ne disait rien…

— Vous m’avez entendue, Vassilissa ? dit la comtesse en se tournant vers elle.

— Oui, ma tante.

— Tâchez d’en faire votre profit, alors. Je voulais vous dire aussi, Vassilissa, que vous voilà présentée dans le monde. De temps à autre, je vous ferai venir près de moi quand j’aurai des visiteurs. Cela vous formera.

— Et moi, maman ? dit Zina, qui prévoyait d’ennuyeuses soirées en l’absence de son amie.

— Vous resterez chez vous, ma fille, jusqu’à ce que je vous fasse appeler, dit la comtesse d’un ton sec. Allez étudier, mademoiselle : vous avez encore beaucoup à apprendre.

Les deux cousines sortirent le cœur gros et prirent, comme d’habitude, le chemin le plus long pour retourner chez elles.

— Je ne sais pas ce qu’a maman, dit Zina en refoulant de son point fermé les larmes de ses yeux, on dirait que tous les jours elle devient moins bonne ! As-tu remarqué qu’elle n’a pas nommé mademoiselle Bochet ? C’est à son adresse, le paquet que nous avons reçu. Nous ne lui en dirons rien, n’est-ce pas ?

— Non, répondit Lissa, il ne faut pas lui faire de peine.

— C’est Justine qui nous a vendues ! je la déteste, dit Zina d’un ton convaincu. Ce monsieur d’hier, reprit-elle, c’est un promis pour toi, tu sais !… Ce qui m’étonne, c’est que maman ne t’ait rien dit.

— Il faut bien m’accoutumer peu à peu ! répliqua Lissa d’un ton ironique qui ne lui était pas habituel.

Zina la regarda, un peu surprise.

— Il ne te plaît pas ? lui dit-elle tout bas.

— Il me fait horreur, avec sa voix mielleuse et ses grands saluts.

— Mais si maman veut que tu l’épouses ?

— Je ne l’épouserai pas ! dit Vassilissa, qui rougit soudain, et dont les yeux bleus lancèrent un éclair.

— C’est bien ! tu es un vieux brave, toi ! une vieille moustache grise ! s’écria Zina en sautant au cou de sa cousine.

— Chut ! fit-elle en posant un doigt sur ses lèvres ; et, de l’air le plus posé, elle ouvrit la porte de sa chambre.

Cinq jours après cette scène, M. Tchoudessof se fit annoncer chez la comtesse vers huit heures du soir. À ce nom, Zina, dans la salle d’étude, regarda Lissa, qui pâlit. Dmitri fit sournoisement de l’œil le tour de tous les visages, et, retournant les cartes de sa patience :

— Dix de cœur, dit-il, valet de cœur, dame de cœur, roi de cœur ! Mariage !

— Madame la comtesse prie mademoiselle Vassilissa de passer chez elle, dit un domestique sur le seuil.

Vassilissa se leva lentement, déposa sa broderie et se dirigea vers la porte. Tous les yeux la saluaient avec des expressions bien diverses. Seule, Justine piquait régulièrement son aiguille dans la grosse toile de ses chemises de pauvre.

Arrivée sur le seuil, la jeune fille tourna la tête avant de disparaître, et vit tous ces yeux qui la regardaient. Ceux de Zina, pleins d’angoisse, lui firent peine ; elle sourit, d’un faible sourire, et entra chez sa tante.

— Voici monsieur Tchoudessof, qui désire connaître notre campagne de Koumiassine, ma chère Lissa, dit la comtesse avec cette grâce incomparable qu’elle apportait, quand il lui plaisait, aux relations de la vie sociale. Vous qui aimez, je crois, ce lieu champêtre plus que nous tous ensemble, décrivez-nous-en les beautés.

Elle indiquait à Vassilissa une place sur le canapé. La jeune fille s’assit, pour la première fois de sa vie, à cette place d’honneur. Elle gardait le silence. Tchoudessof rompit la glace :

— Est-il vrai, mademoiselle, lui dit-il en français, d’une voix suave, que vous préfériez les champs à la ville ?

Lissa, sous l’œil scrutateur de sa tante, murmura une courte réponse.

Tchoudessof avait beaucoup cultivé la langue française depuis l’époque de ses jeunes amours. Il s’était aperçu qu’au Sénat, un employé qui parle bien le français a tout espoir de se faire apprécier par ses chefs. Il employa les phrases les plus mélodieuses, les accents les plus persuasifs, pour induire Lissa en conversation ; mais il avait grand-peine à obtenir autre chose que des monosyllabes. La comtesse, croyant que c’était au respect qu’elle inspirait à sa pupille qu’était due cette timidité extraordinaire, sortit du boudoir et passa un moment dans la salle d’étude.

Pour la première fois de sa vie, Lissa se trouvait seule avec un inconnu. Les portes étaient ouvertes, les domestiques allaient et venaient dans les pièces voisines ; elle prit du courage, et au moment où, pour la vingtième fois, Tchoudessof lui adressait une question banale, elle leva sur lui ses grands yeux bleus, pleins de hauteur et de malice à la fois :

— Oui, monsieur, lui dit-elle, j’aime le monde. On y rencontre, il est vrai, des gens qui vous déplaisent, mais on en trouve aussi de fort sympathiques.

— Puis-je espérer, mademoiselle, dit Tchoudessof en se penchant d’un air tout à fait tendre, que vous me compterez au nombre de ces derniers ?

— Je n’en sais rien, monsieur, répondit froidement Vassilissa en se reculant un peu ; j’ai toujours entendu dire que les gens sympathiques étaient délicats, discrets et scrupuleux… Je n’ai pas encore l’honneur de vous connaître.

— En un mot, pour vous plaire, dit Tchoudessof un peu piqué, il faut faire ses preuves ?

— Je ne sais pas, monsieur, s’il est question de me plaire à moi ; mais il me semble que, pour plaire à qui que ce soit, il faut faire en effet ses preuves. Un chien même n’accorde sa confiance qu’à celui qui l’a méritée.

— Elle a de l’esprit, pensa Tchoudessof. C’est une conquête à faire, et non pas seulement une petite fille à épouser. Eh bien ! tant mieux ! ce ne sera que plus amusant !

Il se remit à marivauder, mais la comtesse rentra, et Lissa redevint muette.

Au bout d’une demi-heure, Lissa fut renvoyée dans ses pénates.

— Elle n’est pas dégourdie encore, dit la comtesse à Tchoudessof, elle est très jeune et ne sait guère causer qu’avec des jeunes filles de son âge.

— Je vous demande pardon, madame, dit Tchoudessof avec une légère nuance de fatuité ; pendant le court instant que nous sommes restés seuls, mademoiselle Vassilissa a fait preuve de beaucoup d’esprit et même de sagacité.

— Vraiment ? C’est alors que ma présence l’effarouche. Eh bien, cher monsieur, venez dîner lundi, vous aurez occasion de faire votre cour à ma nièce. Je ne lui parlerai pas de vos intentions d’ici là. C’est à vous de vous faire apprécier.

Tchoudessof, ravi, prit congé de la comtesse et retourna chez lui dans des intentions tout à fait conquérantes.

Lissa, de son côté, en rentrant dans la salle d’étude, fut accueillie par ce silence plein de questions muettes qui accompagne presque toujours les situations embarrassantes. Elle revint s’asseoir à sa place d’un pas léger et sans souci.

— Tiens ! dit-elle, Dmitri est allé se coucher ?

— Il est neuf heures passées, mademoiselle, dit Justine à demi-voix : le temps vous paraît court aujourd’hui.

— Il me paraît long, au contraire, mademoiselle Justine ; j’allais vous demander si mon pauvre cousin avait encore eu le malheur de vous déplaire, pour qu’on l’ait envoyé au lit avant l’heure.

Mademoiselle Bochet réprima un sourire ; miss Junior prit un air plus morose que jamais ; quant à Justine, décidée à ne pas comprendre, elle étira sur la table sa vilaine chemise de toile de chanvre, de l’air placide et satisfait d’une jeune mère qui contemple sa layette.

La séance fut bientôt levée. Quand les deux cousines furent couchées :

— Eh bien ! dit Zina tout bas, ton promis te plaît-il davantage ?

— Sois tranquille ; je lui ai donné sur le nez. S’il y revient, c’est qu’il n’aura pas de cœur.

Zina bondit de joie dans son lit.

— Mon Dieu ! mademoiselle, dit miss Junior de son paravent, est-ce que vous n’avez pas assez de la journée pour gambader et bavarder… que vous parlez toute la nuit ?

— Nous, parler ! miss Junior, vous rêvez ! dit Zina d’une voix paresseuse ; vous m’avez réveillée ! je dormais déjà. Je vais avoir bien de la peine à me rendormir !

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