‹ Les KoumiassineChapitre 18 sur 59 · Chapitre 18 Dmitri donne un soufflet à mademoiselle Justine.

Chapitre 18 Dmitri donne un soufflet à mademoiselle Justine.

Le lendemain, la comtesse annonça aux jeunes filles que mademoiselle Bochet les quittait ; elle ne dit pas le motif de ce départ. C’était ce qu’elle appelait préparer sa nièce à l’idée du mariage : le travail qui se ferait tout seul dans la tête de Vassilissa était, à son avis, meilleur que toutes les précautions oratoires et que les discours les mieux préparés. En théorie, elle avait peut-être raison, mais la pratique lui réservait une surprise.

À l’heure de la promenade, miss Junior fut désignée pour emmener les deux demoiselles au Jardin d’été. L’Anglaise était loin de triompher, comme le supposait Zina, qui ne l’avait jamais tant détestée. Elle éprouvait au contraire un grand embarras à voir partir son ancienne rivale ; sa nature un peu aigrie, mais honnête et scrupuleuse, lui faisait envisager toute délation comme un acte monstrueux, et, tout en se sentant parfaitement innocente, elle craignait, que mademoiselle Bochet ne lui imputât une disgrâce dont elle connaissait bien le véritable auteur. Avant de sortir, miss Junior, en présence des deux jeunes filles, se dirigea vers mademoiselle Bochet, fort occupée à ranger sa malle.

J’espère, mademoiselle, lui dit-elle avec hésitation, que vous avez oublié les petites piques qui ont pu avoir lieu entre nous, et que vous êtes parfaitement convaincue que je ne suis pour rien dans les circonstances qui vous éloignent de cette maison ?

La Suissesse se hâta de répondre et rassura complètement son ancienne rivale, qui pouvait d’un moment à l’autre devenir sa compagne d’infortune.

— Il y a ici, miss Junior, quelqu’un de plus fort que vous et que moi, quelqu’un qui, je le crains, sera bientôt maître de la maison…

Elle se tut. Une poignée de main énergique lui prouva qu’elle avait été comprise.

En ce moment Justine entra pour annoncer que la voiture était attelée. Elle assumait volontiers bien des petits devoirs comme celui-là, de ceux qui lui permettaient d’entrer à l’improviste partout où elle n’était pas attendue. Mais, pour cette fois, elle n’apprit pas grand-chose.

Le soir, après le dîner, Dmitri vint, comme toujours, passer la soirée avec les jeunes filles. Par une sorte d’entente tacite, personne ne lui avait parlé du départ prochain de sa bonne amie. Il jouait et gambadait comme d’ordinaire, et mademoiselle Bochet se prêtait à ses jeux avec plus de bonne grâce encore que d’habitude, lorsque Justine Adamovna entra dans la chambre avec son ouvrage. Elle marchait tout doucement comme un chat qui a rentré ses griffes.

— Je ne sais pas comment elle s’y prend, disait Wachtel, qui ne l’aimait guère ; jamais je ne lui ai vu de bottines qui craquent !

L’arrivée de cette sage demoiselle tempéra la gaieté du petit garçon ; personne n’était gai, d’ailleurs ; les deux cousines avaient grand-peine à faire bonne contenance.

Justine s’assit tout doucement : les chaises qu’elle prenait ne faisaient pas de bruit sur le parquet. Au bout d’un instant :

— Vous êtes tout triste, monsieur Dmitri, dit-elle, mais ce n’est pas pour toujours que mademoiselle Bochet s’en va. Madame votre mère m’a chargée de l’inviter pour dimanche.

— Bochet s’en va ? dit Dmitri devenu tout pâle.

Il sauta à bas de sa chaise et appuya ses deux petits poings fermés sur la table.

— Comment, mesdames, vous aviez caché à cet enfant ?… J’en suis désolée, je ne pouvais pas prévoir… C’était si simple. Il n’y a pas là de mystère, je suppose !

Ces phrases se suivirent sans interruption, ponctuées seulement par un haussement de sourcils de plus en plus étonné.

— Bochet s’en va ? répéta le petit garçon avec une expression de menace, en regardant la protégée.

— Je m’en vais, mon enfant, dit mademoiselle Bochet en essayant de le prendre dans ses bras, mais je reviendrai… Vous voyez bien que je reviendrai dimanche.

— Pour tout à fait ? demanda Dmitri, ses poings fermés toujours posés sur la table.

— Non, pas pour tout à fait : je viendrai dîner ; nous jouerons ensemble.

— Alors, vous vous en allez ? Maman vous renvoie.

La chose était si nette que personne ne trouva de réponse.

— Maman vous renvoie parce que vous m’aimez… Elle dit que vous me gâtez… Et c’est parce que vous lui avez fait des rapports, vous ! dit-il, les dents serrées, en se tournant vers la placide Justine.

— Moi, monsieur Dmitri ?

— Oui, vous !… C’est depuis que vous venez ici le soir que tout va de travers, que maman nous gronde ! C’est vous !… Je vous déteste !

— Dmitri ! Dmitri ! s’écria mademoiselle Bochet tremblante, car la comtesse, qui s’habillait pour aller en soirée, pouvait tout entendre de son cabinet de toilette, si les portes étaient ouvertes.

— Oui, je la déteste !

Il chercha un mot nouveau pour lui, et, l’ayant trouvé dans sa mémoire, il s’appliqua avec une énergie virile à la protégée de sa mère.

— Je la méprise ! dit-il en se croisant les bras d’un air hautain.

La protégée rougit sous l’affront ; ce petit garçon, que tout le monde essayait vainement de calmer, exprimait visiblement les sentiments de l’assistance.

— Vous n’êtes qu’un enfant, monsieur Dmitri, et vous ne savez pas ce que veut dire le mot que vous avez employé ; – sans cela, bien certainement, vous ne vous seriez pas permis…

— Si ! je sais ce que mépriser veut dire ! Je le sais ! cria l’enfant en frappant du pied.

— Je suis persuadée que non, et c’est pour cela que je vous pardonne.

— Me pardonner, à moi ? dit l’enfant blême de rage. Vous, une protégée, pardonner à un comte Koumiassine !

— Vous êtes un comte Koumiassine, mais vous êtes aussi un petit garçon très impoli. Cependant, je vous le répète, je ne vous en veux pas, parce que vous ne savez pas ce que mépriser veut dire…

L’enfant regarda d’un air de défi la protégée, dont les mains tremblaient sur son ouvrage. Il fit deux pas en avant, et, du plat de sa petite main ouverte, il lui appliqua un soufflet sur la joue.

Un cri général s’éleva, et Dmitri fut enlevé dans les bras de sa sœur.

La comtesse, qui sortait de son appartement en mettant ses gants, s’approcha du groupe :

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle, toutes les fois que cet enfant vient ici, ce sont des cris à fendre la tête.

— C’est moi qui ai donné un soufflet à Justine, cria Dmitri, malgré les efforts surhumains de sa cousine, qui lui mettait la main sur la bouche.

— Un soufflet ? dans ma maison ! s’écria la comtesse véritablement outrée ; c’est impossible ! Est-ce vrai, Justine ?

— C’est vrai, madame la comtesse, répliqua la protégée humblement, mais M. le comte n’est pas responsable… à son âge…

La comtesse sonna vivement.

— Emportez mon fils dans sa chambre, dit-elle au domestique qui parut, et dites à M. Wachtel qu’il le fasse coucher immédiatement. Dmitri, demandez pardon à mademoiselle Justine, que vous avez offensé.

— Jamais ! dit le petit garçon. Vous êtes ma mère, et je vous demanderai pardon, si vous voulez, d’avoir fait une chose qui vous déplaît, mais je ne demanderai jamais pardon à cette méprisable…

— Emportez le jeune comte, dit la comtesse au domestique.

— Ce n’est pas la peine, maman ; j’irai tout seul, répondit l’enfant en écartant doucement de la main le domestique prêt à obéir.

Il s’inclina profondément devant sa mère, et un second salut à ses cousines, et pendant que les assistants, pétrifiés de sa conduite, ne pensaient pas à l’en empêcher, il étreignit les jupes de mademoiselle Bochet dans ses petits bras, embrassa au hasard ce qui tombait sous ses lèvres et se retira d’un pas tranquille.

— Enfin, dit la comtesse d’une voix brève, c’est la dernière fois, j’espère ! Bonsoir, mesdemoiselles.

Elle sortit en traînant derrière elle la longue queue de sa robe de velours. Dix minutes après que le roulement de la voiture se fut éteint, mademoiselle Bochet quittait la maison.

Dmitri ne fut pas malade : la commotion nerveuse qu’il avait éprouvée avait été fort amoindrie par l’essor de sa colère. Mais à partir de ce moment, toutes les fois que ses yeux rencontrèrent ceux de Justine Adamovna, ce fut pour lui lancer à la face le même regard qui avait accompagné le soufflet.

L’histoire de ce soufflet courut toute la maison, et, chose bien singulière, à l’exception de la comtesse, chacun s’en réjouit plus ou moins. Dmitri, mandé par sa mère dès le matin du jour suivant, ne voulut jamais consentir à faire des excuses. Enfin la comtesse, voyant qu’elle ne vaincrait pas la ténacité de cet enfant – qui lui ressemblait fortement par ce côté de son caractère, – se décida à lui donner à choisir entre une très forte punition et le pardon complet sous la condition d’excuses à la protégée.

— Pouvez-vous penser, maman, dit l’intraitable petit garçon, que j’hésite un seul instant ? Je serai non pas deux mois, mais un an, si vous voulez, privé de dessert et de friandises, plutôt que de faire ce qui ne serait pas bien.

— Comment… ce qui ne serait pas bien ? À votre avis, c’est donc mal de témoigner du regret pour une faute commise ?

— C’est mal de témoigner un regret qu’on n’éprouve pas.

— Vous n’éprouvez pas de regret d’avoir mal fait ?

— Je n’ai pas mal fait, maman. Je recommencerais tout de suite, si je ne craignais de vous déplaire.

Le petit garçon fut dépêché avec une verte leçon de morale.

La comtesse, quelques jours après, dit en riant à madame Souftsof :

— Je ne sais vraiment pas où ce petit garçon va pêcher ses raisonnements ! Il a failli me réduire au silence ! Et il est entêté !… C’est bien mon fils, ajouta-t-elle avec orgueil.

— Il est trop avancé pour son âge, répondit l’amie. À votre place, je chercherais à lui épargner les émotions, et je ne le pousserais pas beaucoup dans ses études.

— Oh ! M. Wachtel s’entend très bien à l’instruire sans le fatiguer, répondit la comtesse ; et puis, mademoiselle Bochet n’étant plus là, son caractère va redevenir ce qu’il était auparavant.

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