‹ Les KoumiassineChapitre 19 sur 59 · Chapitre 19 Tchoudessof ne triomphe pas sur toute la ligne.

Chapitre 19 Tchoudessof ne triomphe pas sur toute la ligne.

La comtesse avait bien autre chose en tête que d’étudier la santé de Dmitri. Il s’agissait de soumettre à Vassilissa elle-même la demande en mariage de son prétendant.
Ne doutant pas une seule minute du succès de cette heureuse démarche, elle voulut lui donner une certaine solennité. Après le dîner du mercredi, Vassilissa, qui avait reçu l’ordre de revêtir une robe blanche avant de se mettre à table, fut conviée à passer dans le boudoir de sa tante.

Ce n’était pas chose commode, pour une fille de dix-sept ans et demi, que d’entrer et de s’asseoir sans embarras au milieu de ce cénacle : Vassilissa, dont le cœur battait si fort qu’il lui en faisait mal, vint à bout de trouver sa place sans marcher sur les pieds de personne ; mais elle n’y voyait pas devant elle. Un très court moment de silence, qui suivit son entrée, lui permit de se reconnaître, et elle s’arma intérieurement pour la lutte.

Pendant ce temps, Zina, à genoux dans sa chambre devant les images, priait de toutes ses forces, en se mettant ses mains sur les oreilles pour mieux s’absorber.

M. Tchoudessof, voyant tous les yeux, excepté ceux de la jeune fille, se tourner vers lui, se leva avec grâce, et de sa voix la plus suave s’adressa à madame Gorof :

— Madame, lui dit-il en français (c’était bien plus élégant qu’en russe), avec l’autorisation de madame la comtesse ici présente, à qui vous avez concédé vos droits sur mademoiselle votre fille, je viens vous demander l’honneur d’entrer dans votre famille, avec la main de mademoiselle Vassilissa Gorof.

Les yeux de madame Gorof se remplirent de larmes, d’abord parce que c’était un moment très pathétique, et ensuite parce qu’il fallait l’autorisation de la comtesse pour lui demander sa fille, – ce qui était vraiment un peu fort.

— Monsieur, répondit-elle en portant son mouchoir à ses yeux, le cœur d’une mère ne peut pas mettre d’obstacle au bonheur de son enfant… Si ma fille a du penchant pour vous, je ratifierai son choix de bon cœur.

Son français ne valait pas tout à fait celui de Tchoudessof, mais, pour une personne qui en avait perdu l’habitude, ce n’était vraiment pas mal. Tchoudessof salua. La comtesse fut piquée à son tour ; il n’était pas question d’elle dans la réponse ; mais madame Gorof avait toujours manqué d’usage !

— Puisque j’ai déjà eu le bonheur de voir mes intentions accueillies par madame la comtesse, reprit Tchoudessof en faisant un demi-tour, ponctué par une inclination de tête au fauteuil de la maîtresse du logis, c’est à mademoiselle Vassilissa elle-même que j’adresserai ma demande directe… Mademoiselle, continua-t-il d’une voix caressante, je possède environ cinq mille roubles de revenu annuel, je suis privé des douceurs de la famille, ayant perdu tous ceux qui m’étaient chers : j’ose vous demander de partager ma vie. Je serai heureux de passer le reste de mes jours à mériter votre affection par la preuve constante de celle que m’ont inspirée vos charmes et vos mérites.

— Répondez, Vassilissa, fit la comtesse, qui avait trouvé la phrase trop longue.

Vassilissa se leva ; la pâleur de son visage ne se détachait presque pas de la blancheur de sa robe ; elle leva ses yeux bleus sur la comtesse, puis sur Tchoudessof, et s’adressant à celui-ci :

— Je vous remercie, monsieur, de l’honneur que vous voulez me faire…

Elle s’arrêta.

— Eh bien ? dit la comtesse d’un air encourageant.

Vassilissa reprit longuement haleine.

— Mais je refuse… dit-elle d’une voix nette.

Et elle s’assit.

Tchoudessof, extrêmement vexé, était resté seul debout au milieu du salon. Il regarda autour de lui et prit le parti de s’asseoir.

— Je crois, ma nièce, dit la comtesse avec hauteur, que vous n’avez pas compris ce que monsieur vous a dit. Mon consentement lui est acquis, je désire ce mariage, votre mère se range à mon avis, l’union est fort convenable, au-dessus même de ce que vous pouvez espérer… Voulez-vous répondre une seconde fois ?

— Je refuse, ma tante, dit Vassilissa sans se lever.

— Pourquoi ? dit la comtesse, qui rougit brusquement.

— Parce que vous m’avez dit, quand nous revenions de la campagne, qu’il fallait aimer et respecter son mari : je n’aime pas monsieur.

La vieille parente ouvrit les yeux très grands. Ceci était un dénouement bien imprévu pour une demande en mariage si officiellement annoncée. Qui eût pu prévoir chose semblable ?

— Quand j’ai parlé d’aimer, répliqua la comtesse, je n’ai pas fait allusion aux passions qu’on trouve dans les romans.

Ici Tchoudessof lança à Vassilissa un regard langoureux, chargé de lui apprendre que lui, au moins, brûlait pour elle des flammes qu’on voit dans les romans, toujours coupables de tout le mal.

— J’ai voulu, continua la comtesse, parler de l’affection honnête et sincère que l’on éprouve pour un homme de bien ; une sorte d’amitié qui fait que l’on sera bien aise de passer sa vie avec un compagnon sûr et agréable.

— Je n’éprouve rien de semblable pour monsieur.

La comtesse n’avait jamais vu personne lui résister, sauf peut-être Dmitri, son enfant gâté. Il ne pouvait pas lui entrer dans l’esprit que le refus de Vassilissa fût autre chose qu’une boutade sans conséquence. Elle essaya de tourner la chose en plaisanterie.

— Cela viendra ! dit-elle avec un sourire engageant. Vous avez voulu cueillir le fruit avant qu’il fût mûr ! continua-t-elle en s’adressant à Tchoudessof. Force vous sera d’attendre que cette fillette voie un peu plus clair dans son cœur. En attendant, je vous autorise à vous regarder comme son prétendu. À mesure qu’elle vous connaîtra mieux, elle s’attachera à vous comme vous le méritez.

— Est-il vrai, mademoiselle, dit Tchoudessof avec âme… puis-je espérer qu’un jour ?…

— Non, monsieur, dit Vassilissa d’une voix claire : je ne vous aime pas, et de mon plein gré je ne serai jamais votre femme.

— J’ai donc eu le malheur de vous déplaire ?

Vassilissa fit un signe de tête affirmatif.

— Un autre plus heureux, peut-être ?…

Vassilissa rougit à cette supposition nouvelle, mais elle répondit sans embarras :

— Non, monsieur, ni vous ni un autre.

— Mais alors, pourquoi cette assurance que jamais vous ne consentirez ?…

— Parce que je devrai jurer devant Dieu d’aimer toute ma vie et de n’aimer que mon mari.

— Eh bien ?

— Eh bien, je ne puis pas jurer de vous aimer, ni de n’aimer que vous ; si, une fois mariée, j’allais rencontrer celui que j’aimerai ?

Tout le sang de la jeune fille lui monta aux joues comme elle prononçait ces dernières paroles, et elle se leva. Droite, les yeux baissés, rose comme un matin de mai, elle semblait l’image de la pudeur. Tchoudessof éprouva un moment de véritable passion – si ce nom peut s’appliquer à ce qu’il ressentit.

— Ah ! s’écria-t-il avec feu, à force d’amour, je finirai par vous convaincre !

— Laissez donc, monsieur Tchoudessof, dit la comtesse en se levant à son tour ; c’est un caprice de petite fille qu’il faut punir et non flatter. Je vous autorise à vous considérer dorénavant comme le fiancé de ma nièce. Je lui parlerai raison.

Tout le monde s’était levé.

— Ma cousine, hasarda timidement madame Gorof, si monsieur ne plaît pas à Lissa, peut-être vaudrait-il mieux…

— J’ai eu jusqu’ici toutes les peines de l’éducation de ma nièce, répondit la comtesse avec hauteur ; vous trouverez bon que je continue à m’occuper de son bonheur. Je connais son caractère mieux que vous, ajouta-t-elle d’un ton radouci.

Vassilissa rentra chez elle. Zina courut à sa rencontre. Miss Junior elle-même attendait, la tête levée.

— Eh bien ? murmura Zina toute palpitante.

— J’ai refusé… dit Lissa, tombant épuisée sur une chaise.

Miss Junior lui fit respirer son flacon de sels, et la sensation désagréable que procure cette sorte de réconfortant ranima bientôt la pauvre jeune fille.

— Et ma mère, qu’a-t-elle dit ? fit Zina.

— Elle n’a pas dit grand-chose. Ce sera pour demain.

— Et elle l’a congédié ?

— Non pas : il est autorisé à me faire sa cour.

Miss Junior leva les bras et les yeux au ciel. Mademoiselle Justine, qu’on n’avait ni vue ni entendue jusque-là, se glissa dans la salle d’étude.

— Votre maman désire vous dire bonsoir, dit-elle à Vassilissa.

Madame Gorof la suivait de près. Elle serra sa fille dans ses bras, la bénit et l’embrassa en lui glissant un petit mot à l’oreille. Elle sortit sur-le-champ et Justine l’accompagna jusqu’à l’antichambre.

La soirée s’acheva sans autre incident.

Les jeunes filles se couchèrent en silence, contre leur coutume. Miss Junior témoigna à Vassilissa plus d’amitié qu’elle ne l’avait encore fait, mais sans une allusion au sujet qui intéressait tout le monde.

Zina, déjà couchée, sauta à bas de son lit pour venir embrasser la cousine. Les deux jeune filles restèrent un moment étroitement serrées, puis se séparèrent sans mot dire, et le sommeil détendit bientôt leurs nerfs fatigués.

q

Page 1