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Chapitre 20 Un bal de fiançailles.

Le lendemain, Vassilissa était à peine habillée, lorsqu’elle reçut l’ordre de comparoir devant sa tante. Elle s’approcha, comme d’habitude, pour baiser sa main ; mais la comtesse, sans se laisser toucher par elle, lui fit signe de s’asseoir.

— Votre conduite d’hier n’a pas de nom, mademoiselle ! lui dit sa bienfaitrice avec le calme de l’indignation concentrée. Vous m’avez induite en erreur en acceptant les hommages de M. Tchoudessof, et au moment où, par vos coquetteries, vous l’avez amené à vous demander votre main, vous faites l’esclandre d’un refus public ! Vous devriez rougir de votre conduite.

Vassilissa rougissait en effet de toutes ses forces ; mais la comtesse, qui avait coutume de parler sans regarder ceux qu’elle grondait, ne s’en aperçut pas.

L’accusation de coquetterie était un peu méritée, et la jeune fille sentait bien que là était le point faible de sa défense. Cependant, comme l’audace grandit en proportion du péril quand on lutte pour sa vie, elle se promit de ne céder sur aucun point et attendit la reprise des hostilités.

— Pourquoi avez-vous refusé cet honnête homme, qui a la faiblesse de s’être attaché à vous ? Répondez ! dit la comtesse en levant les yeux, cette fois.

— Je n’ai pas d’autre raison, ma tante, que celle que je vous ai donnée hier : je ne l’aime pas.

— Et c’est après six semaines de coquetteries indignes que vous vous en apercevez ?

— Ma tante, je ne savais pas que j’étais coquette… fit la jeune rusée en baissant les yeux. J’ai essayé de l’aimer, voilà tout, et je n’ai pas pu.

— Comment, vous avez essayé de l’aimer, à présent ?

La comtesse était désorientée et ne savait plus très bien distinguer ce qu’il eût fallu défendre de ce qu’elle avait dû permettre.

— Oui, ma tante ; vous m’avez dit, en venant à Pétersbourg qu’il fallait aimer son mari… J’ai bien vu que vous me destiniez M. Tchoudessof…

— À quoi avez-vous vu cela, mademoiselle ?

— À ce que vous avez été très aimable avec lui, ma tante… un homme que vous ne connaissiez pas auparavant ; et puis, dès le premier jour, vous l’avez amené dans notre salle d’étude.

La comtesse, dépitée, chercha une échappatoire et n’en trouva point.

— Eh bien ! mademoiselle, puisque vous êtes si savante et que vous avez déjà tâché de l’aimer, tâchez encore.

— Je ne puis pas, ma tante.

— C’est ce que nous verrons !… Je veux ce mariage, entendez-vous… Je le veux.

Vassilissa baissa la tête et ne répondit pas.

— Je le veux ! cria la comtesse qui s’oublia complètement devant cet air de résistance.

Sa nièce ne disait mot ; elle la prit par le bras et la secouant rudement :

— Je le veux ! dit-elle. M’avez-vous comprise ?

— Oui, madame.

— Vous obéirez ?

— Non, ma tante, dit courageusement l’orpheline en regardant la comtesse en face.

La comtesse eut un moment l’idée de broyer sur le parquet, sous ses bottines, la frêle enfant qui lui résistait ainsi. C’était la première fois de sa vie qu’elle avait affaire à la résistance ouverte, avouée, sans concessions. Elle se retint à grand-peine.

— Vous obéirez pourtant ! dit-elle. À dater d’aujourd’hui, vous quittez la chambre que vous avez partagée avec ma fille. Vous pervertiriez aussi cette enfant par vos exemples de rébellion. Vous habiterez la chambre de Justine Adamovna.

Les yeux de l’orpheline, qui s’étaient remplis de larmes à l’idée de quitter Zina, se séchèrent brusquement à cette mention de la protégée.

— Vous m’entendez ?

— Oui, ma tante.

— Vous allez y monter immédiatement. On y portera vos effets. Toutes les après-midi, à quatre heures, vous descendrez ici, et M. Tchoudessof viendra vous faire sa cour avant le dîner. Ce soir, j’annonce vos fiançailles à la société qui se réunit chez nous – c’était un jeudi – et vous ouvrirez le bal avec votre fiancé, que j’invite pour la première fois à mes soirées. On va commencer immédiatement votre trousseau, et vous vous marierez le dimanche de Quasimodo. Vous m’entendez ?

— Je vous entends, ma tante ; mais je ne me marierai pas.

— Il y a loin d’ici là ! dit la comtesse avec un rire sarcastique. Vous avez le temps de changer d’avis.

Vassilissa garda le silence. Ceci était plus tort que ce qu’elle avait prévu.

— Votre fiancé vous apportera ce soir son cadeau de fiançailles. Vous le porterez pour entrer au bal. On vous félicitera ; vous répondrez comme il convient. Si vous faites un esclandre, si vous me contredisez sur un seul point, je vous fais enfermer au couvent, et vous n’en sortirez pas. Les filles telles que vous sont rares, Dieu merci, mais on en vient à bout cependant ! Allez.

Vassilissa se retira navrée. La séparation d’avec Zina était ce qui lui coûtait le plus. Le couvent était loin – et puis c’était un peu comme le diable, dont on parle toujours et qu’on ne voit jamais ; – mais l’absence de Zina et la présence de Justine à la fois, c’était trop !

Elle monta à la chambre de la protégée, où l’on avait déjà porté son lit et quelques effets. Justine, fort aimable, la reçut avec mille tendresses.

— Je ne vous aurai pas longtemps pour compagne, lui dit-elle avec grâce ; la comtesse a fait venir son tapissier ce matin, et l’on vous a commandé une jolie chambre bleue pour votre appartement de nouvelle mariée. Le salon sera rouge. L’appartement est loué au coin de la Galernaïa.

Vassilissa ne l’écoutait plus. Une chambre bleue !… Et le prince qui lui en avait préparé une si belle, qu’elle faisait pâlir les contes de fées !

Justine s’aperçut du peu de succès de son éloquence et la laissa à ses méditations.

La journée s’écoula. Le déjeuner de Lissa lui fut servi en haut ; elle ne sortit point au moment de la promenade. À peine entendit-elle, à deux heures, le bruit de la voiture qui emmenait miss Junior et son élève.

Avant le dîner, sa femme de chambre vint la coiffer et lui apprit que Zina avait beaucoup pleuré, que pour cette raison elle n’avait pas travaillé et qu’elle était allée chez un bijoutier choisir une parure que sa mère voulait lui faire offrir à la fiancée.

— On va vous donner beaucoup de belles choses, mademoiselle, disait la femme de chambre.

Quand elle eut mis la dernière main à la coiffure et posé le bouquet de jasmins blancs que la comtesse avait envoyé exprès :

— Vous dînerez avec votre robe de ville, mademoiselle, lui dit cette fille peu intelligente mais dévouée ; après le dîner, nous remonterons et on vous mettra une belle robe neuve, qu’on vous a apportée tantôt.

Ainsi, tout était préparé de longue main pour cette fête de fiançailles, tout, excepté la fiancée, qu’on avait négligé de consulter !

Vassilissa parut au dîner avec sa robe de laine.

— Ma cousine Lissa, lui dit Dmitri en s’approchant d’elle au moment où on se levait, tu es donc en pénitence ?

Et il regarda d’un œil furibond Justine qui s’approchait, et qui, fidèle garde du corps, emmena Lissa en haut sans lui avoir permis d’échanger un mot avec sa cousine.

Quand la jeune fille fut parée, la comtesse la fit appeler dans son boudoir. Il pouvait être neuf heures ; les soirées de la maison Koumiassine ne devant jamais dépasser une heure du matin, on y venait plus tôt qu’on ne se rend d’ordinaire à ces sortes de réunions. On arrivait déjà, et les instruments de musique s’accordaient de la façon discordante qui, paraît-il, ne peut s’éviter. Zina, descendue avec sa gouvernante depuis quelque temps déjà, recevait les arrivants.

Tchoudessof, toujours irréprochable, était avec la comtesse. Des écrins ouverts sur la table jetaient leurs feux sous la lumière de la lampe. Jamais, aux yeux de sa fiancée, Tchoudessof n’avait paru aussi laid qu’à la lueur de ces diamants.

— Approches, ma nièce ; voici M. Tchoudessof qui vous offre le cadeau des fiançailles. J’espère que vos ridicules enfantillages sont finis et que vous allez vous montrer ce que vous êtes au fond, une bonne enfant, affectueuse et reconnaissante.

Vassilissa s’inclina sans répondre. Tchoudessof fit un pas vers elle, tenant à la main un écrin qui contenait un large bracelet d’or, orné d’un fermoir de rubis entouré de brillants.

Il offrit l’écrin à la jeune fille, qui resta immobile comme si elle n’avait pas entendu.

La comtesse prit le bracelet dans l’écrin, ouvrit le fermoir, saisit brutalement le bras de sa nièce et passa le bijou au poignet de Vassilissa. Le fermoir produisit un bruit sec.

— On me rive ma chaîne, pensa la fiancée, mais je saurai la briser, même si je ne peux réussir que par la mort.

La comtesse tendit alors à Tchoudessof le bras inerte qu’elle n’avait pas quitté :

— Baisez la main de votre fiancée, monsieur, dit-elle.

Tchoudessof, empressé, radieux, s’avança et prit la main qu’on lui offrait. Au moment de la porter à ses lèvres, il leva les yeux sur le visage de Lissa. Elle le regardait calmement ; ses beaux yeux bleus n’exprimaient ni colère ni dédain ; ils semblaient dire : – Voyons jusqu’où vous oserez aller !

Le fiancé, inquiet de ce regard énigmatique, était prêt à laisser retomber la main froide et morte qu’il tenait, lorsque la comtesse lui dit avec impatience :

— Eh bien ! est-ce que vous hésitez ?

L’employé du Sénat baisa respectueusement, du bout des lèvres, les doigts de Vassilissa et lâcha la main qui retomba, froissant le dessous de soie de la robe de bal.

— C’est bien, dit la comtesse. Voici, mon enfant, le cadeau que je vous offre, avec mes vœux pour votre bonheur.

C’était un médaillon assorti au bracelet. Tout en attachant au cou de sa nièce, toujours immobile et muette, le collier d’or qui soutenait ce médaillon, la tante ajouta :

— Vous reconnaîtrez bientôt, j’espère, que tout le monde ici vous aime et n’a en vue que votre bien.

Là-dessus, la comtesse, sincèrement convaincue de la vérité de son assertion, baisa le front glacé de Vassilissa.

— Encore une chaîne ! pensa celle-ci, qui sentait à son cou le froid du collier : mais deux ou dix, ou plus, peu importe ! L’âme a des ailes !

Sa tante la regarda : elle attendait un remerciement ; ce silence prolongé la troublait, malgré son assurance. Elle sonna et fit appeler sa fille. Pendant qu’on allait la chercher, elle planta dans les cheveux de Vassilissa une étoile de diamants, présent du comte. Un dernier écrin attendait sur la table.

Zina accourut, si légère et si rapide qu’on ne l’entendit pas venir. Toute blanche dans son nuage de tulle, elle sauta au cou de sa cousine. Les deux jeunes filles restèrent embrassées une seconde sous les yeux de la comtesse, qui, fort mécontente de cette effusion, ne savait cependant comment l’empêcher.

— Offrez à votre cousine, dit-elle, le souvenir que vous avez préparé à son intention.

Zina prit les boutons d’oreilles dans la petite boîte ; mais ses mains tremblaient si fort qu’elle ne put les attacher. Ce fut Vassilissa qui passa les bijoux à ses petites oreilles roses. Sa main, à elle, ne tremblait pas.

Sur un regard de sa mère, Zina commença :

— Accepte ce souvenir, chère cousine, comme gage de mon amitié et de mes souhaits de bonheur…

Sa voix s’étrangla, et elle saisit Lissa dans une étreinte désespérée. Les garnitures de leurs deux robes froissées s’étaient enchevêtrées dans cet embrassement. Pendant qu’elles se dégageaient :

— Ne me dis rien, murmura Vassilissa, ne me fais pas pleurer : cela leur ferait plaisir.

Zina resta près d’elle, plus pâle certainement et plus tremblante que la victime.

— Monsieur Tchoudessof, dit la comtesse, offrez le bras à votre fiancée. Nous descendons.

L’orchestre jouait en bas les valses mélodieuses à la mode dans ce temps-là. Les sons arrivaient distinctement au premier. Tchoudessof s’engagea dans l’escalier ; les doigts gantés de blanc de Lissa reposaient sur sa manche.

Au tournant de la rampe, pendant que Zina et sa mère se tenaient forcément un peu en arrière, écartées par la traîne de sa robe. Lissa, adressant pour la première fois la parole à son fiancé :

— Monsieur, lui dit-elle, je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais… Si vous êtes un honnête homme, renoncez à des projets qui feraient le malheur de nos deux existences.

Elle le regardait bien en face ; ses yeux bleus, agrandis par la torture qu’elle subissait intérieurement, cherchaient au fond de l’âme de cet homme l’étincelle divine qui devrait se trouver en chacun de nous. Tchoudessof, de sa main droite, prit doucement les doigts gantés et voulut les porter à ses lèvres ; il souriait d’un air fat, comme pour dire : – Ce ne sera rien, allez, on s’y fait…

Vassilissa retira sa main avec un tel air de menace, que Tchoudessof se crut souffleté. Depuis la volée de coups de canne qui avait rompu son premier roman, il n’avait pas éprouvé de frayeur aussi vive ! Ils étaient arrivés au bas de l’escalier : la comtesse les rejoignit, passa devant eux avec sa fille, et les quatre personnages entrèrent dans la salle de bal. La musique s’interrompit :

— Monsieur Nicolas Tchoudessof, dit la comtesse au premier groupe qui l’entoura, fiancé d’hier à ma nièce Vassilissa.

Tchoudessof fut, en un clin d’œil, toisé et jugé. Les compliments n’en plurent pas moins de tous côtés sur la fiancée, qui saluait silencieusement ; les jeunes filles embrassaient ses joues amaigries, les dames la baisaient au front, les jeunes gens lui faisaient une inclination profonde ; elle acceptait tout, répondait à tout par le même geste machinal.

L’orchestre entama une valse, et Tchoudessof, enlaçant sa fiancée, s’envola avec grâce. Après le premier tour, il s’apprêtait à continuer ; Vassilissa s’arrêta court.

— Je suis fatiguée, monsieur, lui dit-elle, je vous remercie.

Elle s’assit. Zina, qui la suivait des yeux, vint auprès d’elle, et un groupe de jeunes filles la sépara bientôt de l’odieux fiancé. – Tu vas te marier ? – Est-ce que ça te fait plaisir ? – Tu l’aimes, ce monsieur ? – Il n’est pas beau. – C’est un civil. – Pourquoi n’épouses-tu pas un officier ? – Ce serait bien plus gentil. – Est-ce que tu te marieras bientôt ? – Ce sont tes cadeaux de noces ?

Ces questions et cent autres s’échappèrent à la fois de vingt bouches rieuses. Puis un silence relatif se fit, car Vassilissa ne parlait pas, ne souriait pas, et ce n’est pas l’usage des fiancées.

— Je le déteste ! dit-elle.

— Oh ! dirent toutes les jeunes filles, et pourquoi l’épouses-tu ?

Vassilissa n’osa répondre. De l’autre côté du salon, sa tante regardait d’un air sérieux. Elle se contenta de secouer négativement la tête, puis regarda ses compagnes d’un air où le triomphe se mêlait à la colère.

— Tu ne l’épouseras pas ? lui dit l’une d’elle. Comment feras-tu ?

— Je n’en sais rien, répandit Vassilissa, mais si je l’épouse, cela m’étonnera bien. En attendant, puisque c’est un bal de fiançailles, mesdemoiselles, amusons-nous !

D’un geste, elle rompit le cercle et parut au milieu des danseurs. Maritsky se trouvait devant elle.

— Je vous félicite, mademoiselle, lui dit-il avec une nuance de dédain.

— Vous trouvez mon choix étrange ? répondit-elle en souriant.

Depuis qu’elle avait proclamé sa haine pour Tchoudessof, elle se sentait vingt fois plus forte.

— J’avoue, en effet… répliqua le jeune officier abasourdi.

— Ce n’est pas mon choix, monsieur, dit-elle, et, s’il plaît à Dieu, cet homme… – elle appuya sur le mot, – ne sera jamais mon mari.

— Alors pourquoi…

— Ma tante est plus sage que moi !

Vassilissa releva ses yeux baissés ; une expression de malice enfantine éclaira son visage. L’orchestre jouait toujours sa valse. Maritsky s’inclina devant elle : elle mit sa main sur l’épaule du jeune officier et fit trois fois avec lui le tour de la salle. On ne sait quel mot d’ordre avait circulé parmi toute cette jeunesse, mais Tchoudessof eut beau faire, jusqu’au prochain quadrille il ne put venir à bout de percer le groupe qui se reformait sans cesse autour de sa fiancée.

Sa position, à lui, était fort embarrassante : il n’avait pas d’amis, personne ne le connaissait ; la comtesse avait beau le présenter, après deux ou trois phrases de politesse inspirées par la curiosité, on n’avait plus rien à lui dire. En revanche, on le regardait beaucoup.

Vassilissa, au milieu des compagnes de son enfance, entourée et courtisée par les jeunes gens qu’elle connaissait, quelques-uns depuis le berceau, d’autres depuis quelques semaines au moins, Vassilissa se sentait à son aise : elle voyait que son fiancé déplaisait à tout le monde, et elle était ravie. Elle prenait un plaisir sans bornes à le voir tourner, inquiet et ennuyé, autour de son petit royaume. Lorsque les hasards de la valse la faisaient passer auprès de lui, elle sentait avec une satisfaction maligne les rubans de satin de sa ceinture claquer comme un coup de fouet sur le drap noir de son habit.

Elle réussit pendant une heure à le tenir éloigné d’elle ; et au bout de cette heure-là, tout le monde dans la maison, jusqu’aux domestiques qui gardaient les fourrures dans l’antichambre, savait que la comtesse mariait mademoiselle Gorof contre son gré.

Mais, hélas ! toute joie doit finir : il fallait bien danser un quadrille avec le fiancé !… Zina s’arrangea pour leur faire vis-à-vis avec Maritsky, afin de pouvoir au moins serrer la main de sa cousine quand les règles de la contredanse les feraient se rencontrer.

Pendant ce quadrille, Lissa ne répondit que oui et non à Tchoudessof. L’autre couple, au contraire, causait avec beaucoup d’animation. Zina était très prudente ; l’espèce particulière de réserve que le grand monde inspire à ses nourrissons dès le berceau permet de dire beaucoup de choses sans se compromettre. La jeune comtesse ne prononça pas le nom de sa mère, ne dit que du bien de Tchoudessof, ne souffla mot de Justine Adamovna, ni de la manière dont ce mariage avait été conclu, et, au bout de vingt-cinq minutes, quand le quadrille cessa, Maritsky, plein de compassion pour la victime, regardait la comtesse Koumiassine comme une tante qui avait fort envie de marier sa nièce, et qui avait pris le premier venu.

Le premier venu ! Lui aussi, Maritsky, aurait pu être le premier venu s’il s’était présenté, et on lui aurait donné cette jolie personne. Oui, et c’eût été beaucoup mieux, à tous les points de vue… Mais il était trop tard. Même en admettant qu’elle n’épousât pas Tchoudessof, à présent, on ne la lui donnerait pas… La comtesse serait très mécontente, et ses parents à lui ne voudraient pas d’une belle-fille qui aurait eu un premier mariage scandaleusement rompu après des fiançailles officielles… Et le jeune homme, qui n’avait jamais pensé à épouser mademoiselle Gorof, se prit à regretter de n’avoir pas eu cette idée plus tôt.

Dans le courant de la soirée, il invita plusieurs fois Zina, pour parler de sa cousine, et celle-ci, qui trouvait Maritsky très gentil, ne demandant pas mieux que de causer, ils devinrent les meilleurs amis du monde.

Le bal finit, la foule s’écoula peu à peu ; à une heure et demie, la comtesse et les deux jeunes filles se trouvèrent seules avec Tchoudessof dans la salle à manger, où l’on avait soupé.

Le fiancé prit congé de la comtesse en la remerciant de toutes les grâces dont elle le comblait.

La grande dame sourit avec bienveillance.

— J’espère, Vassilissa, dit-elle à sa nièce, que vous avez achevé de vous ranger à des sentiments plus raisonnables.

— Je n’ai pas changé, ma tante, répondit la jeune fille. Vous m’avez défendu de faire un esclandre, je n’ai pas voulu vous désobéir dans votre maison. Mais, si on me mène à l’église quand le prêtre m’interrogera, je répondrai : non !

Au mouvement héroïque de sa tête blonde, les brillants dont elle était couverte jetèrent leurs feux sur Tchoudessof, ébloui et vexé.

La comtesse se tut pendant un instant.

— Vous aurez le temps de réfléchir d’ici là. Nous n’en continuerons pas moins les préparatifs du mariage, monsieur Tchoudessof, dit-elle au fiancé.

Et, par esprit de compensation sans doute, elle lui donna sa main à baiser.

Vassilissa avait mis ses deux mains derrière son dos ; mais Tchoudessof, qui se rappelait encore le regard qu’il avait reçu dans l’escalier, ne réclama point cette faveur, qui lui était pourtant légitimement due, et s’en alla la tête levée, mais au fond très penaud.

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