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Chapitre 3 Ce qu’était la comtesse Koumiassine.

Quand la comtesse Koumiassine, lors du décès de son cousin Gorof, avait pris à sa charge Vassilissa, âgée de quelques mois seulement, elle était mariée depuis onze ans et n’avait pas d’enfant.
Dans la rue, à la promenade, elle regardait les jolis plis que faisaient, sur les bras des nourrices, les pelisses de cachemire blanc richement brodé, et elle enviait le bébé, ce complément de la vie pour une femme mariée. Dans le décès précoce de son cousin, elle vit le doigt de Dieu qui lui envoyait l’enfant désiré, sans danger ni peine pour elle-même.

Le consentement de madame Gorof ne fut qu’une affaire de simple formalité, et, huit jours après la mort de son père, Vassilissa entrait dans la maison comme fille adoptive de la comtesse.

Le comte, qui aimait les enfants, – du reste le meilleur des hommes, – avait consenti aussitôt à la proposition de sa femme. Il alla chercher et apporta lui-même dans sa voiture un magnifique costume de nourrice russe pour la péronnelle villageoise qui nourrissait l’enfant, et fut au comble de la joie de voir se promener dans la maison cette belle fille, couverte comme une châsse de damas bleu et de galons d’or, avec sa coiffure russe brodée de perles et de paillettes.

La comtesse se fit suivre à la promenade par la nourrice et le nourrisson, répondant aux étonnements par des plaisanteries, et jouant à la jeune mère avec beaucoup de naturel.

Mais le ciel, paraît-il, n’avait pas pris la plaisanterie d’aussi bonne grâce, car un beau matin, après quelques mois de maternité fictive, la comtesse s’aperçut qu’elle était mère pour tout de bon.

Ceci ne lui prêta point à rire. D’abord, elle était mariée depuis une douzaine d’années, et puis, qu’allait-elle faire de l’enfant qu’elle avait si malencontreusement adopté, à présent qu’il y en aurait un autre ?

Faute de mieux, elle se borna à espérer que ce serait un garçon. Mais, quand la Providence s’amuse à nos dépens, elle ne fait pas les choses à demi : le garçon fut une fille !

Le comte en prit aussitôt son parti : les deux fillettes grandiraient ensemble, les jeux et les études n’en seraient que plus faciles pour Zina. Mais la comtesse, plus pratique, vit plus loin dans l’avenir, et se dit qu’il faudrait marier Vassilissa de très bonne heure afin qu’elle ne fut pas un encombrement trop sérieux.

À vrai dire, depuis ce moment-là elle ne l’aima plus du tout ; et, si elle n’alla pas jusqu’à la haïr, c’est parce que sa foi religieuse et son devoir de charité lui commandaient d’aimer et de protéger une enfant sans défense dont, en outre, elle était la marraine.

La Providence, prenant toujours au sérieux le désir de la comtesse d’avoir des enfants, lui envoya un fils, Dmitri, sept ans après la naissance de Zénaïde. Cette fois, ce fut un vrai désespoir : la comtesse resta six mois sans sortir de ses terres, et les plus proches mêmes n’entendirent parler de l’événement qui donnait un héritier mâle aux Koumiassine que lorsque le fait fut accompli.

Heureusement, les miséricordes du Seigneur s’arrêtèrent là : car, si elles se fussent une fois de plus traduites sous la même forme, les principes religieux de la comtesse n’eussent peut-être pas pu la retenir de mettre fin à ses jours.

Cependant l’ordre le plus parfait ne cessa pas un instant de régner dans la maison Koumiassine ; les deux petites filles grandirent côte à côte, Vassilissa plus délicate et demandant plus de soins, Zénaïde plus robuste et venant à plaisir. On les habilla de même tant qu’elles furent petites ; elles n’eurent pendant longtemps qu’une gouvernante pour deux ; puis, un jour, Lissa avait environ quinze ans, on lui mit des robes longues, on lui donna une institutrice pour elle seule, et celle-ci reçut la mission de tourner son élève vers les devoirs sérieux de la vie.

— C’est une orpheline sans fortune, mademoiselle Bochet, ne l’oubliez pas. Son lot, dans la vie, ne sera pas celui d’une héritière ; efforcez-vous de lui inspirer des goûts modestes et l’humilité chrétienne dans toute sa noblesse résignée.

La comtesse daigna s’exprimer ainsi en remettant sa nièce aux mains de la brave Suissesse. Heureusement celle-ci avait un excellent cœur ; elle ne comprit point ce qu’on voulait d’elle, et, se conformant à la lettre plutôt qu’à l’esprit, elle inspira à son élève le goût de tous les devoirs et de toutes les vertus, qui, puisqu’elles sont des vertus, ne sauraient être autrement que modestes.

Mais, le dédain des domestiques aidant, Vassilissa avait compris. Aussi ne la vit-on jamais en faute ; elle eut l’esprit de ne pas rendre sa cousine chérie responsable des erreurs de sa mère, mais elle se fit dans le silence des heures de travail une ligne de conduite dont elle ne se départirait jamais.

Elle se promit de céder aussi longtemps que l’amour-propre seul serait en jeu, et de résister impitoyablement si son honneur ou sa dignité se trouvait en péril.

— On m’a donné l’éducation d’une demoiselle noble, se dit-elle ; tant qu’on me traitera comme une demoiselle, j’accommoderai mes goûts à mes obligations envers ma bienfaitrice ; mais si elle manque aux engagements que le fait seul de ces obligations lui a fait contracter envers moi, je saurai lui tenir tête, quand je devrais aller mourir au couvent !

Mourir au couvent ! c’est le grand mot quand on a quinze ans. À vingt, on trouve d’autres ressources pour résister.

Le soir dont nous parlons, lorsque le gouverneur allemand se fut retiré, la comtesse congédia les protégées qui lui servaient de dames d’honneur et s’abandonna à ses réflexions.

Vassilissa l’avait deviné, on voulait la marier.

Le moment était venu où cette petite fille devenait incommode : Zina allait avoir seize ans dans le courant de l’hiver, il faudrait songer à l’établir… Comment attirer des jeunes gens dans la maison, comment la produire dans le monde tant que Vassilissa serait là ? Elle était beaucoup trop jolie pour ne pas présenter de nombreux inconvénients.

Oui, certainement, elle était jolie, la comtesse en convenait ; son amour maternel ne la rendait pas aveugle. Sa nièce était une bonne enfant, attachée et reconnaissante, très jolie, très bien élevée, – ici la comtesse se rendit justice avec quelque complaisance, – en vérité, sa propre fille n’était pas mieux élevée ! Sauf le dessin, pour lequel Vassilissa n’avait point de dispositions naturelles, elle possédait les mêmes talents que Zina, et quelques-uns à un degré supérieur, ce que la maturité plus avancée de son âge expliquait, du reste.

La bonne comtesse cherchait autour d’elle un mari de condition moyenne, un noble, bien entendu. Mademoiselle Gorof était de bonne noblesse, mais la dot que sa bienfaitrice pouvait lui donner sans dépouiller ses enfants était bien peu de chose ; il fallait un homme qui eût de la fortune, pas trop – à quoi bon ? Est-ce que jamais la richesse a fait le bonheur ?

La comtesse oubliait en ce moment qu’elle possédait près d’un million de francs de revenu, et que, si la fortune ne lui avait point donné le bonheur dont elle jouissait, elle lui avait au moins procuré les facilités d’oublier ou d’ignorer bien des petits désagréments.

Minuit sonna sur les réflexions de la comtesse. Elle se leva avec la majesté qui ne l’abandonnait jamais, passa dans sa chambre à coucher, et se livra aux mains d’une demi-douzaine de femmes de chambre.

Pendant qu’on lui ôtait ses vêtements, une des protégées récitait les prières devant les saintes images, et faisait avec ferveur de grands signes de croix accompagnés de génuflexions abondantes.

Lorsqu’elle eut fini les prières de la comtesse, celle-ci s’approcha de la cloison, couverte, sur six pieds de haut et quatre de large, d’images de toute espèce, en or, en argent, en vermeil, sur un fond de perles de turquoises revêtues de diamants, de rubis ou d’émeraudes pour la plupart. Elle baisa avec une vénération particulière une image de la Vierge, – vieille peinture byzantine, – qui portait au-dessus du front un saphir gros comme un œuf de pigeon ; puis elle retourna vers son lit et s’endormit bientôt sous les reflets mystérieux de la lampe de cristal suspendue devant l’iconostase, qui faisait luire de temps en temps des gerbes d’étincelle, dans les pierreries des images.

Une femme de chambre de service apporta une mince galette de matelas auprès de la porte, et s’étendit dessus tout habillée, pour le cas où sa maîtresse aurait besoin de ses offices pendant la nuit.

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