Chapitre 21 Zina a une idée.
En rentrant dans sa nouvelle chambre, celle qu’elle partageait désormais avec mademoiselle Justine. Vassilissa trouva les écrins de ses nouveaux bijoux rangés sur la table de toilette. La protégée, tout sucre et tout miel, l’aida à reloger les diamants dans leurs nids de velours et lui donna la clé d’un petit meuble où elle devait les enfermer.
— Que de belles choses vous avez reçues, mademoiselle ! lui dit-elle. On vous a vraiment fait de jolis cadeaux ! Demain j’ai ordre de madame la comtesse d’aller avec vous au magasin hollandais acheter la toile pour votre trousseau. Vous la choisirez vous-même.
Vassilissa regarda la protégée de ce même air tranquille auquel elle avait déjà accoutumé son visage.
— Est-ce que ma tante vous a ordonné de me faire la conversation ? lui dit-elle de sa voix douce.
— Mademoiselle… je ne sais vraiment comment prendre cette question…
La femme de chambre de Vassilissa et une petite fille qui arrangeait la chambre de Justine, du temps qu’elle était seule, étaient présentes à cette conversation.
— Si vous n’avez pas reçu d’ordres contraires, dit la fiancée en russe, je vous serai obligée de me parler le moins possible. Votre présence m’est désagréable ; on me l’impose, je dois la subir ; mais, jusqu’à ce que ma tante m’ait ordonné de me soumettre au supplice de vous entendre, vous trouverez bon que je me dispense de vous écouter.
La petite fille, qui détestait la « mam’zelle », dont elle ne recevait que des gronderies, étouffa un gros rire à la façon des servantes russes. Disons, en passant, qu’elle était fille de parents pauvres et que, sous un prétexte quelconque, elle fut mise à la porte quinze jours plus tard.
— Vous êtes bien fière, mademoiselle ! répondit Justine en français ; si c’est votre nouvelle position de fiancée qui vous monte à la tête, vous n’avez pas besoin d’être si hautaine : votre mariage ne vous donnera ni un nom ni une fortune ! C’est là ce que vous aviez rêvé sans doute ; mais Dieu se sert de tous les moyens pour punir les orgueilleux ; celui qu’il a pris est bon sans doute…
— Je vous souhaite le bonsoir, dit Vassilissa en lui tournant le dos.
La protégée continuait ses phrases filandreuses. Une idée d’en haut vint à l’orpheline : elle se mit à genoux devant les images et resta longtemps prosternée. Justine n’osa pas troubler sa prière, et fut obligée de se coucher sans en dire plus long, car Vassilissa ne se releva que vers le matin.
Son sommeil fut de peu de durée. La comtesse la fit mander de bonne heure.
Justine avait déjà porté plainte contre la pauvre petite fiancée, et il lui fut enjoint de prêter l’oreille à tout ce que la protégée lui dirait.
— C’est une personne sage et entendue, lui dit sa tante, elle ne peut vous donner que de bons conseils. Vous me ferez le plaisir de l’écouter avec le même respect que si c’était moi. De plus, c’est avec elle que vous sortirez désormais.
Lissa courba la tête.
À partir de ce jour, elle fut obligée d’entendre le parlage égal et monotone de Justine, qui ne parlait pas vite, mais qui ne s’arrêtait guère. Cette voix douce, écœurante, lui rebattait les oreilles tout le long du jour des perfections de Tchoudessof, des devoirs d’une femme mariée, de la nécessité d’être humble, des vertus chrétiennes, etc., etc., si bien que l’orpheline se sentait quelquefois près de s’évanouir sous la pression continue et graduée de cette machine à torturer.
On la traînait dans les magasins, on mettait des étoffes, des dentelles sous ses yeux ; elle ne regardait rien, ne disait rien. On lui essaya des robes, elle se laissa faire. On lui apporta des bonnets, ce rêve des jeunes filles dans un pays où les femmes mariées ont seules le droit d’en porter ; elle se les laissa essayer sans rien dire. On la conduisait devant les glaces pour voir combien elle était jolie, comme tout cela lui allait bien ; elle se regardait, ne souriait pas à son image et se détournait sans mot dire.
Tous les jours, en présence de Justine ou de sa tante, Lissa recevait la visite de Tchoudessof. Muette, elle le laissait parler ; il lui apportait des présents, elle les oubliait sur la table, et il fallait les lui envoyer par un domestique. Un jour il apporta une loge pour les Italiens ; elle se laissa tomber dans l’escalier, se contusionna une articulation et ne put sortir de huit jours.
Le carême était venu ; le jeudi du bal des fiançailles avait été l’avant-dernier de la saison. La gaieté et l’animation de la maison Koumiassine avaient fait place à la plus noire mélancolie. Dmitri, désormais très sage, passait ses soirées avec sa sœur et miss Junior, qui parlaient de Vassilissa. Le petit garçon, privé à la fois de ses deux amies, avait perdu sa gaieté ; de temps à autre, il faisait bien quelque polissonnerie, mais son rire, qui ne trouvait plus d’écho, le fatiguait tout de suite ; la seule chose qu’il eût gagnée était de ne plus voir qu’à bâtons rompus son ennemie Justine.
La comtesse, à vrai dire, n’était pas contente de la manière dont marchaient les choses ; elle craignait que Vassilissa, comme elle l’avait dit, ne fit un esclandre irréparable le jour de son mariage. Heureusement, elle ignorait que l’idée de sa nièce lui avait été soufflée par madame Gorof. En l’embrassant, celle-ci avait eu le temps de lui murmurer : À l’église, on peut dire non !
Ces quelques mots avaient fait de Vassilissa une personne toute différente : elle était sûre de ne pas épouser Tchoudessof. Mais après ?
Trois semaines seulement les séparaient du jour fatal, lorsqu’un accident survenu dans un des nombreux établissements que protégeait la comtesse força celle-ci à s’absenter pour quelques heures, en compagnie de sa fidèle et indispensable protégée.
À peine leur voiture avait-elle quitté le perron, que Zina franchit l’escalier et bondit chez sa cousine. Depuis deux mois les jeunes filles ne s’étaient vues qu’en public.
— Et miss Junior ? dit Vassilissa dès qu’elle put parler.
— Elle a fait semblant de lire très attentivement lorsque la voiture est partie. Je suis sûre qu’elle est bien aise que je sois venue. Tu comprends bien qu’elle le sait, quoique je ne lui en aie rien dit. Que vas-tu faire ?
— À l’église, je dirai non, voilà tout, répondit Vassilissa, qui, dans les bras de son amie, sentait l’énergie factice qui la soutenait depuis si longtemps faire place à des larmes irrépressibles et à un affaissement complet.
— Ma mère ne te le pardonnera jamais ! dit Zina. C’est mal, ce qu’elle fait là, elle n’a pas le droit de te forcer à te marier… Tu sais, tout le monde le déteste, ton Tchoudessof ! Il a l’air d’un sacristain monté en grade – c’est Maritsky qui disait ça, l’autre soir, chez Sophie Karine, où il y avait la lanterne magique.
— Ah ! tu as vu Maritsky ? dit Lissa, dont les joues se colorèrent légèrement.
— Oui. On n’a pas dansé – en carême, tu sais – mais on a joué aux petits jeux et on s’est bien amusé. Si tu avais été là, ma pauvre Lissa ! Voilà qui fera un gentil mari, ce Maritsky – tout le monde serait bien aise de l’avoir.
— Toi aussi ? dit Lissa en souriant.
— Oh ! moi…
Zina resta songeuse.
— Qu’est-ce que tu feras après que tu auras refusé Tchoudessof ? C’est cela qui fera une scène à l’église ! Comme dans Lucie de Lammermoor !… Seulement Edgar ne viendra pas, parce qu’il n’y a pas d’Edgar… Oh ! oh ! s’écria-t-elle en bondissant sur ses pieds. J’ai trouvé !
— Tu as trouvé ? Dis-moi ce que c’est, Zina ! Le bonheur de ma vie est dans tes mains. Parle vite !
Les mains et les lèvres tremblantes de la pauvre enfant se tendirent vers sa cousine avec l’expression de la prière.
— Non, non, ma chérie, je ne puis pas te le dire : c’est impossible, tu ne pourrais pas le permettre ; tandis que, toute seule, je puis !…
Elle embrassa étroitement sa cousine.
— Je t’ai promis de te protéger et je te protégerai, dit-elle en déployant toute la grâce de sa haute stature.
Elle était beaucoup plus grande et plus forte que sa cousine, quoiqu’elle fût plus jeune, et, véritablement, elle avait l’air d’un archange protégeant une martyre dans l’arène.
— Est-ce que ce sera long ? demanda Vassilissa.
— Je n’en sais rien : je vais commencer aujourd’hui même. Cela ne dépend pas de moi seule, ma chérie, mais je crois que je réussirai ! Et si je ne réussis pas, tu auras toujours la ressource de dire non à l’église. Mais ne crains rien… on te sauvera !
Après bien des caresses, quelques larmes et beaucoup de promesses, les deux cousines se séparèrent de peur de surprise. Vassilissa essaya de reprendre un peu de calme en prévision de la lutte qu’il fallait recommencer à l’heure de la visite de Tchoudessof, et Zina descendit dans sa chambre.
Miss Junior la regarda sans rien lui demander. Ses yeux interrogeaient pourtant Zina, qui l’aimait mieux depuis quelque temps, en récompense de sa discrétion.
— Elle ne va pas mal, dit la jeune comtesse. Ma visite lui a fait beaucoup de bien.
Tout en parlant, elle fouillait dans son secrétaire, où elle prit une enveloppe qu’elle mit discrètement dans sa poche.
— Oh ? miss Zina ! si la comtesse savait !
— Elle ne le saura pas, miss Junior ! Nous ne le lui dirons ni l’une ni l’autre, et personne ne m’a vue.
— Miss Junior, dit-elle, regardez donc mes derniers dessins : il me semble qu’ils sont moins bons que ceux de l’été dernier.
Pendant qu’elle parlait, elle avait été chercher un immense carton, qu’elle disposa sur l’appui intérieur de la fenêtre, de façon à ce que l’Anglaise lui tournât le dos. Lorsqu’elle la vit absorbée dans les comparaisons, la jeune comtesse écrivit à la hâte, d’une grosse écriture d’écolier, sur la feuille arrachée à son cahier de copies :
« On veut marier Vassilissa Gorof malgré elle. Elle se laissera mourir plutôt que d’y consentir. Le fiancé est un misérable, il s’appelle Tchoudessof. Venez délivrer la malheureuse. Hâtez-vous. »
Elle ne signa pas. De la même écriture, elle écrivit sur l’enveloppe timbrée :
« À Son Excellence le prince Chourof,
à Chourovo, gouvernement de N… »
Puis elle cacheta sa lettre avec un pain à cacheter gommé, représentant un lévrier, qu’elle avait pris dans sa boîte à emblèmes. Lorsque cette grosse besogne fut terminée :
— Miss Junior ! dit-elle.
— Que voulez-vous ?
— Si nous allions nous promener ?
— Maintenant ? Il est tard ! Il faut vous habiller pour dîner !
— Pas encore, maman n’est pas rentrée. Allons à pied, ne fût-ce que jusqu’au bout de la rue.
Miss Junior céda. Dix minutes après, elles descendaient les marches du perron.
— À droite ? dit l’Anglaise, au quai de la Cour ?
— Non, à gauche ! dit Zina. Nous verrons venir la voiture de maman, si elle rentre avant nous.
Cinquante pas plus loin se trouvait une boîte aux lettres. D’un mouvement rapide, Zina tira l’enveloppe de sa poche et la jeta dans le gouffre.
— Oh ! miss Zina, dit l’Anglaise épouvantée, à qui écrivez-vous ?
— Pas à un amoureux, soyez tranquille ! dit Zina en riant.
Elle avait envie d’embrasser miss Junior sur les deux joues, de lui tirer la langue, de faire des grimaces aux passants, de tirer sur la queue des chiens errants, de faire enfin tout ce que les bienséances interdisent dans la rue.
— Mais, miss Zina, c’est très grave ! Si madame la comtesse savait…
— Nous ne lui dirons pas, miss Junior ?
— À qui avez-vous écrit ?
— Au prince Chourof, pour qu’il vienne sauver ma cousine, puisque vous voulez le savoir. Mais si vous me dénoncez, miss Junior, ajouta-t-elle en la regardant en face de ses grands yeux mutins et caressants, je ne vous reverrai de ma vie ! Et, d’ailleurs, la lettre n’est pas signée : je dirai que ce n’est pas vrai, je dirai que c’est vous !
L’Anglaise grommela pendant plusieurs jours, toutes les fois qu’elle se trouva seule avec Zina.
— Écoutez, miss Junior, lui dit celle-ci un beau matin avec un sourire plus malin et plus caressant que jamais, si vous m’en parlez encore, je raconterai comment je m’y suis prise et maman dira que vous n’êtes guère fine pour que j’aie pu écrire ma lettre, la cacheter et la mettre à la poste sous votre nez.
Cet argument irrésistible, aidé de la pitié sincère que l’Anglaise éprouvait pour la victime valut la paix définitive à Zina.
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