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Chapitre 22 Comment le prince Chourof avait passé l’hiver.

Depuis ce triste soir de novembre où son beau rêve s’était envolé, le prince Chourof avait mené une vie singulièrement variée.
Pendant les huit premiers jours, il s’était enfermé chez lui, vivant de thé et de confitures, afin de mieux savourer sa douleur. Puis, ce régime débilitant ayant fatigué son estomac sans endormir son chagrin, il avait essayé de se distraire. Pendant trois mois, ses chevaux harassés l’avaient voituré aux quatre points cardinaux ; il avait rendu des visites qui dataient de dix ans. Dans sa recherche fébrile de distractions mondaines, il était même allé voir l’archevêque de son diocèse, à cent vingt verstes de là, excursion que les propriétaires campagnards considèrent plutôt comme une promenade que comme un voyage. Le prélat lui avait promis de s’arrêter chez lui, l’année suivante, en faisant sa tournée épiscopale. Mais telle était la mélancolie de Chourof, que cette promesse ne l’avait pas consolé.

Voyant que le proche voisinage ne lui offrait pas de ressources sérieuses, il alla s’installer dans la maison qu’il possédait comme pied-à-terre au chef-lieu de son gouvernement. C’était en pleine saison d’hiver : les bals succédaient les uns aux autres, très brillants et très longs. On y dansait de huit heures du soir à six heures du matin.

Le prince ne manqua pas un bal, arriva le premier et partit le dernier, fit la cour aux plus jolies filles de marchands que l’on pût voir, et, après avoir fait naître dix-huit passions au moins dans autant d’inflammables petits cœurs bourgeois, il reconnut, un beau jour, que là non plus n’était pas l’oubli. Alors il partit pour Moscou.

Il y retrouva quelques-uns de ses camarades de régiment, devenus des personnages, parés du grade de général ou des ordres civils les plus étincelants, presque tous pères de jolis garçons vêtus à la russe, en chemises de soie rouge serrées à la ceinture par des galons d’or, ou bien de jolies fillettes en robes décolletées, déjà très sages et fort bien élevées, promettant de faire un jour les plus aimables coquettes du monde.

— J’ai trop attendu, se dit le pauvre vieillard de trente-deux ans ; j’aurais dû me marier comme eux, il y a une dizaine d’années. À présent, je ne suis plus qu’un vieux garçon, et je mourrai célibataire.

Pour chasser un peu ses tristes réflexions, il se décida un soir à aller souper dans un cabaret très à la mode parmi la jeunesse de Moscou. On y faisait de la musique ; de temps en temps on y rencontrait une troupe de chanteurs tyroliens ou suédois – mais plus particulièrement bohémiens.

Le soir qu’il s’y rendit, le cabaret était plein. On riait, on parlait très haut et l’on faisait grand accueil à une troupe nouvelle de tziganes qui débutait ce jour-là.

C’était entre deux morceaux. Les chanteurs, mêlés au public de choix, s’étaient dispersés dans la grande salle. Les garçons firent une place au prince, qui, de par son nom et sa fortune, était sûr d’être partout au premier rang, sans métaphore. Les chanteurs et les chanteuses se groupèrent de nouveau, et les voix, diverses de timbres, si bien assouplies et mariées ensemble qu’elles semblaient être une seule voix plutôt qu’un quatuor, entonnèrent une de ces chansons au rythme inégal et onduleux, aux élans soudains, brusquement comprimés, qui donnent un caractère si passionné à cette musique étrange que l’on ne saurait classer dans aucune école.

Ce jour-là le prince ne s’ennuya pas ; les chants bohémiens l’avaient tiré de l’ornière mélancolique dans laquelle il semblait suivre le char funéraire de sa jeunesse, et le lendemain il revint.

Au bout de quelques jours, l’attrait de nouveauté bizarre qui l’avait séduit perdit tant soit peu de son charme. Il fit alors plus ample connaissance avec la troupe, qui se composait de quatre femmes et de six hommes.

Les femmes étaient laides, à l’exception du contralto. Celle-ci était une belle fille d’environ vingt ans, au type tzigane fortement accentué, aux yeux noirs et brillants comme du charbon de terre. Ses dents éclairaient son visage quand elle chantait et quand elle souriait ; mais elle n’était pas prodigue de sourires, malgré les amabilités de tout calibre que lui décochaient les jeunes gens à la mode.

Son humeur bizarre s’adoucit cependant avec le prince, qui était, il faut le dire, d’une prodigalité insensée. Mais celui-ci se lassa tout à coup et annonça brusquement son départ pour ses terres.

— Nous irons chanter chez vous en faisant notre tournée de province, dit en souriant la jolie tzigane.

— C’est une idée ! répondit Chourof enchanté. Commençons par moi, j’inviterai toute la noblesse des environ.

Aux premiers jours du dégel, en effet, les bohémiens quittèrent Moscou, et, un beau matin, le prince les vit arriver chez lui en quatre chariots, avec cet appareil nomade que ces gens ne peuvent se résoudre à abandonner, même lorsqu’ils sont assez riches pour voyager autrement.

Les messagers du prince coururent inviter tous les environs, et, le surlendemain, la salle de bal, brillamment éclairée, recevait ceux à qui l’état des chemins avait permis de se mettre en route – c’est-à-dire à peu près tout le monde, car il n’y a guère d’obstacles pour les gens qui s’ennuient.

La soirée fut des plus brillantes. La bohémienne avait connaissance de mariages contractés par des femmes de sa caste avec des personnages aussi riches et aussi nobles que son hôte ; elle se surpassa elle-même. Un des voisins de Chourof, le comte K… en fut tellement enthousiasmé, qu’il alla jusqu’à dire au prince :

— Tudieu, mon cher ami, vous avez là une belle créature… Quand vous n’en voudrez plus, dites-lui de venir me voir.

Ce jour-là, Chourof ne s’ennuya pas non plus.

Le lendemain matin, pendant que la troupe se régalait dans le pavillon qui lui avait été assigné pour demeure, la belle chanteuse, accompagnée du prince, parcourait toute sa riche maison. Elle allait et venait, regardant tout, touchant à tout, admirant çà et là de jolis objets que le prince lui offrait galamment. Tout à coup, arrivée sur le palier du premier étage, elle mit la main sur le bouton de la chambre bleue. Le prince lui saisit le bras : elle s’arrêta surprise.

— Une chambre à secret ? dit-elle, je veux la voir.

— Non, dit le prince, vous ne la verrez pas.

— Et si je le veux ? dit la tzigane en avançant la main avec un geste d’enfant gâté.

Le prince lui tourna le dos et descendit. La clef était dans son secrétaire.

Après avoir bien secoué le bouton et essayé vainement de trouver un ressort secret, la chanteuse alla rejoindre son hôte ; elle le trouva qui réglait les honoraires du chef de la troupe. On attelait déjà les chariots, et, une heure après, toute la petite caravane, y compris la belle fantasque, avait quitté la demeure de Chourof.

Lorsque le dernier chariot eut disparu au bout de l’allée, le prince ouvrit la chambre bleue – chauffée par un calorifère qui maintenait toute la maison à la même température – toujours prête à recevoir la princesse qui viendrait. Il ferma la porte derrière lui, s’approcha du lit, se mit à genoux, et, pleurant comme un enfant, il demanda pardon à Vassilissa.

Le carême prêtait aux réflexions sérieuses, il resta huit jours sans sortir de chez lui. Le neuvième jour, c’était un dimanche, en revenant de la messe, il rencontra le messager qui lui apportait ses lettres de la station de poste voisine. Il pleuvait ; la neige fondue était aussi désagréable sous les roues de sa calèche que sous les patins d’un traîneau. C’était un de ces temps humides et froids qui glacent les plus résolus, et Chourof avait grande envie d’être rentré chez lui pour prendre une tasse de thé bien chaud.

Après avoir mis à son côté le sac qui renfermait la correspondance, il s’était enveloppé dans sa pelisse et chaudement rencoigné, lorsqu’une seconde pensée lui vint.

— Qui est-ce qui s’est souvenu de moi ? se demanda-t-il.

Et il ouvrit le sac de cuir.

La première lettre qui lui tomba sous la main fut celle de Zina. Il regarda l’écriture, tourna et retourna la missive, puis se décida à la décacheter. Il la lut deux fois et resta stupéfait – si stupéfait qu’il fut quelques secondes avant de s’apercevoir que son équipage était arrêté devant son propre perron. Son valet de chambre, en détachant le tablier de la calèche, le rappela au sentiment de la réalité.

— Ne dételle pas ! dit-il au cocher. Je repars.

Il monta chez lui, toujours préoccupé, et relut encore une fois la lettre sans signature.

— Si c’est une mystification, se dit-il, je couperai les oreilles à celui qui l’aura faite ; et je le trouverai, quoi qu’il en ait.

Son parti était pris. Il mit dans son portefeuille tout ce qu’il avait d’argent disponible, s’assura des moyens d’en avoir d’autre, fit préparer en un clin d’œil une petite valise, puis, sans manger, descendit lentement l’escalier comme quelqu’un qui réfléchit, se tâta pour voir s’il n’avait rien oublié, et remonta précipitamment.

D’un tour de main, il ouvrit la chambre bleue, courut au lit, enfonça sa tête dans les oreillers, baisa fiévreusement la batiste brodée, referma la porte, et redescendit aussi vite qu’il était monté.

Son valet de chambre, également prêt pour le départ, fit avancer la calèche, et, quand Chourof s’y fut installé, grimpa sur le siège.

— Où faut-il aller, Votre Excellence ? demanda-t-il en se tournant vers son maître.

— À Pétersbourg, répondit celui-ci.

Son domestique le regardait sans comprendre.

— À la station de poste ! dit le prince. Et vite !

L’équipage partit au galop.

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