Chapitre 23 Chourof ne perd pas son temps.
Chourof n’avait pas contre les chemins de fer les préjugés aristocratiques de sa noble voisine. Il trouva même l’express fort à point, car, en arrivant à Moscou, il se fit conduire directement à la gare et n’eut que le temps de sauter dans un wagon.
Comme il était très fatigué par la longue traite qu’il venait de fournir, il commença par s’endormir le plus confortablement du monde, et ne fit qu’un somme jusqu’à l’heure du dîner. Les exigences de son estomac, aussi bien que le remue-ménage qui l’entourait, le réveillèrent juste à point : il entra dans la vaste salle du buffet et s’attabla devant un bon repas. Après avoir dépêché vivement les premières bouchées, il défit le col de sa pelisse et releva la tête.
— Tiens ! s’écria son vis-à-vis, Chourof ! Vous allez à Pétersbourg ?
— Oui, répondit le prince, et vous, Zakharief ?
— Moi, j’en viens et j’y retourne. J’ai passé vingt-quatre heures à Moscou pour une affaire. Et vous resterez longtemps à Pétersbourg ?
— Je n’en sais absolument rien. Où êtes-vous ?
— Wagon n∘ 549. Avez-vous de la place chez vous ?
— Je suis tout seul. Venez donc dans mon coin : 347, deuxième coupé.
— Avec plaisir. Dès qu’on repartira, j’emménage. Nous ferons une partie de cartes.
— Très bien.
La cloche annonça bientôt le moment du départ. Chacun remonta dans son compartiment, et, deux minutes après, grâce aux wagons à l’américaine qui rendent si commode le parcours entre Pétersbourg et Moscou, Zakharief entra dans le coupé du prince, suivi d’un employé porteur de son menu bagage. Celui-ci dressa la table de jeu qui meuble les salons de première classe, alluma deux bougies et se retira après avoir promis aux voyageurs, qui donnaient de bons pourboires, la solitude complète jusqu’à destination.
La partie de cartes s’engagea : le wagon bien chauffé, les bons cigares, la perspective d’une tasse de thé à la prochaine halte conviaient à la conversation. Chourof, « qui n’était qu’un peu bête », comme disait Zina, laissa causer son interlocuteur sur tout ce qui lui passa par la tête. Quand il le vit à court, il lui adressa tranquillement la question que, depuis le dîner, il préparait mentalement.
— Et la comtesse Koumiassine, ma chère voisine, que devient-elle ?
— La comtesse ? mais d’où tombez-vous, mon cher ?
— De chez moi, où je vis comme un loup. Que lui arrive-t-il ?
— Elle marie sa nièce, la jolie Vassilissa.
— Avec qui ?
— Un certain Nicolas Tchoudessof.
— Est-ce un bon mariage ?
— Pour qui ? Pour lui ? Je crois bien ! Pour elle, non. Entre nous, ce Tchoudessof est un pleutre, un petit rien du tout, qui s’est faufilé dans le monde on ne sait comment. Il doit y avoir des femmes là-dessous. Et du diable pourtant si je comprends comment une femme peut avoir eu envie de s’occuper de ce monsieur-là ! Enfin, il y a des goûts si étranges !
Chourof se recueillit un moment pour poser sa question avec le calme nécessaire.
— Et mademoiselle Gorof… qu’est-ce qu’elle dit de son fiancé ?
— Entre nous, je crois qu’elle a la main un peu forcée. Ma femme et ma fille m’en ont rompu les oreilles pendant huit jours. Vassilissa Gorof aurait dit, paraît-il, au bal de ses fiançailles, qu’elle déteste son fiancé.
— Oh ! oh ! c’est grave, cela ! Mais, alors, pourquoi l’épouse-t-elle ?
— Voilà ! On ne sait pas. Sa tante le veut.
— Pourrait-elle le vouloir jusqu’à la marier malgré elle ?
Zakharief haussa les épaules.
— Il y a tant de manières, dit-il, de marier une jeune fille malgré elle ! Il y a la persuasion, les cadeaux, les caresses, les chatteries ; il y a les grands moyens, les menaces, l’intimidation… Mademoiselle Gorof est orpheline : ce n’est pas sa mère, pauvre femme sans énergie et, mieux encore, sans fortune, qui pourrait empêcher la comtesse Koumiassine de faire ce qui lui plaît… Où descendez-vous à Pétersbourg ?
Le prince indiqua l’hôtel Demouth.
— J’aurai peut-être besoin de vous, Zakharief, dit-il après un silence… Pour des choses graves.
— Tout à votre service, mon cher ; usez de moi comme il vous plaira.
Les cartes reparurent, et la soirée s’acheva très agréablement. Après quelques heures de sommeil, les voyageurs se séparèrent, avec promesse de se retrouver bientôt.
Le prince, tout en se faisant conduire à l’hôtel, réfléchissait et cherchait, sans les trouver, les motifs qui avaient porté la comtesse Koumiassine – une femme d’esprit et de cœur, se disait-il – à choisir pour sa nièce un si singulier époux.
— Enfin, nous verrons bien ce qu’elle me dira, pensa-t-il.
Vers trois heures, ayant fait sa toilette et s’étant préparé, par un tour à la Perspective, à voir le plus possible de gens de connaissance dans le plus bref espace de temps, il prit une voiture et se rendit chez la comtesse. Elle était chez elle et le reçut non sans étonnement et même avec une sorte de déplaisir. Il arrivait bien mal à propos, cet ancien prétendant à la main de Vassilissa.
— Quel bon vent vous amène ? lui dit-elle dès le premier mot.
— Des affaires de famille, répondit-il tranquillement. J’ai appris une nouvelle en route, chère comtesse : mademoiselle Vassilissa va prendre un époux, à ce que l’on m’a dit ?
— C’est vrai, répondit la tante.
— Avant que je vous en félicite, permettez-moi de vous demander si son cœur a parlé ; vous savez que je suis quelque peu intéressé dans la question…
— Le cœur des jeunes filles est difficile à pénétrer, cher prince ! répondit la comtesse, décidément fort ennuyée du sot personnage qui arrivait si mal à propos. Vassilissa, qui vous avait refusé on ne sait pourquoi…
— Pardon, comtesse…, m’a-t-elle refusé ? demanda le prince, qui, pour la première fois, conçut un doute relatif à l’équité du procédé qu’on avait employé à son égard.
— C’est vous qui devez le savoir, cher prince, répondit la grande dame avec une sécurité de la meilleure compagnie. – Si vous voulez bien vous le rappeler, je n’étais pas présente à votre entretien.
Chourof, toujours pour employer l’expression de Zina, était « un peu bête », de sorte qu’il ne trouva pas de réponse immédiate à ce coup de boutoir.
— Je dois conclure, reprit-il pourtant avec une certaine insistance, que mademoiselle Vassilissa aime son prétendu ?
— Aimer ! Le mot est bien romanesque ! Ma nièce a confiance dans ma tendresse et prend de ma main le mari que j’ai accepté pour elle.
Avec beaucoup d’habileté, la comtesse évita toute autre question directe, et laissa tomber les allusions avec cette indomptable persévérance qu’elle mettait au service de ce qu’elle appelait ses principes.
Après trente bonnes minutes d’entretien, Chourof se retira sans avoir été invité à dîner ou à prendre le thé, sans avoir vu Vassilissa, sans avoir obtenu le moindre renseignement. Il descendait l’escalier, très perplexe et assez mécontent de tout le monde, lorsque la porte extérieure s’ouvrit, et il entendit la voix de Zina qui disait au valet de pied :
— À qui est cette voiture ?
— Au prince Chourof, répondit le domestique.
— Miss Junior, dit la voix de Zina, légèrement altérée, j’ai laissé de la musique dans la grande salle ; auriez-vous la complaisance…
L’Anglaise, qui ne se souciait aucunement d’être témoin de ce que sa folle élève allait dire ou faire, disparut docilement.
Zina, en costume de promenade, parut alors, grandie, mûrie, femme déjà par la souffrance et la réflexion, différente en tout de l’enfant moqueuse que Chourof avait quittée à Koumiassine.
— Prince, dit-elle en lui tendant la main, bonjour ! merci d’être venu.
Les domestiques qui l’entouraient comprenaient le français plus ou moins, à force de l’avoir entendu parler ; elle hésita un instant :
— Merci d’être venu… répéta-t-elle en regardant Chourof avec insistance.
Il comprit sur-le-champ d’ou venait la lettre qu’il avait reçue.
— Que fait-elle ? dit-il imprudemment.
— Elle en mourra, répondit la jeune fille. Vous seul pouvez… Cherchez !… Au revoir, ajouta-t-elle en souriant.
Elle entendait un bruit suspect, et elle s’élança d’un bond jusqu’au tiers de l’escalier, barrant le passage à Justine qui descendait, et qu’elle força à rebrousser chemin jusqu’au palier plutôt que de lui livrer passage.
Pendant ce temps, Chourof avait endossé sa pelisse, et la voiture qui l’avait amené quittait le perron. Justine, en descendant, ne rencontra que miss Junior, les bras chargés de gros volumes de musique, déposés depuis longtemps dans la grande salle par la main prévoyante de son élève.
— Est-ce que cela vous amuse de porter ces énormes bagages ? Donnez-les donc au valet de pied, dit Zina en penchant son frais visage sur la rampe.
Ses yeux pétillaient de malice et de joie. Miss Junior, obéissant à l’injonction, déposa son fardeau sur les bras du domestique. Justine, étonnée, ne comprenait rien à ce manège. Un rire étouffé de Zina lui apprit bien qu’on se moquait d’elle ; mais elle eut beau chercher, elle ne put en découvrir le pourquoi.
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