Chapitre 24 Chourof poursuit ses investigations.
En quittant la maison Koumiassine, le prince rencontra un drochki de louage qui, fort cahoté sur les morceaux de neige à demi dégelés, venait, cahin-caha, à sa rencontre. Il se trouve certainement beaucoup de semblables drochkis dans les rues de Pétersbourg, et rien n’est moins extraordinaire que d’en rencontrer un occupé par un monsieur en costume civil, orné de longs favoris et de cheveux très noirs ; cependant le prince fut frappé par l’air dur et concentré du visage qui passait près de lui. Se penchant hors de la portière, il le suivit des yeux et le vit s’arrêter devant la maison qu’il venait de quitter.
— Ce doit être mon Tchoudessof, pensa le prince, qui devenait étonnamment perspicace depuis que la lettre de la jeune comtesse l’avait brusquement arraché à la tasse de thé qui l’attendait chez lui, le dimanche précédent.
Changeant d’avis, au lieu de retourner à son hôtel, il indiqua à son cocher l’adresse de certain sénateur qui avait été l’un des meilleurs amis de son père.
— Là, se dit-il, je saurai à quelle espèce d’homme j’ai affaire.
Il fut reçu à bras ouverts par l’excellent homme, qui, veuf et sans enfants, ne savait où mettre le trop plein d’un cœur toujours chaud et fait pour la vie de famille.
— Que te faut-il, que tu viens me voir, polisson ? dit-il au prince, qu’il avait toujours tutoyé.
— Permettez ! je ne viens pas toujours parce que j’ai besoin de quelque chose !
— Soit ! admettons que ce n’est pas toujours pour cela ! dit le brave homme en riant d’un bon rire qui secoua sa large poitrine et son ventre épanoui. Je reconnais que tu es venu plus d’une fois pour me faire plaisir. Mais aujourd’hui, en particulier, tu ne vas pas me faire croire que tu aies quitté la campagne pour avoir de mes nouvelles ! Tu es arrivé ce matin ?
— Ce matin, affirma le prince.
— De chez qui viens-tu ?
— De chez la comtesse Koumiassine.
— Bon ! une jolie nièce, une jolie fille, le voisinage de campagne… Tu viens me demander d’être ton père d’honneur à l’église… Tu veux te marier, hé ?
Chourof rougit jusqu’aux oreilles inclusivement. Cette malheureuse habitude de rougir avait peut-être été la cause de toutes ses hésitations et de toutes ses mésaventures.
— Ah ! mon bonhomme, s’écria le sénateur enchanté, j’ai deviné juste !
— Non, mon excellent ami, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je suis venu effectivement vous demander quelque chose, mais ce n’est pas ce que vous supposez… Je voudrais avoir des renseignements sur un certain Tchoudessof, employé au Sénat.
— Tchoudessof… Attends donc, j’ai entendu prononcer son nom ces jours-ci… Je ne le connais pas.
— Eh bien, vous devez avoir un moyen de le connaître, n’est-ce pas, si vous en avez besoin ?
— Certainement ! Le chef de la chancellerie du Sénat doit savoir ce qui concerne ses employés. Mais qu’est-ce que tu lui veux, à cette espèce d’ecclésiastique ? C’est une famille de prêtre, ça.
— Je le suppose, d’après son nom (Tchoudessof signifie : des miracles). Mais ce que je veux, c’est savoir quel homme c’est, d’où il vient, ce qu’il fait, de quels moyens il s’est servi pour arriver au grade qu’il a obtenu, tout ce qui concerne sa moralité, bref…
— Bref, tout ! s’écria le sénateur en riant de plus belle. Comme tu y vas, mon garçon ! Est-ce que tu voudrais épouser sa fille ou courtiser sa femme ?
— Je voudrais, mon cher ami, dit gravement le prince, que cet homme, s’il n’est qu’un intrigant, comme j’ai quelque lieu de le supposer, n’entrât pas dans une famille de l’aristocratie, et que personne de nous ne fût exposé à saluer un faquin, parce qu’on l’a rencontré chez des gens honorables qu’il a trompés.
Le sénateur réfléchit un instant.
— J’y suis ! dit-il enfin. C’est à lui que la comtesse Koumiassine marie sa nièce ? Eh ! dis-moi, est-ce uniquement pour ne pas saluer ce monsieur que tu veux savoir son histoire ? N’y a-t-il pas là-dessous quelque rivalité ?
Voyant que les oreilles de Chourof retournaient au ponceau, le brave homme ajouta :
— Ne me dis rien, je ne te demande pas tes secrets. Le motif que tu me donnes est suffisant. Tu as raison : le devoir des grandes familles, dont le grand nom immaculé fait partie des fleurons de la couronne de Russie, est de se soutenir entre elles et de ne pas permettre aux pierrots vulgaires de piller leur moisson. Es-tu très pressé ?
— Je voudrais savoir ce que je vous demande tout de suite, si c’est possible.
— Tout de suite ! comme tu y vas ! Non, mon cher, tu ne le sauras pas tout de suite. Si tu veux venir demain, à une heure de l’après-midi, je te dirai probablement ce que tu veux savoir, mais pas une minute avant.
Chourof, enchanté du succès présumé de son entreprise, se confondit en remerciements. Il dîna avec le sénateur et rentra de bonne heure à l’hôtel, où il ne fit qu’un somme jusqu’au lendemain onze heures, pour réparer le sommeil perdu.
À une heure précise, il entrait chez le bon vieillard qui, tout en lui montrant un siège, lui cligna de l’œil d’une façon significative.
— Si tu l’aimes, ton Tchoudessof, tu vas avoir bien du chagrin. Vos beaux yeux vont pleurer ! comme dit la chanson.
— J’aurai du courage. Allez toujours.
— Eh bien, voilà, mon ami ! Ton protégé – ici le vieux sénateur rit silencieusement, faisant aller et venir par saccades son joyeux bedon – ton protégé est entré au service de très bonne heure ; il avait à peine vingt-deux ans, qu’il quitta l’armée pour entrer au Sénat, après deux années de service militaire… Dans l’infanterie, tu sais ! c’est ingrat… C’est une dame qui l’a recommandé !…
Le rire joyeux reprit, mais moins long, cette fois.
— La dame… Tu ne tiens pas à savoir son nom ?
Le prince fit un signe négatif.
— Cette dame était une ancienne amie de couvent de sa mère, mais encore jeune pour son âge, et jolie. Elle aimait beaucoup à placer les jeunes gens. Le nombre des employés qu’elle a fournis au service de l’État – le sénateur recommença à rire – est incalculable, et la couronne lui devrait une récompense civique, s’il y avait quelque justice en ce monde. Comment Tchoudessof a-t-il retrouvé son nom ? De quelle façon a-t-il mérité sa bienveillance ? Le rapport est muet sur ce chapitre. Veux-tu que nous nous en informions ? continua le vieux railleur en s’arrêtant court.
— Non, merci ! dit le prince, qui ne put s’empêcher de rire. Je m’en doute. Continuez, je vous en prie.
— Eh bien, entré au service à l’âge de vingt-deux ans, il resta dans les bureaux, inconnu, oublié, recevant de temps à autre cent roubles de gratification pour son assiduité, mais n’avançant point. Soudain son chef de bureau fut dénoncé pour concussion par lettre anonyme, et le chef de bureau qui lui succéda prit Tchoudessof en amitié et lui procura un avancement rapide. Tu ne te réjouis pas de sa bonne fortune ?
Le prince partagea le rire communicatif de son interlocuteur.
— À partir de ce moment, tout réussit à Tchoudessof, car, à peine était-il sous-chef, qu’on découvrit – par un hasard bien malheureux et dont notre protégé fut longtemps inconsolable – que le chef de bureau entretenait des relations coupables avec la femme d’un général civil, chef de service dans un autre département. Celui-ci se plaignit ; il y avait eu scandale, des lettres très détaillées avaient été trouvées par des employés subalternes, on avait glosé ; bref, le chef de bureau fut mis en disponibilité et, par rang d’ancienneté, Tchoudessof obtint sa place. Il a été décoré de divers ordres, car il ne néglige pas son ancienne protectrice : dernièrement encore, sachant qu’elle aime les petits chiens, il lui en a acheté un, ce qui n’est rien, mais il a eu la constance de le porter sous son bras tout le long de la Perspective, jusqu’au domicile de la dame. Ceux qui l’ont rencontré – il y en a beaucoup – n’ont pas pu faire autrement que d’admirer sa reconnaissance, la mémoire du cœur, comme il l’appelle, pour des services rendus il y a si longtemps. C’est une belle âme ! Eh bien, es-tu content ?
— Enchanté… dit le prince avec un dégoût manifeste. C’est tout ?
— Il y a encore le chapitre des mœurs. De ce côté-là, Tchoudessof est inattaquable, oh ! inattaquable ! On ne l’a jamais vu dans une maison douteuse, ni chez une femme mariée ! C’est qu’il a des principes, vois-tu ! Il ne fréquente que des veuves, absolument et authentiquement veuves ! Voilà tout ce que j’ai pu recueillir à ton intention ! Le bouquet est joli, ce me semble.
— Mais, dit le prince, si cet homme est tel que vous le dépeignez, comment se fait-il qu’on le garde au service ?
— Que tu es bien de ta province ! Crois-tu que nous n’ayons que des prix Monthyon dans nos bureaux ? Et puis, mon cher, c’est élémentaire : quand un employé fait exactement son devoir, sa vie privée ne nous regarde pas, à moins qu’il n’y ait scandale…
— Mais les faits que vous m’avez rapportés relativement à son avancement ?
— Eh bien ? c’est de la vie privée, cela ! Des suppositions ! Il n’y a pas de preuves ! Mais sois tranquille, va, quand nous avons besoin d’un homme de confiance pour une mission personnelle ou délicate, nous savons choisir ; nous consultons alors les documents que j’ai fouillés pour ton usage.
— Je vous remercie infiniment, dit le prince avec effusion. C’est une désagréable corvée…
— Eh ! eh ! cela a bien son côté drôle ! Quand on est revenu de tout, comme moi, cela dégoûte toujours, mais cela ne met plus en colère.
— Il ne me reste plus qu’une chose à savoir, reprit Chourof : par quelle voie est-il arrivé jusqu’à la comtesse Koumiassine ?
— Est-ce que tu ne peux pas lui demander ?
— Non, soupira Chourof, c’est impossible.
— Attends, je vais sonner mon valet de chambre : c’est une gazette ambulante, il nous le dira peut-être.
Piotre fit son entrée. C’était un homme de cinquante-cinq ans, maigre, menu, l’air sérieux et presque dogmatique. Il resta immobile près de la porte.
— Connais-tu un nommé Tchoudessof, employé au Sénat ?
— Comment ne pas le connaître !… Il va se marier.
— Tu vois ! fit le sénateur en clignant de l’œil à l’adresse du prince. Qui épouse-t-il ?
— La pupille de la comtesse Koumiassine.
— Est-ce une jolie demoiselle ?
— Jolie ! répondit laconiquement le serviteur.
— Qui est-ce qui a présenté le futur dans la maison ?
— Je ne sais pas.
— Chez qui allait-il avant ?
— Chez madame Termine… chez madame Lojinof…
Le valet de chambre nomma plusieurs dames de la noblesse qui avaient reçu Tchoudessof par condescendance, parce que leurs maris avaient avec lui des relations de service, ou bien comme danseur pour les bals de l’hiver.
— Quelqu’une de ces dames connaît-elle la comtesse ?
— Non, dit le serviteur ; mais elles connaissent presque toutes madame Souftsof, qui la connaît.
— Très bien, dit le sénateur, tu peux t’en aller.
Le domestique se retira, sans témoigner d’étonnement.
— On n’en fait plus comme ça ! dit mélancoliquement le sénateur quand Piotre eut refermé la porte… Quand tu auras mon âge, tu ne trouveras plus à te faire servir. Les vrais domestique, les bons, ceux que nos pères avaient formés, savaient tout, et non seulement ils ne disaient rien, mais ils ne se demandaient pas seulement le pourquoi des choses.
Sur ce panégyrique des anciens serviteurs, le prince prit congé de son vieil ami.
— Me tiendras-tu au courant de tes entreprises ? lui dit celui-ci en le quittant.
— Soyez tranquille, répondit Chourof, vous entendrez bientôt parler de moi.
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