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Chapitre 25 La provocation.

En sortant de chez son ami, le prince s’en alla tout droit chez madame Souftsof, qu’il connaissait pour l’avoir vue à la campagne, lorsqu’elle était venue chez la comtesse, quelques années auparavant. Depuis lors, à chacun de ses voyages à Saint-Pétersbourg, il n’avait pas manqué de lui présenter ses hommages. La dame, qui était pleine d’esprit, appréciait la droiture et la franchise du pauvre prince Charmant.

Au bout de cinq minutes de conversation, le nom de Vassilissa se trouva prononcé.

— Elle se marie, je crois, dit machiavéliquement le prince.

— Non, répondit madame Souftsof, on la marie, et je n’ai pas l’esprit tranquille quand j’y pense, car j’ai à me reprocher d’avoir présenté le fiancé dans la maison… Qui pouvait se douter, pourtant, que la pauvre fille le prendrait en grippe à première vue !

— Cela va si loin ? dit le prince, dont le cœur se mit à battre si fort qu’il eut peur que madame Souftsof ne l’entendit.

— Le jour des fiançailles, elle a déclaré publiquement, dans la salle de bal, qu’elle le détestait. Jusque-là, du reste, elle n’en avait rien fait paraître ; la comtesse dit que c’est pour attirer l’attention sur elle qu’elle se pose en victime, et qu’au fond elle est très satisfaite de son sort.

— Quand le mariage doit-il avoir lieu ? demanda le prince qui crut avoir reçu l’injure qu’on faisait à Vassilissa.

— Le dimanche après Pâques : dans une quinzaine de jours, par conséquent.

— Et vous, madame, est-ce que vous partagez l’opinion de la comtesse sur mademoiselle Vassilissa ?

Madame Souftsof resta silencieuse pendant un moment, qui parut bien long à Chourof. Il avait peur de s’être montré indiscret.

— Non, dit-elle enfin, je sais que la comtesse, dont l’excellent cœur est bien connu, se fait facilement illusion sur les choses qu’elle désire : – elle aime à se voir obéir, il est bien probable qu’elle prend la résistance de sa nièce pour de l’amour-propre. Je regrette de m’être mêlée de cette affaire : c’est une leçon, et on ne me reprendra plus à arranger des mariages.

Le prince se sentit plus navré que jamais. Celle qu’il aimait était-elle donc si malheureuse qu’elle ne pût même pas parler librement sans se voir accusée de mensonge ?

— Je suis curieux de voir ce M. Tchoudessof, dit-il. J’ai connu les deux demoiselles de la comtesse toutes petites filles, et je m’intéresse à leur sort. Où peut-on rencontrer ce monsieur ?

— Il dîne le plus souvent, à ce que je crois, au club de la petite noblesse, vous savez, près du pont de Police. Vous le trouverez là probablement vers six heures. Je sais qu’il s’y rend communément en quittant sa fiancée.

Après quelques minutes d’entretien banal, qui lui coûtèrent beaucoup de force d’âme, il prit congé de madame Souftsof.

Ainsi, en ce moment même, le monstre à longs favoris et à cheveux noirs et plats, avec la raie au milieu, courtisait sa malheureuse fiancée et la forçait d’entendre ses odieuses protestations d’amour ! Peut-être même baisait-il les mains de Vassilissa, ces mains adorables que lui, Chourof, n’avait baisées qu’en rêve !

L’idée de cette insolence fit faire au prince de si grandes enjambées, qu’il arriva au club de la petite noblesse un des premiers.

Il n’avait pas ses entrées, c’était pour la première fois de sa vie qu’il mettait les pieds dans ce refuge de la noblesse récente acquise dans la bureaucratie, refuge fort méprisé de l’aristocratie et fort envié de la bourgeoisie, qui n’y pouvait entrer. Mais quand le suisse, ne le reconnaissant pas pour un habitué, voulut lui demander son permis, il lui jeta au nez sa carte avec un geste de dédain.

Le suisse, déjà suffisamment convaincu par cette noble façon d’agir, lut : « prince Chourof », et s’inclina bien bas.

Le prince monta l’escalier et pénétra dans les salons. Pendant qu’il parcourait l’immense établissement, fort bien aménagé, du reste, et luxueusement meublé, les regards curieux des abonnés se portaient sur lui.

— C’est un nouveau membre, disaient-ils entre eux. – On ne l’a jamais vu ! – Qui l’a présenté ? – C’est probablement un invité.

Chourof prit un journal et se mit à le lire, levant la tête à chaque nouvel arrivant. Deux fois le garçon vint lui demander s’il dînerait à table d’hôte ou à la carte, deux fois le prince répondit qu’il n’avait pas faim et qu’il y penserait.

Enfin, les favoris et les cheveux plats qu’il avait rencontrés devant la porte de la comtesse firent leur apparition dans l’embrasure de la porte.

— Ah ! bonjour, Tchoudessof, dit un habitué. Vous êtes en retard aujourd’hui.

— Cela se comprend : auprès d’une fiancée, le temps paraît court, dit un autre.

Chourof bouillait. Le nom de Vassilissa prononcé dans cet endroit public où le premier venu, s’il avait seulement un an de service dans les bureaux, pouvait venir dîner pour 60 kopeks !

Tchoudessof, souriant d’un air fat, répondit quelques mots. Au moment où il frôlait Chourof pour se rendre dans la salle à manger, le prince lui barra le passage.

— Pardon ! dit-il, monsieur Tchoudessof, je crois ?

— C’est moi-même, monsieur. À qui ai-je l’honneur de…

— Le prince Alexandre Chourof. Voici ma carte.

Tchoudessof s’inclina avec la flexibilité propre à son échine en présence d’un grand personnage.

— En quoi puis-je être agréable à Votre Excellence ? dit-il du ton le plus aimable.

— N’y a-t-il pas ici un endroit où nous puissions causer un instant sans être dérangés ? demanda sèchement le prince.

— Parfaitement ! Si Votre Excellence veut me suivre…

L’Excellence emboîta le pas derrière Tchoudessof, et au bout d’un instant ils s’assirent tous deux sur d’excellents fauteuils, dans un joli boudoir bleu et or. Un domestique vint allumer deux becs de gaz et se retira.

— J’irai droit au fait, monsieur, dit Chourof, qui n’était pas né diplomate et qui avait passé une rude journée à déguiser sa pensée. On faisait tout à l’heure allusion à votre mariage : est-ce bien vous qui voulez épouser mademoiselle Gorof, la nièce et pupille de madame la comtesse Koumiassine ?

— C’est moi, monsieur. J’ai l’inestimable bonheur d’être agréé par madame la comtesse et par mademoiselle Gorof.

— Êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez, monsieur ? fit Chourof en s’approchant un peu sur son fauteuil.

Toute l’ardeur guerrière qu’il avait ressentie à Sébastopol l’enflammait en cet instant, bien que son adversaire ne méritât pas tant d’honneur.

— Mais, monsieur… je n’ai nul motif d’en douter, répondit Tchoudessof, secrètement inquiet, mais décidé à faire face à cette attaque inattendue.

— On m’a dit autre chose, à moi. On m’a dit, et je ne vous cacherai pas que ce bruit court la ville entière, que vous vous obstinez à réclamer la main de mademoiselle Gorof, malgré l’aversion qu’elle vous témoigne. Or, monsieur, dans la noblesse – Chourof appuya sur ce mot de façon à faire comprendre à son interlocuteur qu’il ne le considérait pas comme faisant partie de cette noblesse – nous avons une grande solidarité, et nous ne pouvons accepter une mésalliance, – je dis : « une mésalliance », que si elle a la passion pour excuse. Le cas n’est point celui de mademoiselle Gorof, me suis-je laissé dire.

— Mais, monsieur, fit Tchoudessof avec un sourire sarcastique qui lui donna l’air d’un singe aux prises avec une noix récalcitrante, vous n’êtes ni le père, ni le tuteur de mademoiselle Gorof, et si madame la comtesse agrée ma recherche…

En faisant son petit discours, il se leva comme pour faire comprendre au prince que le sujet de la conversation lui paraissait épuisé. Chourof ne bougea pas plus qu’un terme, mais il essaya de précipiter le dénouement :

— Vous n’en restez pas moins un cuistre, dit-il, pour vouloir épouser une jeune fille qui vous a donné des preuves publiques de son aversion et de son mépris.

— Cela, monsieur, c’est mon affaire !… dit Tchoudessof, qui battit en retraite vers les salles communes.

Le prince se leva vivement et le saisit par le bras.

— C’est aussi la mienne, monsieur ! lui dit-il d’une voix contenue. Depuis des siècles… oui, monsieur, des siècle !… ma famille est l’alliée et la voisine de la famille Koumiassine. Je ne puis permettre qu’elle se commette avec vous ! En attendant que le comte revienne pour vous couper les oreilles comme vous le méritez, je vais faire part à madame la comtesse du dossier privé qui contient l’histoire de votre vie, et que je me suis procuré, par des moyens honnêtes, monsieur. Peut-être la comtesse changera-t-elle d’avis.

Ils étaient arrivés presque au seuil de la salle à manger. Des têtes curieuses s’avançaient de tous côtés au bruit des voix irritées.

— Le comte est loin, monsieur le prince, répliqua Tchoudessof. Et quant à vos calomnies…

Ce mot n’était pas prononcé que Tchoudessof recevait le gant du prince au travers de la figure.

— Vous me rendrez raison de ces paroles, monsieur ! dit Chourof, qui avait peur que son adversaire ne gardât l’injure sans vouloir la venger.

Tchoudessof, blême de rage, n’avait qu’une idée : quel malheur que le prince eût attendu jusque-là pour le souffleter ! On eût pu s’arranger, tandis que maintenant le duel était nécessaire !

Faisant de nécessité vertu, et pensant qu’après tout un duel pour sa fiancée le relèverait aux yeux de tout le monde, de toutes les femmes, sans excepter Vassilissa elle-même, il s’écria en fausset :

— Nous nous battrons, monsieur !

— Parbleu ! je ne me suis dérangé que pour cela ! répondit le prince. Vous avez mon nom, je demeure hôtel Demouth, à deux pas d’ici. Je me considère l’offensé ; mais, de par mon gant, vous avez le choix des armes. J’attendrai vos témoins toute la soirée, sinon… Mais j’espère, monsieur, que vous avez bonne mémoire et que je ne serai pas forcé de vous répéter ce que je vous ai dit tout à l’heure.

Les camarades de Tchoudessof, furieux, voulaient faire un mauvais parti au prince ; quelques-uns d’entre eux ne se gênaient guère pour exhiber, chez eux, des manières de crocheteurs, qu’une légère couche de vernis conventionnel couvrait au club. Mais Chourof les regarda d’un air si hautain, sa noble physionomie et la droiture de son âme, visible dans ses yeux, contrastaient d’une façon si remarquable avec l’air louche et la colère haineuse de son rival, que les honnêtes gens – et il y en avait beaucoup de présents – protégèrent la retraite de Chourof jusqu’au dehors et lui témoignèrent les égards de la meilleure compagnie.

Rentré chez lui, Chourof commença par se laver et changer de toilette, pour se débarrasser de l’odeur de graillon truffé que ses vêtements avaient contractée dans la salle à manger du club. Puis il se rendit chez Zakharief.

Celui-ci dînait en famille. Chourof lui fit passer sa carte, avec la prière de venir le trouver dès qu’il aurait fini.

Vingt minutes après, Zakharief entrait dans le salon du prince.

— Je me bats demain, lui dit celui-ci.

— Allons donc ! pas de mauvaise plaisanterie après dîner ! Cela trouble la digestion.

— J’en suis bien fâché pour votre digestion, mon cher ami, mais c’est la vérité. Je vais faire monter du café et des liqueurs pour rétablir cette digestion troublée, et l’on m’apportera à dîner, car j’ai grand faim ; – et, en attendant que les gens m’aient servi, car on attend toujours à l’hôtel, je vous raconterai mon histoire.

Zakharief fut bientôt au courant de l’histoire. Le prince lui donna la raison officielle, à savoir que la comtesse s’était laissé tromper par un intrigant ; qu’en l’absence du comte Koumiassine, lui, prince Chourof, son voisin et ami, avait sommé le malotru de renoncer à entrer dans une noble famille, et ce qui s’ensuit.

— Mais pourquoi, dit Zakharief après un moment de réflexion, ne vous êtes-vous pas adressé à la comtesse elle-même ?

Chourof haussa les épaules.

— J’ai commencé par aller la voir, dit-il, elle m’a reçu à peine poliment. Elle s’est mis ce mariage en tête, elle ne veut pas même attendre le retour du comte pour le conclure. Elle aurait le reste de sa vie pour le regretter, je lui rends un service dont elle me saura gré plus tard. Nous sommes un peu parents, vous savez…

— Et vous courez risque de vous faire estropier pour empêcher un intrigant d’entrer dans sa famille ? dit Zakharief pensif.

— Enfin, voyons, mon cher ! s’écria Chourof, qui, à bout de ressources, trouva une idée lumineuse : supposez que j’eusse l’intention de demander en mariage la jeune comtesse Zénaïde, croyez-vous qu’il me serait agréable d’avoir ce monsieur pour cousin ?

— Ah ! très bien ! très bien ! répondit Zakharief. Je comprend. Parfait !… Vous voulez que je sois votre témoin ?

— C’est ce que je voulais vous demander.

— Et qui sera le second ?

— Je n’en sais rien. Amenez-moi un de vos amis.

— Mon neveu ! Je cours le chercher.

— Non, dit Chourof, restez ici. On peut venir à toute minute. Mon domestique ira le prévenir.

Une demi-heure après entra le neveu de Zakharief, tout jeune officier de dix-neuf ans, qui se mit au service du prince avec un vif plaisir. C’était sa première affaire.

— Vous n’allez pas le tuer, n’est-ce pas ? dit Zakharief, vous êtes trop fort à toutes les armes pour saigner à blanc ce coq d’Inde ?

— Cela dépend de lui, dit le prince. S’il se soumet, il en sera quitte pour une première égratignure ; mais s’il fait le méchant et qu’il persévère dans ses projets, ma foi, je crois que j’en débarrasserai la terre sans remords. Vous l’avez dit, c’est un coq d’Inde, et je le traiterai comme tel. En attendant, allumons un cigare.

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