‹ Les KoumiassineChapitre 26 sur 59 · Chapitre 26 Le choix des armes.

Chapitre 26 Le choix des armes.

La soirée s’écoula tranquillement chez le prince Chourof. Les trois amis, car le neveu de Zakharief n’avait pas tardé à passer du rôle de témoin à un rôle plus intime, fumèrent quelques cigares, prirent quelques verres de thé, parlèrent du prochain dégel, de la Néva qui allait débâcler, du Théâtre-Français, d’un futur voyage à l’étranger, de tout, en un mot, excepté des témoins qu’ils attendaient.

Le jeune officier ne pensait pourtant pas à autre chose : il ne craignait rien pour Chourof, qui lui semblait invulnérable, mais il se disait en lui-même :

— Quelle figure devrai-je faire devant les témoins ? Faut-il être tout à fait à mon aise ? Mais trop d’aisance paraîtrait de l’affectation ! Un peu de roideur ne messiéra pas. Du reste, je regarderai mon oncle.

Son oncle, en effet, n’en était pas à sa première affaire, bien que les duels, en Russie soient beaucoup plus rares – mais en revanche beaucoup plus sérieux – qu’en France, où l’on se bat tous les jours pour un futile prétexte, où par conséquent le duel à l’épée et au premier sang suffit dans la plupart des cas. Zakharief savait d’ailleurs que le prince, tireur de premier ordre, charmait souvent les interminables loisirs de la vie de campagne en abattant des hirondelles au vol avec des pistolets de précision.

Cependant deux bonnes heures s’étaient écoulées depuis la fin du dîner, et les témoins attendus n’arrivaient pas.

Il y avait à cela une bonne raison : Tchoudessof, après l’insulte publique qu’il avait reçue, s’était efforcé de trouver de bons témoins, c’est-à-dire des témoins pacifiques, sérieux, un peu imposants, capables d’arranger une affaire, ou du moins – car cette fois il n’y avait guère de place pour un arrangement – assez habiles pour organiser un petit duel anodin. Par malheur, les gens raisonnables n’étaient pas ses amis au club du pont de Police ; tout en lui, ses paroles, son attitude, ses gestes, exhalait un parfum de friponnerie qui mettait les gens en garde contre lui. Au bout de quelques minutes, dans la grande salle du club, il ne restait plus autour de notre héros que quelques énergumènes.

— C’est une insulte grave ! disait l’un. Il faut qu’elle soit lavée dans le sang ! – Vous ne souffrirez pas, disait un autre, que notre club supporte sans vengeance un pareil affront ?

Nous passerons sous silence toutes les phrases belliqueuses, voire même héroïques par procuration, qui furent prononcées dans cette circonstance. La comédie des amis qui se sentent outragés se reproduit invariablement la même partout. Le siècle et le pays n’y font absolument rien.

— Qui est-ce qui me servira de témoin, demanda Tchoudessof d’une voix émue.

Les amis belliqueux s’entre-regardèrent. Ils savaient qu’en Russie les peines édictées contre le duel sont très sévères.

— Moi, dit le plus enragé de tous, j’aurais bien voulu, mais ma femme est malade en ce moment, et vous comprenez, mon cher, qu’une émotion…

Tous les autres trouvèrent des motifs d’abstention aussi sérieux que celui-là. Il y eut même un employé du ministère des finances qui se déclara enrhumé.

— Si on pouvait se battre dans une chambre bien chauffée, je serais votre homme, n’en doutez pas… Mais il faudra courir pas mal loin, par ce temps de dégel, et, si mon coryza devenait une fluxion de poitrine, je ne me le pardonnerais pas.

Un seul des assistants restait immobile et muet. Sa figure rébarbative, sa moustache et ses favoris coupés d’une façon martiale semblaient indiquer qu’il avait, comme Tchoudessof, connu le noble métier des armes. En réalité il n’avait jamais connu que le métier de plumitif. Il avait des allures de guerrier à cause de son nom, Voïnof, qui signifie guerrier. Il profita d’un moment de silence pour venir frapper sur l’épaule de son collègue dans l’embarras.

— C’est moi qui serai votre témoin ! Seulement, vous concevez bien que je ne me dérangerai pas pour une affaire qui se terminerait en queue de poisson. Il nous faudra des excuses par écrit… sinon…

— Pourquoi par écrit ? dit Tchoudessof d’un accent désespéré.

La discussion s’engagea sur ce point. Voïnof eut beaucoup de peine à faire la concession demandée. Il y vint pourtant, car l’idée d’assister à un duel l’avait mis en goût, et il craignait de manquer l’affaire s’il se montrait par trop tenace.

Ce fut bien autre chose quand il s’agit des conditions du combat. Tchoudessof, qui avait conservé le goût des armes à feu depuis le temps où il chassait dans le petit bois de bouleaux, avait chez lui une paire de pistolets dont il se servait assez proprement.

— Mettez-nous à trente pas, dit-il à Voïnof… On tirera au commandement.

— Vous plaisantez ! répliquait son adversaire (nous voulons dire son interlocuteur). Il n’y a que les bourgeois qui se battent ainsi ! Vous oubliez, mon cher, qu’il vous a mis son gant sur la figure ! Un bon duel à la barrière, voilà ce qu’il nous faut. On vous mettra à trente pas, si vous voulez ; mais vous pourrez faire dix pas chacun, et vous tirerez à volonté. Le premier qui aura fait feu devra s’avancer jusqu’à la limite. C’est la règle ; il n’y a pas moyen d’y échapper… À propos, il faudrait se procurer des pistolets…

— J’en ai chez moi, dit Tchoudessof, qui vit poindre dans sa nuit désolée un rayon d’espérance.

— Chez vous ? mais si vous vous en êtes déjà servi…

— Jamais ! jamais ! se hâta de dire Tchoudessof.

— Mais alors pourquoi les aviez-vous, si ce n’était pas pour vous en servir ?

— C’est un cadeau d’un ami qui me devait quelque argent, et qui me les a laissés faute de pouvoir rembourser…

— Vous m’affirmez que vous ne vous en êtes jamais servi ?

— Jamais ! vous pouvez m’en croire. D’ailleurs, où aurais-je pu m’en servir ? Mon logement est trop petit…

Tchoudessof ne disait pas que derrière son logement il y avait une vaste cour déserte, faite à souhait pour le plaisir d’un amateur de tir au pistolet.

— C’est parfait ! dit Voïnof, qui ne demandait pas mieux que de croire à cette affirmation, car cela lui épargnait l’ennui de se procurer des armes.

— Je vous avoue, insinua Tchoudessof, que la bonne foi du prince me paraît un peu suspecte… Puisque j’accepte le combat dans les conditions plus dangereuses que vous trouvez seules convenables, faites-moi une petite concession… Il pourrait se faire que le prince apportât des armes faussées, qu’il aurait essayées à loisir… Après tout, je ne le connais pas, moi, ce monsieur ! Un coup de lime sur une mire est vite donnée… Je viserais droit avec son pistolet, et ma balle irait de travers…

— Mais que voulez-vous que j’y fasse ? On tirera les armes au sort…

— Non… offrez au prince de choisir… Ou je me trompe fort, ou il nous laissera le choix !

— Il n’est donc pas si canaille que vous voulez bien le dire ?

— C’est-à-dire qu’il n’osera pas faire autrement !

— Vous tenez donc bien à tirer avec vos armes ? dit Voïnof impatienté.

— Je vous ai dit le motif… Et puis, il y a peut-être dans mon fait un peu de superstition.

— Vous me donnez votre parole d’honneur que vous ne vous êtes jamais servi de vos armes ? Votre parole d’honneur ? insista Voïnof en regardant son homme dans le blanc des yeux.

— Je vous la donne !… Du reste, si ce que je vous demande ne vous plaît pas, vous n’avez qu’à le dire, il n’y a rien de fait…

En voyant Tchoudessof se lever comme un homme bien décidé, Voïnof sentit ses scrupules se fondre. Il ne voulait pas manquer son duel :

— Bah ! se dit-il, après tout, un pistolet ou un autre, qu’est-ce que ça fait ? Comme il vous plaira, ajouta-t-il tout haut.

— Un pistolet ou un autre, ça fait beaucoup ! se disait à part lui Tchoudessof. Me voilà bien tranquille. À présent, prince Chourof, à nous deux : vous allez passer un mauvais quart d’heure, c’est moi qui vous le dis.

Ce n’était pas tout : il fallait trouver encore un témoin ; Voïnof se chargea de l’affaire. Il alla chercher un jeune homme timide, du même bureau que lui, un pauvre garçon qu’il amena là comme on mène un agneau à la boucherie. Il fallut, en outre, faire un bout de toilette, mettre un habit.

Voilà pourquoi Chourof et ses amis attendaient.

Ils commençaient à trouver le temps fort long et à devenir un peu nerveux, quand un coup de sonnette retentit. Le domestique apporta deux cartes. Noms inconnus. Évidemment, c’étaient eux.

Voïnof, suivi de son jeune ami blond, entra d’un air vainqueur ou qui essayait de l’être. On se salua froidement. Le prince s’était retiré dans une pièce voisine pour laisser le champ libre aux négociations.

M. Tchoudessof faisait savoir, par l’intermédiaire de ses témoins, que si M. le prince Chourof voulait bien exprimer en présence de quelques personnes – peu nombreuses, d’ailleurs, – le regret d’avoir été un peu brusque, d’avoir été trompé par un malentendu, M. Tchoudessof se contenterait de cette explication verbale, sans demander d’excuses par écrit.

Au mot « excuses », le jeune officier tressauta dans son fauteuil, et une expression peu parlementaire faillit lui échapper. Heureusement, il regarda son oncle, qui, souriant avec aménité, demandait à ses interlocuteurs :

— M. Tchoudessof a-t-il prévu le cas d’un refus ?

— Sans doute ! dit Voïnof.

— Je m’en doutais, répliqua Zakharief toujours souriant. Et alors, quelles armes choisira-t-il ?

— Le pistolet, monsieur ! Il s’agit ici d’une injure grave et qu’un homme d’honneur…

— Le pistolet ? interrompit Zakharief. Fort bien…

— Permettez, messieurs, dit le second témoin d’une voix flûtée, avant de parler de ces choses, ne serait-il pas plus rationnel, plus humain, de chercher le moyen de terminer à l’amiable un différent qui…

— Il n’y en a qu’un, monsieur, interrompit Zakharief toujours souriant, et M. Tchoudessof le connaît. Vous en a-t-il parlé ?

Les deux témoins de Tchoudessof se regardèrent un peu déconcertés.

— Il n’a parlé que d’excuses… dit le jeune homme blond.

— De quelle part ? dit le jeune officier, se contenant à peine et haussant un peu la voix.

— Mais, naturellement, de la part de l’offenseur.

— Allons, reprit Zakharief, je vois que M. Tchoudessof ne vous a pas parlé de mon moyen. Revenons aux conditions de la rencontre.

Les conditions furent aussitôt acceptées que proposées, sans réflexions ni contestations inutiles.

— C’est très correct… Telle fut la réponse de Zakharief. Et, ajouta-t-il, avez-vous quelque préférence pour un lieu de rendez-vous ?

— Non, M. Tchoudessof nous a laissés libres de choisir.

— Eh bien, avez-vous choisi ?

— Pas encore…

— Voulez-vous que je vous aide ? Prenons l’île de Krestovsky. Les premiers arrivés attendront près du pont, dans le taillis. Je connais là une clairière qui semble faite tout exprès…

Zakharief, en disant ces mots, eut un léger sourire qu’il réprima soudain. Cette clairière était celle où, une quinzaine d’années auparavant, il avait fait ses premières armes contre un de ses camarades, hussard de Grodno. Il avait eu, ce jour-là, toutes les chances : d’abord, la cause du duel était une créature éminemment frivole qu’il avait soufflée au hussard – et, dans des circonstances semblables, on aime toujours mieux être l’offenseur que l’offensé ; – ensuite, quoique fort médiocre tireur, il était parvenu à blesser son camarade juste assez pour que l’honneur fût déclaré complètement satisfait, et pas assez pour avoir des remords ; enfin, ce duel avait été l’origine d’une étroite amitié entre les deux adversaires.

Zakharief se rappelait tout cela et mettait une sorte de superstition dans le choix de cette même clairière pour le duel du prince.

La superstition, en effet, n’est pas, comme on pourrait le croire, l’apanage exclusif de quelques esprits faibles. Elle pénètre dans les cœurs les plus fermes, toutes les fois qu’il s’agit de soumettre son bonheur, sa fortune, sa vie ou celle d’un être cher aux chances d’un inconnu toujours redoutable. Y a-t-il beaucoup de marins qui soient exempts de cette faiblesse ? c’est qu’ils savent combien la mer est perfide, combien tous les calculs de la prudence humaine sont peu de chose contre l’ouragan qui peut survenir d’une minute à l’autre, contre une étincelle qui suffit à allumer l’incendie en pleine mer, contre le brouillard qui cache la route des étoiles et qui empêche les navires d’éviter les bas fonds ou les récifs ! Combien de militaires, à la veille d’une bataille, n’ont-ils pas eu pour eux ou pour un cher camarade des pressentiments de mort ! Et les joueurs… en est-il un sur cent, un seul, qui ne croie pas être doué du pouvoir mystérieux de pressentir la chance ou la déveine ? Encore ce centième, ce joueur impassible qui ne croit pas, comme il dit, « à toutes ces bêtises », demandez-lui pourquoi, jouant au baccarat ou au lansquenet, il augmente brusquement son enjeu quand c’est à lui de prendre la main ! Il sait bien qu’à chaque coup les chances sont égales pour les deux adversaires, mais il a confiance, sans vouloir s’en rendre compte, il a confiance uniquement parce qu’il tient les cartes dans sa main !

Le jour où il n’y aura plus de superstition dans le monde, c’est que la terre sera habitée par une race de sages. Nous n’en sommes pas encore là.

Mais revenons à nos héros.

— Krestovsky ? dit le compagnon de Voïnof avec une hésitation visible, c’est bien loin… Et puis, il dégèle, ce soir…

— Eh bien, nous mettrons des galoches ! riposta Zakharief. On ne peut pourtant pas se battre dans la grande salle de l’Assemblée de la Noblesse, que diable ! Ce serait peut-être dangereux pour les glaces ! Voyons, quelle heure choisissez-vous ?

— Sept heures du matin, dit Voïnof.

— Fort bien ! heure militaire.

Zakharief se leva ; son neveu, qui ne le quittait pas des yeux et qui admirait son sang-froid imperturbable, fut debout aussitôt que lui.

Les témoins de Tchoudessof, comprenant ce langage muet, mais expressif, se levèrent à leur tour. On se salua cérémonieusement, et ils firent une sortie plus modeste que leur entrée.

— Nous couchons ici, n’est-ce pas ? dit Zakharief au prince après l’avoir mis au courant des résultats de l’entrevue.

— Merci, mes amis, dit Chourof.

— Ah ! diable ! Et ma femme que j’oubliais ! Elle va me tirer les oreilles demain, bien sûr. Je vais écrire un mot pour lui dorer la pilule. Toi, mon neveu, va-t-en chercher les pistolets de tir. Si ces animaux en apportent aussi, on tirera au sort.

— Sont-ils bons, les vôtres ? demanda le prince au jeune officier.

— Des Devisme.

— Tant mieux pour le Tchoudessof. Si j’ai de bonnes armes, je pourrai lui casser ce que je voudrai sans trop l’endommager.

Le prince serra la main à ses deux compagnons, s’occupa de leur coucher, et rentra dans sa chambre. Il ne se mit pas au lit tout de suite ; son premier soin fut d’écrire un testament olographe dont voici la teneur :

« En cas de mort, je lègue à mademoiselle Vassilissa Gorof, fille unique de madame veuve Gorof, et demeurant actuellement chez madame la comtesse Koumiassine, la pleine et entière propriété de tous mes biens meubles et immeubles, à la seule charge de faire usage, pour le bien-être physique et moral de mes anciens paysans, d’une portion de mes revenus déterminée par elle selon ce que son bon cœur lui dictera. »

Après avoir signé et daté cet important document, il plia la feuille de papier, la mit sous enveloppe, et la laissa sur sa table pour la confier à son ami Zakharief.

q

Page 1