Chapitre 28 Tchoudessof ne vient pas !
Depuis sa rencontre avec le prince, Zina ne pouvait rester en place : tantôt c’étaient les aiguilles qui se brisaient à tout moment, tantôt ses épingles à cheveux qui tombaient en pluie autour d’elle, tantôt ses crayons qui refusaient le service ; et puis l’encre était bourbeuse, les plumes crachaient, son col lui serrait le cou, ou les boutons de ses bottines – moins solidement cousus qu’à l’ordinaire, sans doute – couraient sur le parquet comme de petits négrillons noirs très pressés.
Miss Junior passa les vingt-quatre heures les plus orageuses de son existence. Dans le silence de la nuit, elle eut un cauchemar : elle crut voir Zina, debout près de la lampe des images, griffonner quelque chose au crayon sur du papier. Elle se souleva, et l’apparition disparut.
— J’aurai rêvé ! se dit-elle.
Et elle se retourna du côté du mur, suivant le proverbe : Pour changer de cauchemar, changez de côté.
Le lendemain matin, Zina, en se levant, sonna sa femme de chambre, et, avant de la laisser lui rendre le moindre service, elle la chargea de porter à la femme de chambre de Lissa un pain de savon qu’elle avait acheté la veille – avec ordre de lui remettre immédiatement et à elle-même, comme un petit souvenir.
Le pain de savon fit son ascension dans les escaliers, et, sous le propre nez de mademoiselle Justine, fut remis dans les mains de Vassilissa.
Celle-ci, triste et préoccupée – à mesure que le jour de son mariage approchait, elle se détachait de plus en plus de la vie – prit en souriant faiblement le petit souvenir, ordonna de remercier sa cousine, et déposa le savon, bien et dûment enveloppé dans son papier parfumé, sur sa toilette, à côté d’elle.
Une fois ses beaux cheveux nattés, elle se leva, prit le petit paquet, se dirigea vers le petit meuble où elle mettait ses effets et chercha sa clef pour l’ouvrir. Le parfum pénétrant du savon l’attirait… elle fit sauter un bout du papier, et, ô surprise ! aperçut l’écriture de sa cousine… Elle ferma vivement le meuble, glissa le mystérieux objet dans sa poche, et retourna à ses occupations ordinaires.
Justine n’avait rien remarqué. Presque tous les jours Zina envoyait à sa cousine quelque bagatelle, un fruit, une fleur, un petit objet qui lui disait combien l’exilée était présente à ses pensées.
La protégée descendit bientôt pour vaquer à ses occupations, savoir : faire le tour de la maison, des communs, du refuge, et rapporter à la comtesse tout ce qui pouvait nuire à quelqu’un.
Vassilissa courut à la porte, la ferma à clef, tira le savon de sa poche et, l’ayant développé, elle trouva un billet de Zina. La jeune comtesse, craignant d’être découverte, parlait un langage tant soit peu obscur, plein d’allusions que Vassilissa devait seule comprendre, et cependant assez banal en apparence pour qu’on put s’y méprendre et n’y voir que des enfantillages.
Un mot terminait cette effusion enfantine, et ce mot fit palpiter le cœur de la pauvre Vassilissa de toutes les espérances les plus folles : « Nous avons vu des amis, disait la lettre énigmatique ; on s’intéresse à toi et on désire ton bonheur. Aie courage. »
Hélas ! le cœur est ainsi fait, que c’est ce qu’on désire que l’on croit posséder. Ce mot « amis » ne réveilla pas en Vassilissa le souvenir du pauvre prince Charmant, qu’elle aimait pourtant bien. Amis, voulut dire pour elle Maritsky, parce qu’elle pensait à lui plus souvent qu’à tout autre.
— Que peut-il pour moi ? se dit-elle ensuite tristement. Du courage, ah ! certes, j’en ai, car s’ils veulent me conduire à l’église, je resterai trois jours sans manger, et ils seront obligés de m’y porter.
Ils, c’étaient ses deux ennemis, Tchoudessof et la comtesse.
La comtesse autrefois tant aimée ! Quel changement étrange avait dû se produire en elle, pour que cette fée protectrice de son enfance fût devenue son mauvais génie !
— Que lui ai-je fait, se disait constamment l’orpheline, pour qu’elle me déteste ?
Et ses larmes coulaient, autant sur sa bienfaitrice devenue son ennemie, que sur elle-même, pauvre jouet d’une grande dame capricieuse.
Cette blessure de son cœur était peut-être la plus douloureuse de toutes. En effet, blâmer et détester ce qu’on a jadis respecté et adoré – c’est une des plus cruelles épreuves que nous soyons obligés de subir – et pourtant, quel est celui de nous qui, une fois dans sa vie, n’a passé par là ?
Le jour de la provocation du prince fut pour Vassilissa un des plus longs de sa vie. Le billet qu’elle avait reçu le matin la préoccupait ; elle pensait bien qu’il avait dû se passer quelque chose ; mais quoi ?… Elle descendit comme d’ordinaire à quatre heures. L’odieux Tchoudessof vint lui faire sa cour, ou plutôt parler avec la comtesse du cinq pour cent, de l’emprunt prochain et du logement nuptial que le tapissier mettait peu de zèle à terminer.
En disant ces mots, il glissa un tendre regard de côté de l’impassible fiancée, mais, ne trouvant point de sympathie, il se remit à parler de choses pratiques avec la comtesse Koumiassine.
Il s’en alla enfin et Vassilissa poussa un soupir de soulagement ; elle allait être vingt-trois heures sans le voir, et c’était bien quelque chose. Muette et résignée, elle resta dans le boudoir de sa tante, qui ne la voyait pas et qui lisait une revue sans s’apercevoir de son existence. Enfin le domestique annonça le dîner ; elle descendit, précédant sa tante, et, un moment après, Zina parut dans la salle à manger.
Un regard qui dit merci, un baiser officiel, un serrement de main où leurs deux tendres petits cœurs de fillettes mirent tout ce qu’ils possédaient d’énergie, et les deux cousines se séparèrent. Pas un mot n’était possible : Vassilissa, depuis qu’elle était promue au grade de fiancée, dînait entre sa tante et M. Wachtel.
Tout à coup, au milieu du dîner, Dmitri, qui n’avait pas parlé à table depuis plus de trois semaines, s’adressa à mise Junior :
— Avez-vous rencontré mon ami Chourof ? dit-il. Je l’ai vu aujourd’hui, en revenant de la promenade. N’est-ce pas, monsieur Wachtel ? Mais il faisait de grands pas, et il ne nous a pas reconnus.
Miss Junior feignit de n’avoir pas entendu. Il y avait, d’ailleurs, deux ou trois invités, et l’on causait autour de la table.
Au nom si imprudemment prononcé par l’enfant, Vassilissa avait senti une secousse électrique de la tête aux pieds. Mais depuis quelques mois, elle avait appris à cacher ses émotions : elle resta immobile, le front baissé, comme d’ordinaire. Au bout d’un instant seulement, elle leva les yeux et rencontra le regard de Zina, clair, rieur, indéfinissablement joyeux et malin, et cependant fort posé, car on les observait de toutes parts.
Le regard de Vassilissa retomba sans même avoir pu dire merci, car elle comprenait maintenant tout ce qu’avait risqué sa vaillante cousine ; et ses yeux, en le lui disant, pouvaient la perdre.
Jamais le long dîner ne parut plus long aux jeunes filles, malgré le plaisir qu’elles éprouvaient à se voir de loin, faute de mieux. Il se termina enfin, et Vassilissa, après avoir embrassé sa cousine sous l’œil sévère de sa tante, remonta à ce que Zina appelait son perchoir. Mais elle avait désormais à quoi penser.
Le prince était venu, venu à l’appel de Zénaïde ! Donc il pensait à elle, il l’aimait ! À cette idée, la pauvre orpheline fondit en larmes : il y avait au monde quelqu’un qui l’aimait, quelqu’un qui avait fait un long voyage pour la tirer de peine, pour la sauver ! Comme elle pria Dieu pour cet homme de bien, qu’elle avait affligé et qui l’aimait pourtant !
— Oh ! se dit-elle, si je sors de là et s’il veut encore de moi, comme je ferai une bonne femme dévouée et consciencieuse !
Pour la première fois depuis qu’elle habitait cette chambre désolée, elle s’endormit avec un vague sourire sur les lèvres.
Le lendemain lui réservait bien d’autres surprises. Elle descendit à l’heure ordinaire et s’installa, sa tapisserie à la main, dans le boudoir de sa tante…
Mais Tchoudessof ne parut point !
La comtesse donnait des signes non équivoques d’humeur. Le couteau à papier grinçait férocement dans les feuillets de l’éternelle revue, la soie faisait entendre des craquements gros d’orages dans les plis épais de la jupe agitée par un pied impatient, et l’œil de la comtesse inspectait, toutes les cinq minutes, les aiguilles imperturbables de la pendule.
Cinq heures sonnèrent, le domestique parut, annonça le dîner. Vassilissa descendit avec sa tante sans qu’elles eussent échangé un mot.
Ce que ressentait la comtesse est au-dessus de toutes les plumes humaines. On avait osé la faire attendre ! Et qui ? Un homme de rien, un petit employé qu’elle protégeait, qu’elle allait condescendre à nommer son neveu ! C’était inouï… et peu s’en fallut que le mariage ne fût rompu sans autre auxiliaire.
Le dîner s’acheva silencieusement. À l’aspect austère et sombre de la comtesse, chacun devina qu’il devait se passer quelque chose d’extraordinaire. Zina, sachant que Tchoudessof n’avait pas fait son apparition accoutumée, se réjouissait déjà intérieurement du succès de ses petites manœuvres ; miss Junior tremblait dans sa peau et craignait que d’une minute à l’autre la coupable participation à laquelle elle s’était laissé entraîner par la rusée petite comtesse ne fut découverte et punie. Les protégées et Wachtel firent seuls honneur au dîner.
À peine le dessert avait-il circulé, que la comtesse se leva, reçut d’un air préoccupé les remerciements de ses subordonnés, et se retira dans son boudoir après avoir fait signe à Vassilissa de la suivre.
Quand elles furent seules, la comtesse s’assit, et laissant sa nièce debout devant elle :
— Votre fiancé n’est pas venu, dit-elle : avez-vous agi de quelque façon propre à motiver cette étrange conduite ?
Vassilissa regarda sa tante d’un air assuré :
— Non, ma tante, dit-elle.
— Vous pouvez me donner votre parole d’honneur que par aucun acte, par aucune parole, vous n’avez essayé de le détacher de la pensée de vous épouser ?
— Je vous demande pardon, ma tante, dit la jeune fille, qui se sentait animée d’un courage invincible : le jour où vous l’avez présenté comme mon fiancé – bien contre mon désir, vous le savez, – j’ai supplié M. Tchoudessof, au nom des sentiments d’honneur qu’il pouvait avoir en lui, de renoncer à un mariage qui ferait notre malheur à tous deux.
La comtesse fronça légèrement le sourcil.
— C’était, dites-vous, le jour de vos fiançailles ?
— Oui, ma tante. Il y a deux mois environ.
— C’est bien, retournez chez vous.
Vassilissa obéit, et la comtesse, restée seule, s’enfonça dans de profondes méditations. Pourquoi Tchoudessof, ainsi adjuré, avait-il persévéré dans ses projets ? Jamais la comtesse n’eût cru sa nièce capable d’un acte aussi hardi ; de fait, elle ignorait absolument le caractère de Vassilissa, et, en dépit de la longue persévérance de celle-ci, elle continuait à la regarder comme une jeune fille boudeuse et capricieuse.
Cette échappée de vue dans les dispositions de Vassilissa la mit en garde contre la possibilité d’autres audaces du même calibre. Mais, cette pensée de prévoyance une fois casée dans son cerveau, la comtesse se remit à penser à Tchoudessof, et se demanda encore pourquoi celui-ci ne lui avait jamais parlé de cette adjuration si nette, si franche et si extraordinaire chez une jeune fiancée.
— Craignait-il, se demanda la noble dame, que je ne cédasse au désir de ma nièce en rompant ce mariage ? Mais un homme vraiment amoureux et vraiment délicat consentirait-il à épouser une jeune fille qui ne l’aime pas, et qui, au nom de son honneur, le supplie de renoncer à elle ?
Ici, pour la première fois, la comtesse se demanda si Tchoudessof était vraiment amoureux. On lui avait dit que ce bouillant jeune homme était réellement amoureux de sa nièce pour l’avoir vue à l’église : tant qu’elle approuvait le mariage, cette raison lui paraissait suffisante ; mais, du moment où elle concevait des doutes sur l’irréprochabilité du personnage à l’endroit de ce qu’il lui devait à elle, comtesse Koumiassine, la susdite raison n’était plus si bonne… Au bout d’un instant, la comtesse la trouva à peine valable.
Elle en était là, quand un valet de pied lui apporta, sur le plateau d’argent spécial, une lettre cachetée de cire rouge.
— De la part de M. Tchoudessof, dit le domestique. Il n’y a pas de réponse.
Il se retira sur la pointe des pieds.
La comtesse considéra cette lettre : le pli de l’enveloppe était net, le cachet de cire pur et brillant, la lettre était irréprochable. Tchoudessof remonta instantanément au niveau habituel…
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