‹ Les KoumiassineChapitre 29 sur 59 · Chapitre 29 Vassilissa sort de sa cage.

Chapitre 29 Vassilissa sort de sa cage.

Le cachet sauta, et la comtesse, effarée, si ce mot peut s’appliquer à sa dignité imperturbable, lut ce qui suit, en russe :
« Très estimée madame la comtesse,

« Vous avez eu la bonté de consentir à m’admettre au sein de votre famille, et je vous garderai toute ma vie une éternelle reconnaissance pour votre généreuse conduite ; mais les sentiments non équivoques d’aversion que mademoiselle votre nièce m’a toujours témoignés me font un devoir de ne pas persévérer dans ma recherche. Je ne veux pas sentir sur ma conscience le poids du malheur d’une jeune fille que je ne cesserai jamais de chérir, de respecter, et dont je préfère le bonheur au mien… »

— Qu’il est filandreux, mon Dieu ! se dit la comtesse à elle-même.

« Veuillez donc, madame la comtesse, annoncer à Mlle Vassilissa que je la prie de me rendre ma parole, et que je lui rends celle qu’elle ne m’avait donnée qu’à contrecœur… »

— Tu pourrais même dire, imbécile, qu’elle ne te l’avait pas donnée du tout ! murmura la comtesse.

« … Et soyez assurée, avec les regrets d’un cœur déchiré qui sait se taire, d’un respect qui ne finira qu’avec la vie de

« Votre très humble serviteur,

« N. Tchoudessof. »

La comtesse lut deux fois cette missive, la seconde fois sans réflexions, et, chose extraordinaire, en sondant les profondeurs de son âme, elle y trouva une certaine joie qu’elle ne se pressa point de définir. Au fond, elle était enchantée de la circonstance qui lui permettrait de ne point terminer une affaire qu’elle eût déjà laissée de côté sans l’entêtement naturel qui faisait partie de ses principes.

Ce qui la choquait vivement, en revanche, c’était que M. Tchoudessof se fut arrogé le droit de rompre, comme si ce n’était pas à elle, à elle seule, qu’incombait le droit de faire et défaire ce mariage !

Pendant cinq minutes, elle flotta ainsi de la colère à la joie, de l’indignation contre ce malotru à l’humeur contre la petite sotte, cause de tout ceci ; puis une idée sublime lui vint. Elle attira à elle le papier et les plumes, et écrivit de sa belle écriture large, un peu ancienne, prodigue d’encre et d’espace, le billet suivant :

« Cher monsieur,

« Au moment où j’ai reçu votre lettre, j’apprenais de la bouche de ma nièce qu’elle vous avait déclaré son aversion d’une façon, comme vous le dites, non équivoque, il y a deux mois environ, et je la blâmais de me l’avoir laissé ignorer. La seule chose qui m’étonne, c’est que vous ayez eu besoin de réfléchir pendant deux mois pour arriver à la conclusion que vous m’annoncez. Pour ma part, si j’avais su que vous aviez gardé le silence lorsque ma nièce vous a conjuré, au nom de l’honneur, de renoncer à elle, je lui aurais épargné le chagrin de subir pendant si longtemps les assiduités d’un homme qu’après une semblable prière, suivie d’un semblable effet, elle ne pouvait plus estimer.

« Agréez, cher monsieur, l’assurance de ma considération,

« Comtesse Koumiassine. »

La comtesse relut ce billet, ajusta sur leurs i quelques points réfractaires, mit des virgules, data d’après l’heure exacte de sa montre, et appela son domestique :

— Portez ceci à mademoiselle Vassilissa, et allez chercher une corbeille d’osier.

Elle lui remit quelques mots qu’elle venait de tracer au crayon sur un bout de papier, et, en attendant l’exécution de ses ordres, elle cacheta méthodiquement son billet dans une enveloppe triangulaire. Elle ne voulait pas que cette lettre eût rien de solennel : le sire n’en valait certes pas la peine !

Comme elle achevait cette opération, Vassilissa parut chargée de bibelots de toute espèce, et portant par-dessus le tout l’écrin qui contenait le bracelet des accordailles.

— Mettez tout cela sur le canapé et asseyez-vous, dit-elle à sa nièce, qui, le cœur palpitant, n’osait rien dire… Est-ce bien tout ce que vous avez reçu de M. Tchoudessof ?

— Oui, ma tante.

— Vous n’avez rien oublié ?

— Oh ! non, ma tante ! dit joyeusement Vassilissa.

Elle venait de voir le domestique qui entrait, muni de sa corbeille.

— Du papier ! commanda la comtesse. Et vous, Vassilissa, emballez soigneusement tous ces objets. Prenez bien garde de rien endommager !

— Je serai bien soigneuse, ma tante, répondit Vassilissa soumise ; mais ce sera long, si…

— Allez chercher votre cousine pour vous aider, dit la comtesse devenue soudain débonnaire.

Vassilissa vola jusqu’au seuil de la salle d’études. Là, sans oser entrer, elle dit d’une voix si changée que Zina et sa gouvernante en restèrent stupéfaites.

— Zina, veux-tu venir m’aider dans le boudoir de ma tante ?

Elle disparut comme elle était venue, sans bruit.

Zina accourut. À la vue des objets dispersés sur le canapé, elle comprit tout et baisa avec une ardeur passionnée la main de sa mère, qui fut touchée de ce baiser sous la cuirasse d’indifférence qu’elle portait orgueilleusement.

Les quatre mains alertes eurent bientôt disposé les petits riens de la manière la plus engageante ; l’écrin précieux fut posé tout en dessus, et le couvercle fut attaché avec des ficelles roses.

Le domestique reçut l’ordre de porter immédiatement la corbeille et le billet chez M. Tchoudessof.

— Tu ne le remettras qu’à lui-même, dit la comtesse ; il y a des objets de prix dans la corbeille.

Cinq minutes après, toute la maison, sauf Justine, savait que la princesse renvoyait les présents à Tchoudessof et que le mariage de Vassilissa était rompu.

Quand le domestique fut parti, la comtesse silencieuse restait abîmée dans ses réflexions. Zina fit un signe à sa cousine, et elles s’approchèrent doucement de la majestueuse jupe noire. D’un commun mouvement, elles s’agenouillèrent dans les plis, à droite et à gauche, et la comtesse sentit ses deux mains couvertes de baisers et de larmes.

Émue, elle se pencha sur les deux têtes inclinées et les embrassa d’une tendresse égale.

— Cela te faisait donc beaucoup de peine, ma pauvre enfant ? dit-elle à Vassilissa.

— Oh ! ma tante… j’en serais morte !

La comtesse baisa encore une fois la tête blonde de la jeune fille, qui sanglotait dans les plis de sa robe.

— Voyez-vous, dit-elle doucement, c’est votre faute. Si vous aviez eu confiance en moi dès le premier jour que vous avez vu monsieur Tchoudessof, vous seriez venue me dire : « Ma tante, ce monsieur me déplaît beaucoup, pour telle et telle raison. » Alors, n’étant pas trompée par vos coquetteries, car vous avez été très coquette, ce qui est une grande faute – ici la comtesse adressa un regard d’avertissement à Zina, qui avait l’air d’être la coupable, tant elle baissait la tête ; – n’étant pas trompée, vous dis-je, je ne vous aurais pas proposé pour époux un homme dont le caractère n’est point à l’abri…

La comtesse pensa tout à coup qu’en accusant le caractère de Tchoudessof de n’être pas à l’abri du reproche, elle incriminait son propre choix, et elle s’arrêta sagement.

— Vous êtes libre, Vassilissa !…

Celle-ci baisa avec effusion les plis de la robe qui enveloppait une si bonne tante.

— Mais n’oubliez pas que votre résistance entêtée et votre manque de confiance ont été les seules causes de la sévérité que j’ai dû déployer envers vous ! Vous avez donné à ma fille de déplorables exemples de révolte et d’insubordination.

Ici, Zina, que sa mère ne voyait point, regarda la comtesse d’un air si comique que la délinquante elle-même eut peine à garder son sérieux.

— Vous serez plus sage à l’avenir ?

— Oh ! oui, ma tante, je serai très obéissante ! s’écria Vassilissa, dont le cœur débordait de joie et de tendresse.

— Nous le verrons bien, dit la comtesse en manière de conclusion.

— Maman, hasarda Zénaïde, puisque ma cousine n’est plus punie, est-ce qu’elle ne reviendra pas demeurer avec moi ? Je vous assure, maman, que je m’ennuie depuis qu’elle est là-haut, à son perch… – Zina s’arrêta au moment de prononcer le mot vulgaire « perchoir » par lequel elle entendait la chambre de Justine – à la chambre du second, voulais-je dire. C’est-à-dire, maman, continua-t-elle en voyant que la comtesse goûtait médiocrement son raisonnement, ce n’est pas que je m’ennuie, mais je manque d’émulation, je deviens paresseuse, et puis je ne joue plus du tout à quatre mains, et j’ai déjà oublié nos symphonies…

— Eh bien ! soit ! dit la comtesse, que le mot d’émulation avait touchée à l’endroit sensible. Vous pourrez faire descendre les effets de Vassilissa demain matin.

— Pas ce soir, maman ? dit Zina d’une voix câline.

La comtesse regarda la pendule.

— Il est trop tard. Allez vous coucher, mesdemoiselles. Demain matin vous reprendrez vos études communes. Puisque Vassilissa ne se marie pas, elle doit s’efforcer d’acquérir ce qui lui manque et de perfectionner ce qu’elle possède.

Les deux cousines sortirent du boudoir à pas comptés et entrèrent entrelacées dans la salle d’études. Miss Junior n’en croyait pas ses yeux, elle eut peur d’une nouvelle escapade. Quelques mots la mirent au courant de ce qui s’était passé ; mais le motif qui avait provoqué ce changement radical dans les destinées de Vassilissa restait obscur pour tout le monde.

— Nous le saurons bientôt, dit Zina en embrassant sa cousine. Regrimpe à ton perchoir, tu le quitteras demain pour toujours, j’espère.

Lissa, toute heureuse, s’envola jusqu’au perchoir, et, dans l’excès de sa joie, se mit à préparer ses effets pour les faire emporter dès son réveil. C’est à cette agréable occupation qu’elle se livrait lorsque Justine rentra dans la chambre.

— Que faites-vous, mademoiselle Vassilissa ? dit-elle de sa voix écœurante comme un gâteau rassis et trop sucré.

— Je déménage, mademoiselle Justine ! répondit Lissa du même ton.

Dans sa surprise, Justine laissa tomber ses bras.

— Vous déménager ? Où allez-vous ? On ne se marie pas en carême !

— Je ne me marie pas du tout, mademoiselle Justine ! Si le cœur vous en dit, vous pouvez revendiquer Tchoudessof pour vous-même : il vous offrira le bracelet que je viens de lui renvoyer par l’ordre de ma tante.

Justine fut obligée de s’asseoir. Quoi ! sans sa participation, la comtesse avait rompu ce mariage si sagement agencé, si parfaitement combiné ? Qui donc avait pu se mettre à la traverse ?

— Comme cela vous contrarie ! lui dit malignement Lissa, qui se vengeait en ce moment de deux mois de tortures. J’aurais dû prendre plus de précautions pour vous annoncer une nouvelle qui m’est agréable. Voulez-vous un verre d’eau pour vous remettre ?

Justine se leva, belle d’indignation.

— Tout cela ne peut être qu’une plaisanterie inconvenante, et je m’informerai auprès de la comtesse.

— Je comprends votre surprise : il s’est fait ici quelque chose sans que vous y ayez mis votre nez… Mais peut-être ma tante serait-elle peu flattée de savoir que vous décorez du nom de plaisanterie inconvenante une décision qu’elle vient de prendre. Soyez tranquille, je ne le lui dirai pas.

Justine, muette de rage, se coucha sans mot dire. Le lendemain, avant huit heures, les femmes de chambre transportèrent les effets et le lit de Vassilissa à leur ancienne place ; et la comtesse eut la satisfaction d’entendre les exercices à quatre mains rouler du haut en bas du piano pendant une bonne moitié de la journée.

q