Chapitre 30 La comtesse n’aime pas qu’on fasse son ouvrage.
Le bruit du duel se répandit bientôt. Tchoudessof n’était pas homme à ce qu’on s’occupât beaucoup de lui, mais la façon dont le prince l’avait accommodé était assez originale pour faire sensation. Et puis, le motif du duel, quand on n’y regardait pas de trop près, était fort acceptable. Le prince avait combattu pro aris et focis, pour l’honneur de la vieille noblesse, qui ne doit point se ternir au contact de la noblesse de bureau, fraîche émoulue de n’importe où.
On trouva cela galant, chevaleresque, et le prince se vit tellement à la mode, que, s’il l’eût voulu, une bonne douzaine de mères de famille lui eussent donné leurs charmantes filles en mariage sans aucune réclamation de la part de celles-ci.
Le rôle de la comtesse n’était point aussi brillant, et le prince, qui tenait immensément à ne point se brouiller avec elle, eut beaucoup de peine à arranger les apparences de manière à ne l’attaquer d’aucun côté.
L’esprit lui venait positivement à ce pauvre prince Charmant, et il eut à en dépenser une forte dose pour prouver aux gens que la comtesse avait été trompée, que tout le monde eût été trompé comme elle, que Tchoudessof était un homme très rusé, très dangereux, et que personne ne pouvait se douter de ce qu’il avait déployé de génie dans le rôle d’un homme de bonne noblesse, qui n’avait pas eu de chance.
Le prince, cependant, fut trois jours avant de se résoudre à aller voir la comtesse. Il ignorait absolument comment il y serait reçu. Prenant enfin son courage à deux mains, un jour que le soleil brillait dans un azur sans nuages et que tout Saint-Pétersbourg barbotait à qui mieux mieux dans l’immense nappe d’eau grise formée par le dégel – c’était le jeudi de la semaine sainte, – il se décida à sonner à la porte de ce lieu redoutable.
La comtesse écrivait. Il monta inquiet, et tâcha en passant de plonger un œil dans la chambre d’études : elle était déserte ; par ce beau soleil d’avril, les demoiselles participaient au barbotage universel.
— Eh bien ! prince, lui dit la comtesse en le voyant entrer, c’est donc vous qui avez pourfendu ce pauvre Tchoudessof ?
Cette aimable plaisanterie mit du baume dans le cœur du prince Charmant ; il hasarda un sourire modeste et fin.
— Que vous avait-il fait ? reprit la comtesse qui avait bonne envie, comme dit le vulgaire, de tirer les vers du nez à Chourof, qu’elle ne considérait point comme doué d’une intelligence surhumaine.
— Ce n’est pas à moi qu’il avait fait quelque chose, répondit le prince sans défiance ; mais pouvais-je permettre qu’un tel personnage se fit donner ses entrées dans la société ?
— Qui donc les lui aurait données, ses entrées ? demanda la comtesse.
Comme à un cheval de race, le moindre chatouillement de l’éperon lui faisait dresser les oreilles.
— Mais… le fait de son mariage avec votre nièce.
— C’est pour cela que vous lui avez cassé le bras ? Je croyais, moi, que c’était une jalousie ! Le chien du jardinier, vous savez… je ne mangerai pas les fruits de mon jardin, c’est vrai, mais tu ne le mangeras pas non plus…
Chourof rougit bien au-delà de ses oreilles. La crainte d’être soupçonné d’un sentiment aussi ridiculement romanesque le priva de ses ressources intellectuelles nouvellement acquises.
— Ne croyez-vous pas, comtesse, dit-il, que le déplaisir de vous voir dupée par un faquin, vous que j’estime et que j’honore…
Il s’interrompit, sentant vaguement qu’il avait fait fausse route.
Ce que ta comtesse détestait par-dessus tout, c’était l’idée qu’on pouvait penser à la tromper. « Il n’y a que les imbéciles qui se laissent duper » était un de ses axiomes favoris. Elle faisait ainsi bon marché des trésors d’expérience que l’histoire et la philosophie ont accumulés depuis des siècles pour notre profit ; elle oubliait que le sage se trompe septante fois sept fois par jour, et que, de Sésostris jusqu’à nous, en passant par les papes, les généraux d’armée et les simples banquiers, chacun est dupé en raison même de sa droiture et de sa conscience.
— On ne me dupe pas comme on veut, mon cher prince ! dit-elle à Chourof d’un ton qui lui prouva, en effet, qu’il n’était pas dans la bonne voie.
— Sans doute, comtesse, mais tout le monde peut se tromper… et l’absence de renseignements suffisants… dit le malheureux en achevant de se fourvoyer.
— Alors, reprit la comtesse de sa voix la plus sèche, c’est pour me rendre service que vous êtes venu casser le bras à ce monsieur ? C’est pour me rendre service que vous racontez probablement partout, depuis votre arrivée, que je me suis laissé embobiner par lui comme une ingénue ? Je vous en suis vraiment reconnaissante, cher voisin ; et vous m’avez véritablement rendu le plus grand des services en me faisant passer aux yeux de tout Saint-Pétersbourg pour un pauvre esprit que tout le monde peut tromper sans la moindre peine ! Apprenez, cher prince, que le mariage de ma nièce était déjà rompu dans ma pensée lorsque ce misérable Tchoudessof m’a envoyé la belle épître que vous lui avez sans doute dictée pour plus de sûreté. Pour juger ce monsieur à sa valeur, il m’avait suffi d’apprendre de la propre bouche de ma nièce comment il avait persévéré dans ses projets de mariage après avoir reçu l’assurance de l’aversion de sa fiancée ; et si Vassilissa s’était décidée à me confier cela plus tôt, ce mariage eût été rompu plus tôt, ou même n’eût jamais été projeté.
Chourof resta abasourdi sous le poids de cette déclaration, lancée avec l’aplomb d’une conscience impeccable. La comtesse se serait fait hacher pour soutenir ce qu’elle venait de dire. Elle y croyait comme à l’Évangile. Que pouvait le pauvre don Quichotte vis-à-vis de ce redoutable moulin à vent ? Un instant, il crut que Zina s’était trompée ; puis, réflexion faite, donnant une plus grande preuve de sagacité qu’il ne s’en croyait capable, il se dit que la comtesse était versatile et qu’il s’en apercevait pour la première fois.
Il essaya de répondre, de se disculper, mais le mal était fait. Cinq minutes après il se retira, emportant pour tout remerciement de la comtesse ces mots aimables :
— Au revoir, cher voisin, nous nous retrouverons cet été à Koumiassina.
Ainsi, pour prix de ses peines, on le mettait poliment dehors ! Jusqu’à l’arrivée de la comtesse à la campagne, il ne pourrait pas revoir Vassilissa, pour laquelle il avait fait le voyage, risqué sa vie – Vassilissa qui l’aimait peut-être mieux à présent !…
Il s’en allait, tout mélancolique, barbotant à pied dans l’eau claire qui coulait à flots des gouttières trop pleines sur les trottoirs de granit polis et glissants comme des miroirs, lorsqu’il s’entendit appeler.
C’était Zina.
— Prince ! prince ! criait-elle avec l’aplomb de l’innocence.
Miss Junior avait beau l’assaillir de remontrances, elle continuait à appeler le prince de sa voix de cristal qui traversait comme une flèche l’air pur et printanier.
Les deux jeunes filles étaient sur l’autre trottoir, du côté de l’ombre. Fort soucieux du ridicule, le prince hésita une seconde avant d’oser traverser la rue : un véritable océan chamarré de petits archipels de glace, sur lesquels, en posant le pied, on avait trois chances contre une de glisser dans l’eau. Se sentant regardé, Chourof manqua le dernier petit bloc de glace, et entra jusqu’à la cheville dans l’eau, qui rejaillit sur les deux jeunes filles. Peu fier de cet exploit, il arriva devant elles son chapeau à la main, et commença par s’excuser.
— Laissez cela, dit Zina en russe – miss Junior ne comprenait pas un traître mot de cette langue ; – nous vous remercions… elle surtout ! dit-elle en indiquant Vassilissa rouge et muette. Ne me trahissez pas, je vous prie.
— Soyez persuadée, mademoiselle… commença le prince.
— C’est beau, ce que vous avez fait, prince, c’est chevaleresque ! Et si cette ingrate ne vous en sait pas le gré qu’il faudrait, – elle regarda Vassilissa qui rougissait de plus en plus, – c’est moi qui prendrai sa reconnaissance sur moi. Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour vous, je vous en donne ma parole.
La candeur seule a le droit de proférer de semblables choses sans en comprendre la portée. Le prince, ému de cette jeune ardeur, remercia en quelques mots qui, sortant de son cœur, cette fois, ne furent pas embarrassés, et s’éloigna rapidement, car miss Junior témoignait d’un évident malaise.
— Pourquoi n’as-tu rien dit, nigaude ? commença Zina quand le prince fut loin. C’est moi qui l’ai remercié, et c’est pour toi qu’il s’est battu !
Vassilissa se contenta de rougir et de se taire. Hélas ! son cœur lui faisait de sanglants reproches ; elle s’était bien promis, si jamais elle rencontrait le prince, si elle pouvait lui parler, de mettre dans ses mains tout son cœur et elle-même… et puis, tout à coup, elle avait senti sa résolution s’évanouir, s’éteindre, la laisser aussi faible qu’un enfant au berceau… Et pourquoi ? Au détour du quai, elle avait rencontré Maritsky.
Elle supporta religieusement les reproches que Zina ne lui ménageait pas et s’excusa sur sa timidité ordinaire.
La nuit venue, elle put réfléchir et examiner sa conscience. Elle se morigéna de son mieux et se promit de tenir la promesse qu’elle avait faite, si le prince la sauvait, d’être une bonne femme consciencieuse…
Elle s’endormit sur cette résolution. Le lendemain, quand elle s’éveilla, le vent lui apporta l’écho lointain d’un sifflet de locomotive. C’était le train de Moscou qui emportait à Chourava le prince, triste, mécontent de son sort, et cependant content de lui-même.
Ce jour-là même, pour la première fois depuis les événements qui avaient interrompu la douce monotonie de leur existence en commun, les jeunes filles allèrent au Jardin d’Été.
On ne sait comment se répandent les nouvelles. Il faut bien accorder une part de vérité à l’expression banale qui leur donne des ailes, car Vassilissa était libre depuis quelques heures à peine, et déjà plusieurs demoiselles du grand monde, habituées à causer un instant avec elle quand elles la rencontraient, se bornèrent à lui adresser un salut. Dans aucun monde on n’aime les mariages rompus.
Si la comtesse avait pensé à ce changement dans la situation de Lissa, elle aurait eu certainement beaucoup de mérite à montrer ainsi sa nièce en public à côté de sa fille, mais la bonne dame n’y avait pas même songé ; et la première personne qui lui en fit l’observation, le fait une fois accompli, fut reçue de façon à n’y pas revenir.
La comtesse n’aimait pas à avoir tort, et encore moins qu’on lui parlât de ce qui pouvait avoir été une erreur. Aussi cette méfiance à l’égard de Vassilissa, qui aurait dû la rendre moins favorable à l’orpheline, produisit-elle un effet tout opposé.
Les jeunes filles faisaient, pour la sept ou huitième fois au moins, le tour du Jardin d’Été, leur promenade habituelle, lorsqu’elles rencontrèrent Maritsky. Celui-ci, trop bien élevé pour leur parler, se contenta de les saluer ; mais son regard, dirigé particulièrement sur Vassilissa, exprimait une satisfaction non ambiguë. Lui aussi se réjouissait de la voir libre.
La jeune fille rougit et baissa les yeux sous ce regard de félicitation.
Maritsky, depuis ce jour, manqua rarement l’occasion de rencontrer les jeunes filles à l’heure de la promenade.
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