Chapitre 4 Zénaïde traduit les ordres de sa mère.
Le lendemain en se levant, Zina courut à la fenêtre, en chemise, ses pieds nus chaussés de pantoufles.
— La neige ! la neige ! s’écria-t-elle en battant des mains. Le soleil sur la neige ! quel bonheur !
— Comment peut-on aimer la neige ! grogna l’Anglaise en avançant la tête derrière son paravent ; miss Zénaïde, allez vous habiller tout de suite, il fait froid !
— Non, miss Junior, il ne fait pas froid ; il y a deux heures que le poêle est chauffé. La neige ! J’ai envie de courir comme je suis dans la neige, et d’y sauter à pieds joints. C’est si bon, si mou !
Mademoiselle Bochet ne put s’empêcher de rire.
— Allez vous habiller, miss Zénaïde, répéta l’Anglaise.
Mais Zina ne l’écoutait pas : elle avait pris les deux mains de sa cousine, aussi peu vêtue qu’elle, et les deux jeunes filles se mirent à bondir et à tournoyer par la chambre avec de petits cris de joie jusqu’au moment où Zina, hors d’haleine, se laissa tomber en riant sur le bord de son lit.
— J’ai perdu ma pantoufle ! s’écria-t-elle ! Qu’on cherche ma pantoufle !
Elle se pendit à un cordon de sonnette, carillonnant à tour de bras. Un troupeau de filles de service effarouchées se précipita dans la chambre.
— Cherchez ma pantoufle ! dit-elle avec majesté.
Le troupeau féminin se précipita à quatre pattes dans toutes les directions, et pendant un moment on n’aperçut que des jupons en peloton : toutes les têtes avaient disparu.
Zina, après avoir remonté ses genoux sous son menton et soigneusement tiré sa chemise sur ses pieds qu’elle prit dans ses deux mains, dit à sa cousine qui s’habillait plus tranquillement :
— Sais-tu, Lissa, je vais demander à maman la permission de faire atteler le petit traîneau, le tout petit, petit, tu sais ? Et nous irons nous promener dans la neige, dans la forêt.
— Par exemple ! miss Zina ! voilà une idée bien étrange par un froid si cruel !
— On ne vous emmènera pas, miss Junior ; nous laisserons les personnes raisonnables à la maison. Nous irons toutes seules, n’est-ce pas, Lissa ?
— Seules, miss Zénaïde ! Je ne puis permettre…
— Je le sais bien, miss Junior ; aussi n’est-ce pas à vous que j’en demanderai la permission : c’est à maman.
— Mademoiselle, on ne trouve pas votre pantoufle, vint dire d’un air piteux la première femme de chambre.
Zénaïde regarda autour d’elle :
— Tenez, la voilà sur la console, dans la boîte à ouvrage de miss Junior.
Celle-ci, horrifiée, se précipita hors du paravent, mais l’objet incriminé était déjà dans la possession d’une fille de service, qui se mit à étirer lentement, sur les jambes longues et fines de la jeune comtesse, un bas de soie blanc aux mailles serrées.
Depuis longtemps Vassilissa avait mis toute seule ses bas de fil d’Écosse.
La toilette de Zénaïde fut longue, car elle ne pouvait rester en place un seul moment. Enfin, malgré ses bonds impétueux et ses mouvements de chèvre fantasque, la soubrette exercée qui la coiffait finit par achever deux superbes nattes brunes, longues, soyeuses, bouclées du bout, malgré les efforts du peigne, et se mit en devoir de les disposer sur la jolie tête brune. Après deux ou trois essais, Zina perdit patience :
— Personne ne sait attacher mes cheveux pour qu’ils tiennent ! Vous avez toutes peur de me casser, comme si j’étais de verre ! Lissa, veux-tu ?
Elle tendit le paquet d’épingles à son amie, qui se mit à l’œuvre. Quand ce fut fini :
— Merci, ma chère, dit-elle, il n’y a que toi pour cela comme pour le reste, il n’y a que toi, il n’y a que toi !…
Et, chantant comme un oiseau joyeux, elle embrassa sa cousine à tour de bras. Puis les deux jeunes filles se dirigèrent vers les images, et, devenues soudain sérieuses, elles firent leur prière avec toute l’ardeur de leur cœur innocent.
À midi, le déjeuner réunissait moins de monde que le dîner ; souvent la comtesse n’y paraissait point et se faisait servir dans son petit salon ; les protégées déployaient alors un appétit féroce, et les gouvernantes causaient avec monsieur Wachtel, en possession de tous ses moyens, que la majesté de la comtesse faisait souvent pâlir au dîner.
Dmitri profitait des distractions de son précepteur pour échanger avec sa sœur des signes télégraphiques à propos des projets de l’après-midi ; mais ce jour-là, Zénaïde ne voulut rien entendre ; elle savait que sa promenade était perdue si Dmitri faisait mine de vouloir y participer. Aussi fut-elle impénétrable, et son frère boudeur lui tourna le dos dès qu’on se leva de table.
Zénaïde entra alors sur la pointe des pieds dans le petit salon où sa mère lisait le journal elle-même, pour ne déranger personne. Au bruit des pas légers sur le tapis, la comtesse leva la tête et, clignant un peu, car elle était très myope :
— Ah ! c’est vous, ma fille ? dit-elle. Bonjour, mon enfant ; bonjour, Vassilissa.
Et les deux têtes, inclinées chacune sur une main, reçurent un baiser amical et digne.
— Maman, dit Zénaïde du ton le plus câlin, j’ai une très grande faveur à vous demander aujourd’hui.
— Voyons ! dit la comtesse en souriant bénévolement.
— Nous voudrions… je voudrais bien aller me promener en traîneau dans la forêt, sur la neige nouvelle. Oh ! maman, dites oui ! C’est si gentil, la neige toute neuve.
— Mais, ma fille, de ce que vous aimez la neige, il ne s’ensuit pas que tout le monde doive l’aimer ! Cette promenade ne charmera pas votre gouvernante… Il ne faut pas être égoïste, mon enfant. Nous devons apprendre de bonne heure à sacrifier nos plaisirs au bonheur des autres.
Zénaïde reçut d’un air soumis cette leçon de morale maternelle, puis elle reprit d’une voix caressante :
— Aussi, maman, n’est-ce pas miss Junior que je vous demande pour compagne de promenade ; je sais qu’elle n’aime pas la neige, et je ne voudrais pour rien au monde lui être désagréable.
Le petite hypocrite appuya sur le mot rien comme si elle eut mûri sa conviction pendant des années.
— C’est avec ma cousine, maman, continua-t-elle, que je voudrais aller dans la neige. Votre cocher Garassime est un excellent cocher, très prudent ; si vous vouliez bien donner ordre d’atteler le petit traîneau, le plus petit, avec le jeune cheval noir, nous ferions une toute petite promenade dans la forêt… une heure seulement, ma chère maman… et nous serions si sages, si sages, tout le reste de la journée…
La rusée fillette s’était approchée de sa mère ; se laissant couler à genoux sur le tapis, elle caressait en parlant les belles mains de la comtesse ; elle reformait du doigt les tuyaux de valenciennes qui sortaient de ses manches ; elle faisait de jolis plis avec l’étoffe moelleuse de la robe de satin noir…
La comtesse, ensorcelée par la petite fée, sourit et laissa presque échapper le bienheureux consentement ; mais elle se ravisa.
— Appelez vos institutrices, dit-elle.
Vassilissa vola comme un trait dans la salle à manger, et ramena les deux gouvernantes, qui restèrent sur le seuil de la porte.
— Ces demoiselles ont-elles été sages ? demanda la comtesse avec toute la gravité désirable.
— Oui, madame la comtesse, répondirent ensemble les duègnes.
— Eh bien, allez, mes enfants. Je vous permets de vous promener pendant une heure et demie. Zina, donnez l’ordre d’atteler le jeune cheval noir au petit traîneau.
Les jeunes filles baisèrent avec reconnaissance les mains de la comtesse et sortirent du salon avec une belle révérence. À peine avaient-elles franchi la porte qu’elles prirent leur vol vers l’office.
— Vite, vite, appelle Garassime, dit Zénaïde au premier domestique qu’elle rencontra ; mais vas-y toi-même, ne fais pas promener mes ordres tout autour des communs, comme vous faites tous. Je veux Garassime tout de suite.
Le domestique salua et partit sur-le-champ. Moins de cinq minutes après, le cocher tout essoufflé entrait.
— Écoute, lui dit Zénaïde avec gravité, tu vas promener les demoiselles aujourd’hui. C’est la première fois que tu iras sur la neige cette année, n’est-ce pas ?
— Oui, comtesse, répondit le vieux cocher, qui adorait sa maîtresse.
— Eh bien, je veux te porter bonheur. Tu vas prendre le petit traîneau, le tout petit, bas…
— Madame la comtesse l’a permis ?
— Eh oui, grand nigaud ! Est-ce que je te le dirais, sans cela ? Va prendre le petit traîneau, mets-y beaucoup de tapis, beaucoup de fourrures ; attache-les bien, ajouta-t-elle à demi-voix, parce que, tu sais, nous tomberons…
Elle éclata de rire et embrassa Vassilissa, qui se tenait tout contre elle.
— Mais n’en dis rien ! lui dit-elle ; c’est si amusant !
— J’entends, mademoiselle… Et quel cheval ?
— Le cheval noir, mon bijou de cheval, Érèbe. Il n’est pas méchant, n’est-ce pas ?
— Oh ! non, comtesse, et puis, avec un traîneau bas, il n’y a pas de danger.
Gagné par la belle humeur qui rayonnait des yeux de Zénaïde, le brave homme sourit.
— Dépêche-toi, entends-tu ? Je te donne dix minutes, pas une de plus.
— Il faut pourtant attacher les coussins, mademoiselle, dit Garassime avec un sourire qui éclaira sa physionomie basanée.
— Eh bien, je t’en donne onze. Va, ne t’amuse pas !
La mignonne comtesse poussa d’un geste mutin la lourde masse du cocher et s’envola avec Vassilissa dans la chambre où les pelisses, les bottines fourrées et les capelines les attendaient déjà.
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