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Chapitre 31 Entretien conjugal.

Ces événements de famille perdirent brusquement de leur importance, même aux yeux de ceux qu’ils intéressaient le plus directement. Toutes les préoccupations se trouvèrent noyées dans l’immense remue-ménage qui suivit l’attentat du 4 avril. L’empereur, échappé presque miraculeusement à la balle qui lui était destinée, recevait de tous côtés, de Pétersbourg comme des provinces les plus éloignées, les félicitations de ses sujets. La comtesse ne pouvait souffrir que son époux manquât au chœur des fidèles serviteurs de l’État groupés près du trône. Elle lui intima par télégramme l’injonction de revenir sur-le-champ.

Le comte était un excellent homme, suffisamment intelligent, spirituel même à ses heures, mauvais administrateur – car il était trop généreux et trop indulgent – et, par-dessus le marché, gentilhomme dans toute la force du terme, au point qu’il saluait les servantes parce qu’elles étaient femmes.

Il avait épousé la comtesse par amour. Riche de son côté, il était devenu plus riche par ce mariage. Mais, depuis le jour de leur union, bien des choses s’étaient passées : premièrement, vingt-huit ans de mariage, et, pour qui sait compter, vingt-huit et seize font quarante-quatre ; de sorte que le comte, tout en étant le modèle des époux et des pères, aimait beaucoup les voyages – à la suite de l’empereur quand cela se pouvait : ce devoir de service était de ceux qu’il ne déclinait jamais ; – les congés, les missions d’inspection dans les provinces éloignées, où l’envoyé extraordinaire est reçu comme un roi ; bref, tout ce qui le tenait, à son extrême désespoir, éloigné de sa fidèle et vaillante épouse.

Cette fois, cependant, le télégramme était si impérieux et la nécessité si urgente, que le pauvre comte abandonna le reste de son congé – il n’en avait plus que pour un mois, – la belle terre de Crimée, où il employait si bien son temps, et une jolie Lesghise, passée, on ne sait par quel miracle, du rang de prisonnière du Caucase à celui de grande cocotte, et qui trônait admirablement dans ce séjour enchanté. Leurs adieux furent courts, du reste, et il n’y eut point de larmes répandues, ou, s’il y en eut, elles furent bientôt essuyées. La prisonnière emportait, dans un joli petit portefeuille, de quoi acheter beaucoup de mouchoirs de batiste pour essuyer ses beaux yeux.

Le comte arriva donc à Pétersbourg et s’empressa de présenter ses devoirs à son souverain, qui, connaissant son goût pour les excursions lointaines, le remercia – non sans rire – d’avoir mis tant de hâte à venir lui apporter ses félicitations. Puis il jeta les yeux autour de lui et fut tout étonné de ce qu’il vit dans son foyer domestique.

Vassilissa, qui était devenue fort différente de la fillette qu’il avait quittée l’année précédente, lui parut très agréable. Comme il ignorait totalement ce qu’elle avait subi en son absence, il se promit d’en parler à sa femme et de lui chercher pour époux, parmi ses jeunes amis, un gentil garçon chez lequel il pourrait aller dîner de temps à autre, fuyant ainsi le cérémonial auquel sa femme tenait – pour employer l’expression vulgaire – comme à la prunelle de ses yeux.

Mais, à sa grande surprise, le premier mot qu’il toucha de ce projet à la comtesse fut reçu d’une façon éminemment peu encourageante.

— Cher comte, lui dit sa moitié, ce sont mes affaires ; j’ai pris cette jeune fille sous ma protection, et je me chargerai d’elle jusqu’au bout, si vous le voulez bien.

— Je ne demande pas mieux, ma chère, mais deux têtes valent mieux qu’une, dit le proverbe.

La comtesse regarda son mari d’un air dubitatif. À son sens, sa tête à elle seule valait bien deux ou trois têtes comme celle de son mari. Mais elle était trop bien élevée pour le contredire sans nécessité. Elle attendit le reste.

— À ce propos, comtesse, dites-moi donc d’où vous était tombé ce… – son nom m’échappe – cet employé que vous aviez voulu marier avec Vassilissa. Pourquoi un employé ?… Il me semble qu’un militaire… Elle ne tenait pas beaucoup à lui, je suppose… autrement le mariage se serait fait… Vous n’auriez pas voulu la séparer d’un homme qu’elle aurait aimé ?

Le comte parlait d’une façon assez amphigourique, mais c’est qu’il était gêné par le regard de sa femme. Celle-ci le contemplait comme un objet curieux et mal agencé, dont on cherche à deviner le mécanisme endommagé. Que venait-il lui chanter, avec cet employé que Vassilissa aurait aimé, ce mariage qui se serait fait si Vassilissa avait tenu à lui ?… Le comte n’y était pas du tout, du tout ! Et c’est ce que lui disait ce regard qui lui avait fait construire si maladroitement sa phrase…

— Je vois, dit la comtesse, en se laissant aller dans son fauteuil, je vois, mon cher, que vous n’êtes pas au courant.

Le comte prévit un discours, et sa pensée infidèle s’envola avec un regret vers les rivages de Crimée, où l’on était si bien, où personne ne faisait de discours… Puis il fit un effort et ramena la vagabonde aux pieds – pas trop petits – de sa vertueuse moitié.

— J’ai choisi pour Vassilissa, comme vous dites, un employé ; mais elle ne l’a jamais aimé. D’abord je vous serai reconnaissante de ne pas mettre dans la tête de cette enfant, dont je réponds devant Dieu, des billevesées romanesques d’amourette. Elle n’a pas de fortune, elle ne peut pas courir le risque de se trouver mariée par amour à un homme pauvre, avec une demi-douzaine d’enfants…

— Mais ne la dotons-nous pas ? fit le comte, un peu ému par le spectacle évoqué devant lui de cet intérieur pauvre, avec une demi-douzaine d’enfants.

— Nous la dotons, certainement ; mais vous ne voulez pas dépouiller vos enfants pour une personne qui, après tout, nous est étrangère, à y bien regarder ?

— Sans dépouiller nos enfants, dit le comte, qui avait bon cœur et qui pensa à leur million de revenu, on pourrait, je crois bien, donner à Vassilissa la satisfaction de se marier selon son cœur, quelle que soit la fortune…

La comtesse regardait son mari avec résignation, attendant la fin de sa phrase dans un esprit de mortification si évident, que le comte ne voulut pas la faire souffrir plus longtemps et s’arrêta net.

— Nous lui donnons dix mille roubles et un joli trousseau, dit la comtesse, six douzaines de tout.

— Dix mille roubles !… mais avec cela elle peut épouser n’importe qui ! s’écria le comte. C’est bien à vous, ma chère. C’est gentil ! Elle pourra avoir sa voiture et ses chevaux… et, pour peu que le fiancé ait de quoi vivre…

Il s’arrêta, car le même regard inquiet et chercheur qui l’avait précédemment troublé recommençait à juger de son degré d’insanité.

— Dix mille roubles de revenu ?… dit-il avec moins de confiance.

La comtesse haussa les épaules imperceptiblement, car il faut respecter son mari – on le jure au pied des autels, ce fameux jour où l’on jure tant de choses que l’on exécute si peu.

— Dix mille roubles de capital… cinq cents roubles de revenu !

Ces deux phrases tombèrent comme deux petits coups de marteau. Le comte baissa la tête et réfléchit. Dix mille roubles de capital, c’est à peu près ce que lui avait coûté la royauté éphémère de la belle Lesghise dans son palais de Crimée.

— En effet, reprit-il, avec cinq cents roubles de revenu, elle n’aura pas de quoi rouler carrosse. Mais ne pourrions-nous augmenter ?

— Vous avez deux enfants, mon cher. Après cela, vos revenus sont à vous ; c’est à vous de voir à quel usage vous voulez les employer.

La comtesse dit cela si froidement, en pinçant légèrement les lèvres, que le comte garda pour lui ses intentions charitables et trembla d’avoir été trahi relativement à… à… La liste de don Juan se déroula devant lui : mille e tre. Il se dit que véritablement c’était l’effet d’un miracle s’il n’avait pas été dénoncé, et cette réflexion rétrospective amena un silence.

— En fin de compte, elle n’épousera pas cet employé ? dit-il pour rallumer la conversation éteinte.

— Non… Toutes informations prises, il s’est trouvé que cet homme n’était qu’un intrigant qui ne recherchait Vassilissa que pour sa dot.

Le comte pensa que la dot était bien peu de chose, que Vassilissa était bien jolie, et que si ç’avait été lui… mais il se repentit de cette pensée folâtre et écouta sa femme avec componction, d’autant plus que ceci se passait à la fin de la semaine sainte, et que c’était temps de jeûne.

— Bref, continua la comtesse, j’ai rompu ce mariage. Vassilissa a renvoyé les cadeaux, et tout est fini.

— On m’a parlé d’un duel.

— Oui, Chourof se trouvait à Saint-Pétersbourg, et il a cassé le bras à Tchoudessof, mais cela n’a rien à voir dans ce qui nous regarde.

C’est que la comtesse en était persuadée ! Il n’eût pas fait bon lui dire le contraire !… Le comte, qui n’était pas suffisamment informé pour lui tenir tête sur ce point, battit en retraite.

— Alors, Vassilissa reste fille jusqu’à nouvel ordre ? dit-il en souriant.

— Comment voudriez-vous qu’elle restât ? répondit sa femme avec ce haussement de sourcils étonné qui rappelait le pauvre mari au sentiment de son infériorité.

Il tourna la chose en plaisanterie, ne parvint pas à dérider sa moitié et s’en alla tout penaud dans son cabinet. Il n’y était pas depuis cinq minutes, que deux ou trois amis, venus pour le voir, riaient et causaient avec lui de manière à lui rendre le sentiment de sa valeur personnelle.

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