‹ Les KoumiassineChapitre 32 sur 59 · Chapitre 32 La nuit de Pâques.

Chapitre 32 La nuit de Pâques.

Le samedi saint arriva. Cette fête de Pâques, considérée en Russie comme la plus grande fête de l’année, remplace notre fête de Noël, pour la messe de minuit comme pour le réveillon.
Dès onze heures du soir, la comtesse Koumiassine, son fils, les jeunes filles et le groupe des protégées, entassés dans plusieurs voitures, partirent pour se rendre à l’église.

Dmitri avait revêtu, pour la circonstance, un costume neuf de soie blanche garni de galons d’argent, qui lui donnait l’air d’un sylphe.

Il assista très sérieusement aux trois messes, de minuit, de l’aurore et du jour, un peu fatigué à la troisième, malgré le repos qu’on avait eu soin de lui faire prendre après le dîner. C’était la première fois qu’il se rendait à l’église la nuit de Pâques.

Le prêtre annonça trois fois d’une voix claire et distincte : « Christ est ressuscité ! » Le peuple assemblé répondit trois fois : « En vérité, il est ressuscité ! » et, dans toute l’église, chacun des assistants échangea le triple baiser de paix avec ceux que le hasard lui avait donnés pour voisins.

Dmitri choisit ce moment de confusion pour glisser à l’oreille de sa cousine :

— Il ne t’embrassera pas, ton mari de papier découpé ! Nous l’avons enfoncé, hein ?

Vassilissa, très surprise, très rouge, avait bonne envie de tancer son jeune cousin pour l’irrévérence de ses paroles dans le lieu saint, à un moment si solennel ; mais Dmitri, redevenu complètement sérieux, les yeux fixés sur l’iconostase, accompagnait à demi-voix le chœur qui chantait : « Il est ressuscité, il a vaincu la mort », et force lui fut de renoncer à son idée.

D’ailleurs Zina, qui avait entendu, contenait son envie de rire avec tant de peine, que pour un rien elle eût éclaté ; et son hilarité secrète gagna bientôt Vassilissa.

C’était dans cette même église, où, par parenthèse, il n’était jamais venu, que Tchoudessof s’était, soi-disant, épris d’elle. Elle embrassa d’un coup d’œil la foule parée qui remplissait la partie de l’église où elle se trouvait… et tout d’un coup elle perdit contenance : elle venait de recevoir un salut à peine indiqué, mais très respectueux, de Maritsky. Évidemment, le jeune homme attendait depuis longtemps le regard de Vassilissa.

Celle-ci s’enfonça dans de profondes méditations où la fête chrétienne n’entrait pas pour grand-chose. Était-ce le hasard seul qui lui faisait si souvent rencontrer les yeux de ce jeune homme ? Et pourquoi, lorsqu’elle se trouvait en quelque lieu où sa présence était possible, pourquoi n’avait-elle pas de repos qu’elle ne se fût assurée qu’il était là ?

Cette question intérieure amena une rougeur subite sur les joues de la jeune fille, et la réponse qu’elle se fit l’augmenta encore.

— Tu as très chaud, dis ? fit Zina en la poussant légèrement du coude.

— J’étouffe, répondit Vassilissa, qui ne mentait pas.

— Ce sera bientôt fini, murmura Zénaïde en se rencognant dans la balustrade, au grand dommage de sa ceinture de soie.

Dmitri dormait les yeux ouverts ; de temps à autre il relevait la tête et écarquillait les yeux de toute sa force pour montrer qu’il était bien éveillé ; puis, cet effort accompli, il se laissait aller à une douce somnolence.

Enfin, l’office s’acheva, et les enfants furent expédiés à la maison pendant que la comtesse s’attardait à des félicitations sans nombre avec une foule de personnes de sa connaissance.

Les rues étaient brillamment éclairées. Les petites bornes de granit qui garantissent les trottoirs contre l’invasion des traîneaux portés par la neige tassée, étaient fraîchement peintes de noir brillant. – On les a cirées à neuf ! disait Dmitri, qui n’avait plus envie de dormir du tout depuis que l’office était fini. Au pied de chaque borne, brûlait un lampion. La nuit était magnifique, douce et claire comme une nuit de mai. Les équipages brillants roulaient au trot rapide des chevaux de prix dans les rues pleines de monde. Le bourdonnement joyeux de toutes les cloches de Saint-Isaac faisait trembler le pavé, et par toute la ville les églises envoyaient sans interruption les notes claires et grêles des petites cloches, coupées à intervalles réguliers par les coups des lourds battants sur les bourdons énormes.

— C’est gai, dit Dmitri. C’est très joli la nuit de Pâques. Et puis nous allons souper !

Le canon de la forteresse retentit. L’empereur, en ce moment, recevait dans la chapelle du palais d’hiver les compliments de fête de toute la cour.

Dmitri se mit à danser sur son siège, marquant les coups de canon par des battements joyeux de ses petites mains. Il était seul dans la voiture, avec sa sœur et sa cousine, et depuis longtemps il n’avait déployé tant de gaieté.

La voiture s’arrêta, les enfants en descendirent, et elle retourna à l’église chercher une nouvelle cargaison de fidèles.

Les domestiques, les femmes de chambre, tout le personnel de la maison, rentré avant les maîtres, se tenait dans la vaste antichambre pour offrir les félicitations accompagnées de l’œuf symbolique qu’on échange avec le triple baiser traditionnel. Les enfants passèrent par les accolades inévitables ; puis, au moment où les roulements continus à l’extérieur annonçaient l’arrivée de la comtesse et des protégées, ils s’envolèrent dans la salle à manger.

— Nous allons manger tout ça ! dit à demi-voix Dmitri, qui mourait de faim ; et ses yeux brillants d’appétit se promenaient de l’énorme jambon cuit, le plus gros qu’on eût pu trouver par toute la ville, au quartier de veau froid qui lui faisait vis-à-vis, en passant par l’agneau de beurre à toison frisée – obtenu en pressant avec les mains le beurre mou à travers un morceau de toile ; hâtons-nous de dire qu’on ne goûte jamais à cette pièce d’honneur ; – puis venait l’énorme koulitch, gâteau de fleur de farine aux raisins secs, couronné de grosses roses en papier ; puis les œufs durs teints en rouge, que certains Russes peuvent avaler par douzaines à l’aide d’un peu de sel fin. Tout cela faisait venir l’eau à la bouche du petit garçon.

La comtesse fit son entrée. Toute vêtue de soie blanche, sa longue traîne roulant à flots derrière elle, elle avait l’air d’une souveraine au milieu de sa cour de protégées et de domestiques. Le canon, qui tonnait toujours dans le lointain, semblait n’être là que pour donner plus de pompe à sa réception.

Enfin, toutes les salutations, toutes les accolades terminées – car la comtesse Koumiassine, de par les commandements de l’Église, devait échanger trois baisers avec chacun de ses serviteurs, jusqu’au dernier garçon d’écurie, et elle tenait à honneur de ne pas s’y soustraire, comme la plupart des dames élevées dans des principes plus modernes, – tout étant fini dans les règles, la comtesse s’assit, réservant une place pour son mari, retenu au palais par son rang, et le réveillon commença.

Les pièces énormes circulèrent autour de la table, et l’on rompit le jeûne de cinquante jours, jeûne sans lait et sans œufs, au poisson et à l’huile, et certains jours même sans poisson.

Mais tout le monde était si fatigué, que les honneurs du réveillon furent pour une tasse de café avec un nuage de crème qui réveilla les intelligences assoupies.

Le comte entra vers la fin du repas. Invité par sa femme à s’asseoir auprès d’elle, il déclina cet honneur en disant qu’il avait soupé au palais et qu’il tombait de sommeil. La comtesse se leva, et ce fut le signal d’une déroute générale.

En cinq minutes, la salle à manger fut vide et les flambeaux éteints. La table, desservie, fut resservie au plus vite et préparée pour le matin, car pendant la semaine de Pâques tout Russe, riche ou pauvre, tient table ouverte : le jambon terminé est remplacé par un autre jambon, le quartier de veau par un autre quartier, et ainsi de suite jusqu’au dimanche de la Quasimodo.

Rentrées dans leur chambre, Zina et Vassilissa, étroitement embrassées, s’approchèrent de la fenêtre. L’illumination de la rue se mourait ; quelques lampions vivaces jetaient de temps en temps de grandes clartés qui illuminaient subitement une façade, puis retombaient modestement sur le trottoir. Quelques voitures attardées retournaient au logis, et, à l’Orient, une bande blanchâtre dans le ciel, clair et joyeux, annonçait l’aurore.

— Je ne sais pourquoi, dit Zina, je me sens pleine d’heureux pressentiments ! Voici Pâques, le printemps… Le printemps, c’est si bon ! C’est comme nous… tout jeune encore, et tout bête – elle s’interrompit pour embrasser sa cousine et pour rire ; – les petites feuilles ont l’air si gauche, au sortir des bourgeons… On dirait qu’elles ne savent pas où se placer… Je suis contente.

Vassilissa sourit à Zénaïde et lui rendit son baiser ; mais son sourire n’était pas le même : une rougeur fugitive, une pensée secrètement caressée, lui parlaient aussi de printemps.

— Nous partirons bientôt pour la campagne, dit Zina, j’en suis charmée… Tu ne dis rien ! Est-ce que tu n’en es pas contente ?

— Si !… répondit Lissa, qui se dit avec un serrement de cœur qu’à la campagne elle ne rencontrerait pas Maritsky.

— J’ai envie de revoir le prince Charmant, reprit Zina tout en se déshabillant à la hâte. C’est qu’il est beaucoup moins laid qu’avant ! Tu n’as pas remarqué ?

— Non.

— Mais à quoi donc penses-tu ? s’écria Zina stupéfaite, qui s’arrêta, les bras en l’air, au moment de nouer son filet de nuit.

Lissa ne répondit que par un sourire un peu forcé. Les bras de Zina retombèrent, et elle se mit au lit.

Une fois bien installée sur l’oreiller, elle se redressa, entoura ses genoux de ses bras et se mit à réfléchir. Lissa semblait déjà s’endormir.

— Eh bien, oui, dit tout à coup Zina (miss Junior n’était pas là, elle avait obtenu deux jours de congé), j’aime beaucoup le prince ! Il n’est plus laid du tout – il n’est plus bête du tout, – c’est un vrai don Quichotte ! Evviva il principe ! s’écria-t-elle en faisant un bond qui la renfonça sous ses couvertures.

Deux minutes après, elle dormait profondément.

q

Page 1