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Chapitre 33 Mademoiselle Justine ne perd pas courage.

La comtesse avait passé la semaine sainte à faire ses dévotions pascales et à se mortifier. Elle pratiquait sa religion sincèrement, et au moment de sa confession annuelle, elle s’imposait un examen de conscience scrupuleux.

Cet examen, bien entendu, tournait toujours à sa gloire, car, n’agissant que par principes, elle avait toujours d’excellentes raisons pour appuyer tous ses actes.

Cette fois, cependant, en repassant dans son esprit tous les événements importants qui s’étaient succédé depuis ses dernières Pâques, quand elle arriva à l’histoire des fiançailles de sa nièce, elle eut un doute.

— Je n’avais pas pris d’assez amples renseignements, se dit-elle ; j’ai eu tort.

Ce point mis à son passif, elle continua ses investigations personnelles.

— Ai-je fait tout ce qu’il fallait pour obtenir la confiance de Vassilissa ? se dit-elle. C’est une nature un peu sournoise…

Semblable en cela au reste des humains, la bonne comtesse ne demandait pas mieux que de charger les autres pour expliquer ses propres erreurs.

— J’aurais dû la rapprocher davantage de moi et lui donner plus d’occasions de parler librement.

Ici la comtesse prit la résolution de se montrer plus affectueuse avec sa nièce.

Le reste de son examen de conscience n’ayant rien à faire avec ce récit, nous le passerons sous silence.

Le résultat de ces méditations fut une plus grande affabilité de la comtesse envers les enfants, et en général envers toute la maison. La fête de Pâques amenait tous les ans cette détente générale qui suit les crises ; pendant deux ou trois mois, tout allait bien, tout était doux et facile ; puis, peu à peu, les principes resserraient leur cadre rigide, les rapports avec la comtesse devenaient de plus en plus tendus ; chacun était forcé de se surveiller davantage ; il n’était pas rare qu’une disgrâce, comme celle de mademoiselle Bochet, causât une consternation générale et une exacte observation des moindres règles dans toute la maison, ce qui amenait les choses tant bien que mal, sans autres accidents, jusqu’à la semaine sainte.

Puis la comtesse retrouvait la douceur évangélique au pied des autels, et la roue recommençait à tourner dans le même sens.

Le dimanche de Pâques apporta donc la paix, dans la plus belle acception de ce mot, à la maison Koumiassine. Vassilissa, en particulier, fut très touchée de l’aménité de sa tante : son bon petit cœur oublia tout ce qu’elle avait subi de tortures pour ne plus sentir que l’élan d’une reconnaissance sincère.

L’heureuse issue de l’événement qui avait mis en danger les jours du tsar prêtait à des fêtes sans nombre. Ce fut, pendant une quinzaine, une cohue de bals et de raouts. Les jeunes filles furent autorisées à danser partout où ce n’était pas exclusivement un bal de grandes personnes, et pas n’est besoin de dire que Maritsky eut plus d’une occasion d’entretenir Vassilissa.

Si l’on eut demandé au jeune officier ce qu’il recherchait, il n’eût su que répondre. Mademoiselle Gorof n’était pas ce qu’on appelle « un parti » convenable pour lui. Ses parents étaient riches, sa famille comptait des alliances dans les maisons les plus marquantes du pays, – il pouvait prétendre à tout autre chose qu’à la main d’une jeune fille déjà légèrement discréditée par un mariage rompu – un mariage avec un homme qui n’était pas « né », par-dessus le marché ! – Et pourtant, quand il lui arrivait d’entendre la plus légère allusion à ce malheureux mariage, Maritsky devenait rouge de colère et se tenait à quatre pour ne pas faire d’esclandre.

Depuis qu’elle n’était plus fiancée, Vassilissa avait cessé d’être coquette. Quand nous disons cessé, nous espérons que le lecteur ne prendra pas ce mot au pied de la lettre. Une jeune fille ne peut cesser tout à coup de vouloir plaire, mais le désir de plaire, si naturel, ne se montrait plus chez elle au grand jour. À peine se laissait-il deviner dans une réponse futée, à l’ombre d’un éventail.

Les dames admirèrent beaucoup mademoiselle Gorof pour cette tenue irréprochable dans sa position délicate, et la barrière qu’on avait d’abord établie entre elle et les autres jeunes filles se trouva insensiblement écartée.

Ne recevant partout que des compliments au sujet de Lissa, la comtesse se montrait de plus en plus satisfaite, lorsqu’un contretemps inattendu vint retourner les cartes et resserrer les principes de la noble dame bien avant l’époque habituelle.

Depuis la rupture du mariage projeté, Justine Adamovna n’accompagnait plus Vassilissa, qui sortait avec sa cousine et miss Junior. La protégée avait eu, par conséquent, beaucoup de temps pour sasser et ressasser ses pensées mélancoliques.

Tout contribuait à sa douleur : les fauteuils commandés par ses soins, où elle avait espéré trôner chez la nouvelle mariée ; le samovar eu ruolz qu’elle avait choisi à sa hauteur pour y faire sans fatigue le thé des jeunes époux ; les tentures de l’appartement posées par ses soins, tout cela était monté au garde-meuble avec les six grandes malles qui contenaient le trousseau !

Et Justine en ressentait un extrême chagrin, car, au fond, tout cela était pour elle ! Elle avait bien compté être souveraine sans appel au logis Tchoudessof, de par l’autorité de madame la comtesse et la reconnaissance du mari.

Tchoudessof, disons-le, avait eu d’autres sentiments : sa première pensée avait été de chercher à se débarrasser de Justine dès que le mariage serait célébré, et c’est avec la plus sincère satisfaction qu’il avait constaté l’aversion non déguisée de Lissa pour la protégée.

— Cela ira tout seul, s’était-il dit. Le troisième jour, ma femme la mettra à la porte, et nous en serons débarrassés.

Mais le destin capricieux, qui se plaît à renverser méchamment les plus nobles desseins, avait décidé que Justine ne trônerait pas et que Tchoudessof ne la mettrait pas à la porte.

Tchoudessof, presque guéri, portant son bras en écharpe, arpentait mélancoliquement la Perspective. Sa pâleur intéressante, qui contrastait élégamment avec ses beaux cheveux noirs – si plats – attirait sur lui l’attention des « petites cocottes ». Mais Tchoudessof ne se mariait plus, et ce monde enchanté de la veloutine Fay et de l’Ylang-Ylang ne devait pas encore s’ouvrir pour lui.

Aussi s’abstenait-il de lever les yeux, lorsqu’au détour de la Sadovaïa il aperçut un sac qu’il croyait avoir vu quelque part. Ses yeux remontèrent du sac à la main qui le tenait, et de cette main au visage, et il reconnut les yeux compatissants de Justine.

Un coup d’œil suffit au couple pour s’entendre. Ils montèrent directement l’escalier du premier étage au Gostinnoï-Dvor, et ce lieu, témoin de leur première rencontre, prêta son abri tutélaire à leur chaste entretien.

— Ah ! mon pauvre ami, que d’événements ! dit Justine.

Les femmes ont un talent particulier pour entrer en matière. Pendant qu’un homme tourne autour de son sujet comme un ours autour d’une ruche à miel, elles ont trouvé vingt manières d’entamer une conversation.

— Oui, répondit l’employé d’un air morne. Pour une affaire manquée, c’est une affaire manquée !

— Bah ! répliqua Justine, consolante comme l’ange qui visite les prisons dans les tableaux de l’école italienne, on peut trouver mieux !

— En attendant, j’ai un trou dans l’épaule et une sotte réputation.

— Votre bras est guéri, n’est-ce pas ? fit Justine avec intérêt, glissant sur la réputation.

— Oui, dit Tchoudessof en agitant un peu son écharpe. Je pourrais m’en servir, mais…

— Non, non !… dit la protégée avec émotion ; conservez votre écharpe jusqu’aux chaleurs : cela pose ! Le prince est loin, il aura tous les torts…

Tchoudessof sembla penser un instant que cette phrase, en mettant les torts au futur, pouvait bien l’en gratifier au passé et au présent… il regarda même Justine un peu de travers ; mais il n’était pas marié, elle pouvait encore lui être utile peut-être…

— C’est dommage ! reprit-elle après un moment de réflexion. C’était une affaire bien arrangée.

— Oh ! la demoiselle était bien désagréable ! fit Tchoudessof d’un air pincé.

— J’en conviens, mais…

— Et la dot était misérable !

— D’accord, mais la protection et les espérances !

Les deux alliés soupirèrent d’un commun accord.

— D’où est-il tombé, ce prince de malheur ? dit Justine avec colère.

— C’est ce que je voulais vous demander. Elle a dû lui écrire.

— Non, c’est impossible : je ne la quittais pas.

Tchoudessof doutait encore.

— C’est peut-être cette futée de Zénaïde, la petite comtesse… continua Justine.

— Alors ce bel oiseau va épouser mademoiselle Gorof dès son retour à la campagne ! C’est un voisin, m’avez-vous dit ?

Justine hocha la tête affirmativement.

— Il ne l’épousera peut-être pas, dit-elle en méditant : la comtesse ne le veut pas, et quand elle ne veut pas quelque chose…

— Ah ! tant mieux ! s’écria Tchoudessof. Et sa belle âme rayonna sur son noble visage.

— D’ailleurs, reprit Justine, je lui en veux pour ce bras blessé, elle me le paiera avec toutes les insolences que j’ai subies à cause de vous.

— Vous, ma pauvre Justine, des insolences ? dit Tchoudessof, pensant à part lui que les apparences étaient bien trompeuses, car s’il n’eût pas été édifié sur ce point, il eût certainement mis les insolences à l’actif de la protégée, et non à celui de mademoiselle Gorof.

— Oui, oui ! Il n’est pas d’horreurs qu’elle ne m’ait dites quand je lui parlais de vous !

— Par exemple ? interrogea Tchoudessof tout en sondant la galerie de l’œil, pour s’assurer qu’on ne les épiait pas.

— Par exemple… jusqu’à… – le visage de Justine se couvrit d’une pudique rougeur – jusqu’à me dire de vous prendre pour moi, puisque je vous trouvais très agréable.

Tchoudessof sourit d’un air fat ; puis jugeant que la conversation prenait une tournure dangereuse, il fit un pas en arrière.

— Adieu ! dit-il, on vient là-bas. Ne vous retournez pas. Je passe devant.

Il s’en alla, et Justine – ô candeur digne de louange – n’eut pas l’idée de se retourner. Personne ne venait cependant, et Tchoudessof profita de sa supercherie pour s’évader.

Justine rapporta de cet entretien une haine de plus en plus invétérée contre Vassilissa.

— Non, se dit-elle le soir, en faisant ses réflexions, non, ma belle, vous ne serez pas princesse, si je peux l’empêcher. Ce qu’il vous faut, c’est une belle humiliation qui rabatte votre caquet, et s’il ne tient qu’à moi, vous l’aurez.

Depuis le retour du comte, la protégée voyait beaucoup moins sa noble protectrice. Non que le comte fût souvent à la maison, mais il y était précisément aux heures inoccupées du jour qui ne sont bonnes ni pour faire des visites, ni pour en recevoir – et c’étaient des heures qui avaient appartenu à Justine. Aussi regardait-elle le comte de travers, comme une espèce de voleur – avec les yeux de l’âme s’entend, car elle lui prodiguait des marques extérieures de vénération.

Ne pouvant plus fréquenter le boudoir, comme précédemment, elle eut une idée de génie. Elle alla chercher dans un coin un gigantesque métier de tapisserie, monté d’un tapis antédiluvien commencé par la comtesse quelques années auparavant, et se mit en tête de le finir pour une église.

La comtesse approuva ce saint projet, et lui conseilla d’employer tous les doigts disponibles de la maison pour l’aider dans sa tâche.

Seulement, quand le métier fut descendu du garde-meuble, il se trouva si énorme qu’on ne pouvait le caser nulle part. Le petit salon qui précédait le boudoir avait juste un coin de la largeur voulue : on enleva un fauteuil et une étagère, et Justine eut un poste fixe aux écoutes du boudoir.

Le premier jour elle eut, il est vrai, une secousse désagréable à subir ; mais le génie est sujet aux affronts, par cela seul qu’il est le génie !

Comme elle s’installait, après le dîner, derrière le métier :

— Tiens ! lui dit Dmitri en s’approchant, vous avez mis votre grande machine tout près de la porte de maman !… Justine Adamovna, reprit-il d’un air innocent, que vous avez de longues oreilles ! Mon enfant, c’est pour mieux entendre ! fit-il en grossissant la voix pour imiter le loup.

Justine rougit jusque dans les semelles de ses bottines.

— Qu’est-ce que tu dis là, gamin ? dit le comte qui passait, et qui l’enleva dans ses bras.

— Je récite le Petit Chaperon rouge, papa ! C’est très intéressant. Mademoiselle Justine le sait par cœur.

Le comte, qui se souciait peu de Justine, embrassa son fils et passa outre.

Dès le lendemain, cependant, il s’ennuya de trouver le métier à tapisserie sur son chemin toutes les fois qu’il entrait dans le boudoir ou qu’il en sortait, avec la figure calme et insignifiante de Justine penchée sur le dessin passé de mode. Cette main, qui tirait méthodiquement les aiguillées de laine, lui donnait sur les nerfs.

Il s’en ouvrit à son épouse.

— C’est une œuvre de piété, répondit celle-ci de sa voix la plus évangélique.

— Mais est-il nécessaire que cette œuvre de piété soit si près de vous ? On n’est plus chez soi !

La comtesse tourna ses yeux surpris vers son mari.

— Je n’ai pas de secrets, dit-elle d’une voix qui proclamait hautement son innocence soupçonnée : ma vie est au grand jour, comme dans une cage de verre.

Le comte sourit et baisa la main de sa femme.

— Je ne suis pas aussi vertueux que vous, ma chère, dit-il, et j’ai des secrets !

— Ah ! Eh bien, fermez la porte.

Ces quelques mots furent lancés avec un dédain suprême.

Le comte ferma la porte juste au moment où Justine apparaissait sur le seuil du petit salon. Pendant qu’il s’asseyait, il entendit grincer le métier, la chaise de Justine cria sur le parquet, et il put recueillir la douce certitude que la porte était fermée, oui, mais que néanmoins la protégée ne perdrait pas une de ses paroles.

— Enfin, c’est l’affaire de la comtesse, se dit-il ; puisqu’on n’a pas de secrets dans cette maison, faisons comme tout le monde !

Il s’assit en face de sa femme et commença avec un léger sourire.

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