‹ Les KoumiassineChapitre 34 sur 59 · Chapitre 34 Le comte obtient un succès inattendu.

Chapitre 34 Le comte obtient un succès inattendu.

— Vous avez fait un chef-d’œuvre, ma chère, dit le comte Koumiassine à sa femme.

La comtesse dirigea ses sourcils étonnés vers son époux. Mais comme la phrase était un compliment, elle ramena la ligne droite sur son visage et sourit vaguement.

— L’éducation de Vassilissa me paraît ne rien laisser à désirer.

Le vague sourire disparut et fit place à l’expression d’une attention soutenue, pénible même. Le comte ne se laissa pas intimider et continua :

— C’est ce que me disait hier le général Zanine ; vous lui fîtes l’honneur de l’inviter à dîner quelquefois ?

— Je crois que oui, répondit la comtesse.

— Il a beaucoup remarqué Vassilissa, qui lui paraît comme à moi une jeune fille charmante de tout point. Ayant appris la rupture de son mariage malencontreux…

Le mot était mal choisi. La comtesse prit une attitude très digne, croisa les mains sur les plis majestueux de sa robe, et attendit le reste avec résignation. Le comte continua :

— Le général m’a demandé hier – en riant, je le veux bien, – mais il m’a demandé s’il me déplairait de l’appeler mon neveu…

Le comte se mit à rire… et s’arrêta, car son rire était sans écho.

— Et vous avez répondu ? fit la comtesse d’un air aimable.

— J’ai répondu que pour moi je serais charmé de devenir l’oncle d’un ancien et excellent camarade, mais que vous aviez pris votre nièce sous votre protection immédiate, et que ces choses-là vous regardaient particulièrement… Tout cela en riant, bien entendu.

La comtesse approuva de la tête et sourit un peu.

— Alors, reprit le comte, j’ai promis de vous en parler, et j’ai tenu parole, vous voyez.

Les deux époux restèrent muets, chacun dans son fauteuil, le comte attendant et la comtesse faisant attendre la réponse, sans témoigner d’empressement malséant.

— Eh bien, mon cher, vous direz à votre ami, dit enfin la noble dame, que sa recherche fait beaucoup d’honneur à ma nièce, mais que nous la considérons comme une aimable plaisanterie.

— Hein ? fit le comte, très effarouché.

— J’ai dit une aimable plaisanterie, reprit la comtesse avec aménité. Le général Zanine, qui porte avec beaucoup de grâce la graine d’épinards et ses cinquante… combien ? deux, trois, quatre ans ?

— Quarante-huit ! repartit un peu vivement le comte mortifié. Nous sommes du même âge et de la même promotion !

— Quarante-huit ans, soit… et qui porte en outre avec une grande dignité un nombre considérable de décorations sur sa large poitrine… (la comtesse réprima un sourire incompatible avec la gravité des circonstances) comment voulez-vous, mon cher, que cet aimable général – je l’aime, du reste, de tout mon cœur – devienne l’époux de Vassilissa, qui n’est encore qu’une enfant ! Non, mon ami, « il faut des époux assortis », dit la comtesse avec gaieté, en indiquant à peine l’air du couplet célèbre.

Cette ébauche de chanson, cette citation, cette gaieté inattendue, consternèrent le comte, qui perdit totalement le fil de ses idées.

— Alors, vous refusez ? balbutia-t-il déconfit.

— Totalement, mon cher. Mais c’est absurde ! Comment avez-vous pu songer sérieusement à cette bouffonnerie ?

— J’ai vu des choses plus bouffonnes réussir fort bien, répliqua le comte, qui avait eu le temps de retrouver son sang-froid. Et à tout prendre, mon ami vaut mieux, révérence parler, que Tch…

Il s’arrêta et se mordit la langue, car toute trace de gaieté avait disparu du visage de sa femme.

— J’avais pensé, reprit-il pour arranger les choses, que vous étiez pressée de vous débarrasser…

— Ah ! mon cher comte, vous parlez comme un bonnetier de vaudeville ! dit la comtesse avec dédain. Me débarrasser de ma nièce ? Eh ! mon Dieu, je n’avais qu’à ne pas m’en embarrasser, il y a dix-sept ans !

Le comte pensa que cela eût peut-être été mieux pour tout le monde, y compris Vassilissa elle-même.

— Je ne suis pas pressée de la marier, reprit la comtesse, qui avait refait provision d’aménité. Zina ne paraîtra dans le monde que l’hiver prochain, et d’ici là…

Le visage du comte devint radieux. Il se rappela Chourof, le duel qui avait rompu le mariage de Lissa ; il entrevit la possibilité d’une union magnifique qui ferait de sa nièce bien-aimée une des plus riches propriétaires de Russie…

— À propos, ma chère amie ! dit-il, j’ai rencontré Chourof l’autre jour ! Quel intrépide voyageur ! Figurez-vous qu’il était déjà presque arrivé dans ses terres quand il a appris l’attentat. C’est à peine s’il a pris le temps d’aller jusqu’à son domaine pour y jeter le coup d’œil du maître et faire quelques visites dans les environs – et le voilà reparti dare-dare avec une adresse de félicitations dont l’avait chargé la noblesse de son gouvernement ! Il m’a demandé de vos nouvelles ; je l’ai engagé, naturellement, à venir vous voir… Il viendra, n’en doutez pas… Ce qui m’étonne, c’est que nous ne l’ayons pas encore vu arriver… Entre nous, ce duel… je m’étonnerais bien que ce cher prince n’eût pas quelque chose à vous demander… Hé ! hé ! voilà qui ne serait pas si bouffon ! Où avais-je la tête, que je n’ai pas pensé à cela plus tôt !

La comtesse écrasa de toute la hauteur de son dédain l’époux si malencontreusement inspiré.

— Votre Chourof est un imbécile, et je le lui ai dit ou à peu près.

Le pauvre comte se demanda s’il rêvait.

— Vous êtes brouillés ? dit-il pour dire quelque chose.

— Pas le moins du monde ! Ma maison lui est ouverte comme par le passé. Il faudrait que votre cher prince fût bien mal élevé pour ne pas savoir accepter d’une personne comme moi une leçon méritée. Je le crois plus galant homme que cela. Soyez sans crainte, s’il vient nous voir, il sera reçu avec la plus parfaite bonne grâce.

Cette fois, le comte trouva l’énigme trop compliquée et n’essaya plus de rien dire : cela ne lui réussissait pas assez bien. Il resta un bon moment silencieux, tirant sur sa moustache gauche et mordant sa moustache droite, ce qu’il ne faisait que dans ses grandes perplexités. À bout de ressources, il se leva et baisa galamment la main de sa femme en disant d’un air détaché :

— Tout ce que vous faites est bien fait, chère amie.

— Vous sortez ? lui dit celle-ci, qui avait repris sa belle humeur.

— Je vais au palais, répondit le comte.

Il allait toujours au palais quand il ne savait plus que faire. Il y trouvait bien quelques amis ou quelques officiers de la garde de service, et là il se sentait dans un abri sûr où la vertueuse indignation de sa moitié ne saurait l’atteindre.

— Bien du plaisir, mon ami ! repartit la comtesse.

— Merci, dit-il en faisant sonner ses éperons.

Il avait ouvert la porte et se préparait à passer outre…

— Vous ai-je dit que nous partions jeudi pour la campagne ? lui lança son épouse en manière de flèche du Parthe.

— Non !… fit le comte surpris, qui se retourna tout d’une pièce à cette nouvelle imprévue. Déjà ?

— Mais nous voilà au mois de mai, c’est le meilleur moment pour la santé. À bientôt…

Et la comtesse rentra dans ses appartements en fredonnant : « Il faut des époux assortis. » Elle fredonnait rarement, mais quand elle se permettait cette distraction, c’était d’une voix plus fausse que celle du roi Louis XV.

Le comte s’en alla de son côté et fut longtemps avant de recouvrer l’usage complet de son intelligence, paralysée par ces commotions de tout genre.

À mi-chemin du palais, son équipage croisa celui de Chourof. Les deux cochers, avec cette espèce de divination qui leur est particulière, arrêtèrent leurs chevaux avant même d’en avoir reçu l’ordre.

— Où allez-vous, prince ? dit le comte.

— Je n’en sais rien… Trouverais-je la comtesse chez elle ?

— Chut ! Vous êtes quelque peu en disgrâce. N’y allez pas à présent !

— Merci ; mais alors quand faudra-t-il… ?

— À propos, vous savez que la comtesse part jeudi pour la campagne ?

Le pauvre prince Charmant se demanda si quelque diable noir ne se mêlait pas de ses affaires… Il ne croyait pas si bien dire. Rentré chez lui, il pensa au départ pour Chourova. Qu’espérait-il ? Rien, probablement ; mais peut-être pensait-il que sa disgrâce serait plus facile à supporter là-bas, ou que l’air pur de la campagne tournerait du bon côté la girouette de la comtesse.

Justine, à l’affût derrière son redoutable métier à tapisserie comme une araignée derrière sa toile, n’avait pas perdu un mot de la conversation des deux époux.

Le soir même, admise à l’audience de madame la comtesse, la protégée lui demanda si elle devait se préparer à suivre la maison de la châtelaine, ou si elle resterait à Pétersbourg.

Il lui fut répondu, avec beaucoup de bonté, que sa présence était trop utile au Refuge pour qu’on pût songer à l’en priver. La comtesse lui annonça, en même temps, qu’elle lui confiait, pendant son absence, la haute main sur tous ses établissements de charité, avec l’ordre de lui adresser, tous les samedis, un rapport circonstancié des événements survenus pendant la semaine.

Justine fut un peu mortifiée de cet honneur. D’abord, ce qu’on lui donnait à faire était ennuyeux, et puis, vivre dans la maison de la comtesse quand les maîtres n’y étaient pas, ce n’était plus le luxe royal auquel elle s’était si bien accoutumée. On lui servait tous les jours un bon dîner, quatre plats ! mais quelle différence !

Cependant l’ordre était péremptoire, et puis la position lui permettait de s’assurer des avantages pour l’hiver. Elle ne hasarda qu’une timide observation :

— Est-il convenable, madame la comtesse, dit-elle, que je reste dans une maison habitée par M. le comte seul ?

La comtesse la regarda avec cette surprise qui la faisait tomber des nues, le cas échéant.

— Qu’est-ce que cela peut faire, dit-elle, que le comte et vous viviez dans la même maison ?

— Bien !… je pensais… c’est une sotte idée que j’ai eue, et j’en demande humblement pardon à madame la comtesse, dit platement la protégée en voyant que le vent ne soufflait pas du bon côté.

— C’est bon, dit la comtesse en lui tournant le dos. Bonsoir !

La noble dame resta de mauvaise humeur pendant assez longtemps. Fallait-il que cette fille fut sotte pour avoir été s’imaginer que quelqu’un au monde s’inquiéterait de la savoir sous le même toit que le comte Koumiassine ! Cette parole imprudente fit plus de tort à Justine que cent mensonges avérés ; elle eût pu se défendre malgré l’évidence et sortir victorieuse d’accusations intentées par d’autres, mais elle avait donné elle-même une preuve irréfutable de bêtise !

La comtesse fut bien obligée de convenir avec elle-même que cette idée saugrenue accusait chez Justine une lacune dans le bon sens, – et rien n’est terrible comme un premier coup porté à ces convictions absolues qui n’ont pour base que le caprice. La première illusion qui s’en va emporte la clef de voûte de l’édifice entier.

Mais, jusqu’à un certain point, Justine fut sauvée par les vagues échos que la mauvaise réputation du comte avait apportés chez la comtesse, qui en savait, au fond, plus qu’elle ne voulait en avoir l’air.

— C’est encore la faute de mon mari, se dit-elle ; s’il ne passait pas pour un abominable coureur, cette fille n’aurait pas eu la pensée… Faut-il pourtant qu’elle ait l’esprit borné !

Cette réflexion à deux tranchants, qui atteignait à la fois Justine et son mari, lui fit du bien, et elle se coucha rassérénée.

Deux jours avant le départ pour la campagne, elle donna un dîner diplomatique, où, par parenthèse, le prince Charmant ne fut pas invité. Les enfants avec les protégées, le gouverneur et la gouvernante, dînèrent en haut ; ils n’eurent guère que la musique des cristaux et le fumet des plats.

Dmitri finit par s’insurger contre ce menu sommaire. Regardant fixement le maître d’hôtel, qui lui présentait d’un air aimable un plat orné de pattes de gibier pour tout rôti, avec tous les croûtons au grand complet, – triste compensation, – il lui dit d’un air doctoral :

— Je ne comprends pas pourquoi, quand il y a douze personnes à dîner en bas, et que tu fais plumer vingt-quatre cailles, il ne nous reste plus rien à manger !

— Oh ! vingt-quatre, mon jeune comte ! vous exagérez…

— Du tout ! il y en avait vingt-quatre : je les ai comptées tantôt à l’office. Où sont les douze qu’ils n’ont pas mangées ? Tu sais, je le dirai à maman !

— Je les gardais pour demain… murmura le vieux coquin devenu tout pâle, car huit bouches au moins, autour de la table, approuvaient d’une façon muette la réclamation de Dmitri.

— Pour demain ? fit celui-ci. Tu n’as pas d’esprit, mon bonhomme ! Il fallait dire que le chat les a mangées ou que le cuisinier les a laissé brûler ! Va les chercher, nous les mangerons tout de suite. Allons, va !

Le maître d’hôtel s’exécuta, non sans maudire ce petit insolent qui fourrait son nez partout. Et voilà comment la « table des chats », – comme disait Dmitri d’après l’expression allemande qui nomme ainsi la table des enfants punis, – mangea des cailles le jour du dîner diplomatique de la comtesse Koumiassine.

Ce qui n’empêcha pas la maisonnée de partir le surlendemain matin pour la campagne.

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