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Chapitre 35 Vassilissa tient tête à sa tante.

Les deux cousines ne trouvèrent pas à Koumiassina toutes les joies de l’année précédente. L’élément de la lutte était entré dans leur vie jusqu’alors monotone à force d’être paisible.
Miss Junior avait retrouvé ses anciennes habitudes : son petit café à la crème le matin, une douce sieste dans la journée et le lit de bonne heure. C’était le paradis pour elle, après les courses à pied et les longues soirées passées à faire tapisserie pendant que les jeunes filles s’amusaient au bal.

Rien, cependant, ne semblait troublé dans la routine féodale de la noble maison. La comtesse était bonne avec tout le monde, un peu distraite en parlant à Vassilissa, moins sévère pour les escapades de son fils, – moins sévère, hâtons-nous de le dire, parce qu’elle n’en avait guère connaissance, grâce à l’espace et à la vie en plein air.

Mais cette douceur même semblait pleine de périls aux deux cousines, devenues perspicaces à leurs dépens.

Du prince, pas de nouvelles. Le pauvre Chourof, revenu dans ses terres le lendemain même de l’arrivée de la comtesse, était dans une situation assez embarrassante. Les rigueurs de la terrible châtelaine lui faisaient un peu peur, pas trop, mais il avait encore une autre crainte. S’il se présentait à Koumiassina, n’aurait-il pas l’air de se targuer devant Vassilissa de son rôle de sauveur ? Et si celle-ci allait se figurer qu’elle devait l’aimer par reconnaissance !… Six mois auparavant, cela lui aurait peut-être suffi… À présent, non ! Il voulait être aimé pour lui-même et rien que pour lui-même. En vieillissant, il devenait ambitieux !

Tous les jours, vers midi, il faisait atteler pour se rendre à Koumiassina ; puis, à midi et demi, craignant d’être mal reçu par la comtesse – ou trop bien reçu par Vassilissa – il ordonnait de dételer ou s’en allait ailleurs dans les environs. Juin était ainsi arrivé à sa moitié sans qu’on l’eût vu. Il avait envoyé, selon l’usage, prendre des nouvelles de la comtesse dès son arrivée, et, depuis, il rodait autour de Koumiassina sans oser y entrer. Tel Adam chassé du paradis terrestre…

Les deux jeunes filles, une après-midi, en courant dans le jardin, arrivèrent devant une tente de coutil que la comtesse avait fait installer dans la partie la plus élevée du parterre. C’était une sorte d’observatoire – si un tel mot peut s’appliquer à l’asile élégant d’une femme aussi distinguée que l’était la comtesse ; mais, dans son élégance, cette tente avait des portières qui pouvaient se relever à volonté de tous les côtés et qui présentaient des points de vue aussi variés qu’enchanteurs sur toutes les parties du jardin et du parc.

Les jeunes filles, hors d’haleine, se précipitèrent dans la tente, qu’elles croyaient vide, et se laissèrent tomber en riant sur le gazon, à l’abri des chauds rayons du soleil.

— Vous courez trop, mesdemoiselles, dit derrière elles la voix pédagogique de la comtesse.

Effrayées, les délinquantes bondirent sur leurs pieds et restèrent debout, rouges de chaleur, de surprise et de confusion à la fois. Leurs joues empourprées donnaient envie de mordre à même, comme le velours d’une belle pêche mûre.

— Il est malsain de courir ainsi par la chaleur ; vous pouvez vous rendre malades, continua la voix maternelle, qui s’adoucit un peu.

Zina, droite, les mains pendantes, les yeux baissés, essoufflée, respirant à peine pour cacher son essoufflement, ses cheveux bruns mêlés par la course, offrait aux regards la plus admirable silhouette de jeune fille. Tout son être souple et harmonieux semblait à peine toucher la terre, non comme les anges, mais comme Atalante, prête à reprendre sa course. Ses cils battaient avec des mouvements d’ailes ; le nœud de sa ceinture froissée s’agitait imperceptiblement, soulevé par sa respiration haletante et comprimée ; de fait, les pieds de la jeune insoumise frémissaient de l’envie de reprendre leur course.

— Passe encore pour vous, Zina, vous n’êtes qu’une enfant ! dit la mère pleine d’orgueil, regardant sa fille et ne pouvant s’empêcher de sourire dans l’épanouissement de sa joie maternelle. Mais vous, Lissa, continua-t-elle en tournant les yeux vers sa nièce avec bonté, sans que le sourire disparût de son visage, vous êtes une grande demoiselle – une demoiselle à marier ! Vous ne devriez plus jouer à la petite fille. Comme vous voilà faites, toutes les deux ! Approchez.

Les coupables obéirent ; la comtesse rajusta les nœuds froissés, passa la main sur les boucles rebelles, donna un petit coup amical à chaque joue, puis dit paisiblement :

— Allez, petites folles, et ne courez pas si fort.

Zina et Lissa, après avoir baisé la main qui se montrait si indulgente, sortirent à pas comptés de la tente auguste, pendant que la comtesse, étendue sur sa chaise longue, reprenait sa lecture interrompue.

Quand elles furent à une centaine de pas, dans une allée bien couverte, et que deux ou trois massifs les dérobèrent à la vue des murailles de coutil rayé, Zina s’arrêta, fronça les lèvres et les narines par un petit mouvement d’un comique achevé.

— Hum ! dit-elle, je sens la poudre. Maman est trop bonne, ça n’est pas naturel. Et toi, sens-tu la poudre, hein, mon vieux soldat ?

Lissa hocha la tête affirmativement.

— Bah ! répondit-elle. À présent que j’ai vu le feu…

Elles éclatèrent de rire en même temps ; boucles blondes et boucles brunes tourbillonnèrent emmêlées autour des deux filles réunies.

— En attendant, reprit Lissa, courons ! Je me sens légère, légère… comme un oiseau ! Si je n’avais pas peur de déchirer ma robe, il me semble que je grimperais jusqu’au haut de ce peuplier sans plus de peine que je n’en ai à courir.

— N’essayons pas, dit Zina, les yeux brillants de malice. Du haut du peuplier, on voit maman, c’est-à-dire que c’est maman qui nous verrait.

Faute de pouvoir s’envoler, elles se roulèrent ensemble sur le gazon.

— Ah ! fit Zina, en se relevant, avec un soupir de satisfaction, ah ! que c’est bon de faire des bêtises ! Cela rajeunit.

Et de rire !

Les deux jeunes filles n’avaient pas tort de sentir la poudre.

Le lendemain matin, Vassilissa reçut l’ordre de se rendre chez sa tante, après le café.

— Déjà ? fit Zina d’un air boudeur.

Mais Lissa avait encore dans le cœur un rayon de sa gaieté de la veille et ne put se faire un visage de circonstance. Malgré la gravité que commandaient ces sortes d’audiences et qu’elle arborait comme on met ses gants, elle arriva sur la pointe du pied, légère comme une bergeronnette, dans la grande pièce nue qui servait à sa tante de cabinet d’affaires.

— Asseyez-vous, ma chère, lui dit la comtesse avec aménité.

Lissa prit une chaise et se plaça docilement en face de sa tante.

— J’espère, mon enfant, lui dit celle-ci, que vous n’avez pas oublié ce qui s’est passé cet hiver à Pétersbourg ?

Le visage de Lissa se couvrit de rougeur. Un mouvement nerveux de ses mains jointes sur sa robe prouva qu’elle n’avait rien oublié.

— J’espère de même, continua la bienfaitrice, que vous aurez compris à quels errements peuvent mener l’entêtement et l’orgueil.

Vassilissa rougit de plus belle ; ses doigts se serrèrent encore un peu, et ses mains demeurèrent désormais immobiles.

— Vous m’avez obligée, mon enfant, à user de sévérité, de rigueur même, tandis qu’il eût été si simple, si facile, en me témoignant de la confiance et de la soumission, d’éviter tous les désagréments qui vous sont survenus.

La comtesse fit une pause. Son discours était préparé, elle pouvait se donner le loisir d’en observer l’effet. Pauvres sires, à son avis, que ceux qui se laissent emporter par le courant facile de l’improvisation ! Ils vont où le vent les pousse, et non où ils veulent aller.

— Je vous ai laissé le temps de vous reconnaître, ma nièce, reprit la comtesse après une pause assez longue pendant laquelle Vassilissa demeura aussi immobile, aussi attentive que si l’appareil d’un photographe eût été braqué sur elle. Vous avez eu le loisir de réfléchir, de vous rappeler les faits et, j’aime à le croire, de reconnaître vos torts ?

Ceci était une question, le ton l’indiquait.

La jeune fille avait cessé de rougir ; ses joues avaient repris leur rose délicat ; elles pâlirent légèrement, et la tête blonde s’inclina gravement, sans qu’il fût possible de lire dans ses yeux baissés si cet acte de soumission était une politesse ou bien la preuve d’une conviction sincère.

— C’est dans l’espoir, reprit la comtesse, que vous aviez compris combien vous fûtes ingrate envers moi – qui ne voudrai jamais que votre bonheur, – c’est dans cet espoir que je vous ai pardonné, entièrement pardonné, mon enfant, lorsque je fis mes dévotions pascales, car je vous aime tendrement, vous le savez.

Vassilissa leva les yeux cette fois, et le regard humide de ses yeux prouva à la comtesse que ce jeune cœur, si fortement éprouvé, connaissait aussi les émotions salutaires de la gratitude et de l’amour filial. Lissa baisa deux fois la main de sa tante : une première fois avec déférence, comme il convenait, une seconde fois avec passion, parce qu’elle l’aimait.

— Mais ce pardon, mon enfant, l’avez-vous mérité ? reprit la comtesse. Jusqu’ici, je vous ai laissée absolument libre, vous avez repris vos anciennes habitudes, je crois même que vous êtes devenue un peu plus paresseuse – en été, d’ailleurs, cela ne tire pas beaucoup à conséquence – vous n’avez eu aucune occasion de me montrer votre désir de m’être agréable : je n’ai pas éprouvé votre soumission… Pouvez-vous me promettre que désormais cet entêtement déplorable qui m’a si fort affligée a disparu de votre cœur et sera banni de votre vie ?

Vassilissa, sincèrement disposée à faire de son mieux, répondit :

— Je vous promets, ma tante, de ne pas être entêtée.

— C’est bien, mon enfant. Je prends acte de cette promesse librement exprimée. Et je vous prie à l’avenir de n’avoir de moi aucune méfiance. Je suis votre meilleure amie : mon expérience supérieure voit les pièges du monde et ses dangers là où votre ignorance de jeune fille ne voit rien ou ne voit que des plaisirs, ce qui est bien pis. Remettez-vous-en donc à moi pour le soin de votre conduite, et soyez soumise. Me promettez-vous ?

Vassilissa regarda sa tante bien en face. Ses yeux innocents exprimaient pourtant un doute : jusqu’à quel point faudrait-il être soumise ?

— Me le promettez-vous ? répéta la comtesse.

Sa voix avait changé ; son visage, tout à l’heure placide, devenait dur et menaçant… Vassilissa, les yeux fixés sur ceux de sa tante, répondit d’une voix basse, mais ferme :

— Je vous le promets, ma tante… excepté dans ce qui serait au-dessus de mes forces.

— Au-dessus de vos forces ? s’écria la comtesse. Au-dessus de ses forces, juste Dieu !

L’orage, que rien n’avait fait présager, éclata tout à coup avec une violence inouïe.

— Au-dessus de vos forces ? Mais vous me prenez donc pour un bourreau, fille dénaturée que vous êtes ? Je vous parle avec bonté depuis une heure, je m’efforce de vous prouver que je ne vous veux que du bien, et vous mettez des restrictions dans vos promesses ! Et pour un rien, vous me feriez signer par devant un tribunal que je ne vous demanderai rien au-dessus de vos forces ! Mais où avez-vous pris des idées pareilles ? Vous êtes folle, je crois !

Vassilissa écoutait ce torrent de paroles impétueuses. La comtesse s’était levée et l’écrasait de toute sa colère, de sa haute taille, de ses bras gesticulants, levés au ciel. Elle, toute petite, frêle et mignonne comme une enfant, se tenait debout devant sa redoutable tante, et gardait le silence.

— Mais, répondez donc ! s’écria la comtesse exaspérée. Où avez-vous vu que je pourrais vous demander quelque chose au-dessus de vos forces ? Quand cela est-il arrivé ? De quel droit me soupçonnez-vous d’une pareille brutalité ? Suis-je un bourreau d’enfants ? Quand vous ai-je donné le prétexte de me parler ainsi, de me poser des conditions, de faire des restrictions ? Quand ?

Vassilissa se taisait toujours.

— Quand ? répéta la comtesse. Parleras-tu, misérable fille ? dit-elle, hors d’elle-même, en la secouant violemment par le bras.

Vassilissa leva ses grands yeux clairs sur sa bienfaitrice et répondit :

— Le jour où vous avez voulu me marier malgré moi à M. Tchoudessof.

La comtesse recula, muette de colère. Elle à qui les plus hauts personnages de la cour témoignaient déférence et respect, on osait lui tenir tête ! Et c’était ce vermisseau, cette petite fille qui lui devait tout – tout, excepté la naissance, – qui osait lui reprocher comme un crime un de ses bienfaits, celui qui couronnait une éducation si largement donnée.

Jamais, depuis qu’elle était au monde, la comtesse n’avait ressenti une telle commotion. Elle voulut parler, sa voix s’étrangla dans son gosier desséché. Elle voulut marcher et fouler aux pieds l’ingrate, ses pieds restèrent rivés au parquet. Et les yeux de Vassilissa, en ce moment clairs et durs comme l’acier, la regardaient fixement.

Vassilissa, toute pâle, mais toute droite, n’avait pas peur.

— À genoux ! cria enfin la comtesse d’une voix rauque. À genoux !

Voyant que Vassilissa ne bougeait pas, elle fit un pas vers elle, lui saisit le bras et la jeta à genoux sur le parquet. La jeune fille ne résista pas.

— Demandez-moi pardon ! dit la comtesse reprenant un peu ses sens.

— De quoi, ma tante ? répondit Vassilissa à genoux.

— De votre noire ingratitude ! D’avoir insulté votre bienfaitrice !

— Si j’ai montré de l’ingratitude, ma tante, je vous en demande pardon. Je sais tout ce que je vous dois et ne l’oublierai jamais.

— Demandez-moi pardon de m’avoir insultée.

Vassilissa, toujours à genoux, secoua lentement la tête de gauche à droite.

— Devant Dieu qui me juge, ma tante, la pensée de vous insulter a été loin de mon cœur, et je ne vous ai pas insultée, du moins à mon escient.

— Comment !… En prétendant que j’ai voulu vous marier malgré vous ?

Vassilissa se leva délibérément.

— Ma tante, dit-elle, que Dieu me préserve du malheur de vous offenser ; devant lui et devant vous, je n’ai aucunement l’intention de vous blesser par mes paroles, mais vous savez très bien que vous m’avez fiancée à M. Tchoudessof malgré mon refus absolu. Eh bien ! ma tante, je vous serai soumise en tout – mais pas jusqu’à accepter un homme que mon cœur repousserait.

— Voyez-vous cela ! dit la comtesse avec un mépris écrasant. Mademoiselle a un cœur, qui accepte et qui repousse, suivant qu’il lui plaît, les époux qu’on lui propose !… Vous regrettez le prince, probablement ? Eh bien, allez donc lui dire que vous ne demandez pas mieux que de l’épouser. Sans nul doute, cela lui fera bien plaisir, et il pourra se dire qu’il a pour femme une demoiselle qui ne craint pas grand-chose !…

— Vous ne m’avez pas élevée dans des sentiments qui me permettent une semblable démarche, ma tante, répondit simplement Vassilissa.

Un fin regard, semblable à une lame de canif, glissa entre les cils baissés de ses beaux yeux bleus et l’avertit que le coup avait porté.

— Vous le regrettez donc beaucoup, ce beau mariage ? Car, pour le prince, je ne puis admettre qu’il soit l’objet de vos regrets… Vous l’aviez si peu vu !… Vous regrettez beaucoup qu’il n’ait pas voulu vous épouser ?…

— Tout au plus, ma tante, pourrais-je me permettre de regretter que vous n’ayez pas cru devoir me prévenir de ses intentions…

La comtesse leva la main pour souffleter la joue impudente de celle qui lui parlait ainsi… Mais elle s’arrêta et fit le signe de la croix.

— Vous me feriez m’oublier, mademoiselle ! dit-elle. Que Dieu vous pardonne mon péché… car c’est à votre conscience qu’il en demandera compte !… Alors, c’est vous qui avez écrit au prince de venir vous défendre contre moi ?… et il n’a pas trouvé d’autre moyen que de pourfendre votre fiancé ! C’est du dernier galant… c’est chevaleresque tout à fait !… C’est vous qui lui avez écrit, avouez-le.

— Non, ma tante ! répondit fermement Vassilissa. Je ne lui ai pas écrit.

— Menteuse ! cria la comtesse pleine de rage.

Vassilissa regarda sa tante d’un air de défi qui mit la noble dame absolument en fureur.

— Vous m’avez élevée à respecter la vérité, ma tante, dit-elle. Où aurais-je appris à mentir ?

— Sortez ! cria la comtesse en frappant du pied.

Pâle, les yeux brillants, le front haut, Vassilissa se disposait à sortir.

— Avant tout, demandez-moi pardon de vos insolences ! dit sa tante les dents serrées.

Vassilissa s’arrêta muette.

— Demandez-moi pardon, vous dis-je ! répéta la comtesse, détonnant en fausset dans l’excès de sa colère.

— Je n’ai pas voulu vous offenser, ma tante, dit la jeune fille sans la regarder. Je regrette que mes paroles vous semblent toutes des injures. L’injure est loin de ma pensée ; Dieu m’en est témoin ; mais je ne puis me soumettre à avouer que j’ai menti ou que j’ai commis quelque faute lorsque je sens mon cœur pur devant Dieu.

— C’est bien, sortez ! dit la comtesse, qui se dirigea vers son oratoire.

Vassilissa sortit, traversa la pièce voisine, referma la porte, fit quelques pas et tomba sans connaissance dans le corridor.

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