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Chapitre 36 La comtesse forme un nouveau projet.

Pendant qu’une femme de chambre, effrayée de trouver Lissa étendue sans mouvement, se hâtait de prévenir miss Junior et qu’on transportait la pauvre enfant sur son lit, la comtesse, prosternée devant les images dans son oratoire, essayait de recouvrer la paix par la prière.

Dans un élan de ferveur sincère, elle demandait à Dieu de lui donner l’humilité et de l’éclairer sur la véritable route – et c’est avec un regret véritable de s’être laissé déborder par la colère qu’elle faisait son acte de contrition.

Lorsqu’une demi-heure de station à genoux eut suffisamment refroidi son sang échauffé par la lutte qu’elle avait eu à subir, elle se releva, fit un dernier signe de croix et s’assit dans un moelleux fauteuil près de la fenêtre, qui donnait sur le jardin.

La tendre verdure, le bruissement de la source qui coulait dans le ravin, l’ombre fraîche et parfumée des tilleuls qui protégeaient la maison contre l’ardeur du soleil rétablirent bientôt chez la comtesse le courant de ses idées familières, et elle s’abandonna à la méditation.

Avec une humilité touchante, fraîche émoulue de sa récente prière, la comtesse écarta le souvenir des injures passées de sa nièce et s’appliqua à se tracer une ligne de conduite pour l’avenir.

— C’est évident, se dit-elle, cette fille a un caractère intraitable : sa feinte douceur n’est qu’à la surface. Dès qu’on touche à ce qui l’intéresse réellement, le véritable individu insolent, entêté, ingrat, paraît avec une violence bien faite pour surprendre.

Ici l’idée fugitive d’un diable surgissant d’une tabatière traversa l’esprit de la comtesse, mais sans laisser de traces. La chose était trop sérieuse pour supporter une comparaison aussi folâtre.

— La douceur l’a perdue, se dit la comtesse avec douleur ; le bien-être, les bons traitements, l’habitude d’une société polie et choisie, au lieu de protéger l’éclosion des bons instincts, n’ont fait qu’exalter les mauvais. Il y a de tristes natures, en vérité…

La comtesse secoua la tête avec chagrin et reprit :

— Il eût fallu la discipline la plus sérieuse, la rigueur salutaire, la sévérité appliquée judicieusement, pour vaincre les rébellions de cette tête blonde ! C’est étonnant, quand elle était petite, et même jusqu’à l’année dernière, rien ne faisait présager un tel déploiement d’obstination, une telle audace dans la pensée ! Elle paraissait bonne enfant, facile à vivre… Serait-ce à dire que ces défauts se fussent développés tout dernièrement ?

Ici, comme tout à l’heure, l’idée du diable, accompagnée du souvenir de mademoiselle Bochet, traversa l’esprit de la noble dame, et s’évanouit assez semblable à une ombre chinoise. La comtesse ressentait tant d’antipathie pour la pauvre Suissesse, qu’elle tourna la tête pour ne plus y penser.

— Oui… tout dernièrement… depuis l’affaire Tchoudessof !… Qu’avait-elle donc contre ce jeune homme ? Il était fort bien, – les cheveux un peu trop plats, mais c’est un détail insignifiant. – C’était un pauvre sire, la suite l’a bien prouvé… mais outre qu’elle n’est pas en âge de discerner la valeur d’un homme, elle l’a pris en grippe à première vue, par le fait seul que c’était le fiancé que je lui proposais…

Une lueur subite illumina l’esprit de la comtesse :

— L’esprit de contradiction ! C’est cela ! c’est l’esprit de contradiction !

Enchantée d’avoir trouvé l’ennemi qu’il fallait combattre, la comtesse allongea ses pieds sur un tabouret, joignit les mains et repartit de plus belle pour le pays inconnu où la conduisaient ses réflexions instinctives.

— On lui propose un époux, elle le refuse ; et comme il lui déplaît, elle est coquette avec lui ! Toujours l’esprit de contradiction ! Et si on lui défend de songer à quelqu’un, soyez sûrs que c’est ce quelqu’un-là qu’il lui faudra, et pas un autre.

La comtesse eut un moment la pensée de tenter l’épreuve ; mais elle la repoussa en se disant que la lutte s’était trop brusquement engagée pour permettre une perte de temps.

— Pauvre enfant ! reprit-elle, pleine de pitié pour l’infortunée. Quelle triste existence elle se prépare ! Hélas ! notre vie, à nous autres femmes, est de céder toujours, depuis le mariage jusqu’au cercueil : le mariage est une soumission sans bornes et sans appel… Quel avenir elle se réserve ! La lutte constante avec le mari, les scènes d’intérieur, les violences – car cette malheureuse est d’une violence inouïe ; – si elle a osé me parler ainsi à moi, sa tante et sa bienfaitrice, jusqu’où ne s’oubliera-t-elle pas en présence de son mari ! Quel enfer que son intérieur !

La comtesse frissonna d’horreur et rendit mentalement grâce à Dieu, qui avait béni son ménage en y mettant, dès l’aurore de la lune de miel, la soumission et la tolérance la plus parfaites – seulement elle ne se souvint pas que, dans la balance divine, ces vertus se trouvaient sur le plateau de son mari…

— Quel avenir ! et elle n’a pas dix-huit ans ! Avec l’âge, ces défauts deviendront de véritables vices de caractère ! Il faut absolument s’efforcer de lui mettre dans le cœur un peu de ce moelleux, de cette douceur sans laquelle il n’est pas d’épouse accomplie ni de femme du monde supportable. Il faut qu’elle se corrige, il le faut !…

La comtesse se leva ; tels autrefois les premiers croisés partirent au cri : Dieu le veut !

— Eh quoi, se dit-elle avec ardeur, j’aurais pris cette enfant au berceau, je lui aurais donné ce qui peut plaire, j’aurais cultivé les dons de son corps et de son âme, et, au dernier moment, lorsqu’elle va se marier, car il faut qu’elle soit mariée avant que je produise Zina, il n’y a pas à dire…

Après cette réflexion en vile prose, le lyrisme reparut dans les pensées de la noble dame, emportant son langage jusqu’aux plus hautes cimes de l’exaltation poétique.

— Au moment de la remettre aux mains d’un époux, de choisir le foyer où elle devra garder le feu sacré et élever ses enfants dans la crainte de Dieu et de moi-même, je reculerais devant la perspective d’achever mon œuvre, parce que cette œuvre est difficile ? Je livrerais à toutes les luttes de la vie une âme mal préparée, mal conformée peut-être, sans avoir essayé de lui enseigner ses devoirs, sans la redresser moralement ?

La comtesse se rassit, calmée par cette effusion d’enthousiasme, et la netteté qui caractérisait ses décisions la rendit à son véritable naturel.

— Il faut qu’elle se corrige… et qu’elle me demande pardon, se dit-elle : non pour moi, qui ai offert à Dieu cette humiliation cruelle, la première de ma vie, comme une expiation pour mes fautes journalières ; mais il faut qu’elle me demande pardon pour l’exemple, pour le principe ! On ne peut pas permettre à une enfant de manquer ainsi à sa bienfaitrice : ce serait renverser le principe de l’autorité paternelle, remis désormais en mes mains. Donc, elle me demandera pardon, d’abord ; et puis il faudra qu’elle se soumette. Je lui demanderai des preuves d’obéissance, plus ou moins importantes, et il faudra bien qu’elle me les donne !

Après cette décision solennelle, la comtesse ajouta, dans sa bonté maternelle :

— Nous commencerons par la douceur.

Un tintement de clochettes, qui s’approchait rapidement depuis quelques minutes, arrêta les réflexions de la noble dame à cette phase miséricordieuse de leur évolution.

Les clochettes s’arrêtèrent devant le perron, un monsieur bien mis descendit d’une calèche attelée de trois chevaux en arc de cercle – la troïka proprement dite – et fit demander à madame la comtesse si elle daignerait recevoir l’ispravnik du canton.

La comtesse daigna répondre que oui, et l’ispravnik fut reçu dans le petit salon contigu à la salle à manger.

Contrairement à la plupart des gens de sa classe, ce fonctionnaire, dont les attributions équivalent à celles d’un commissaire de police « rural », était un homme encore jeune, d’une tenue soignée et d’un langage choisi.

La comtesse le traitait avec une politesse un peu dédaigneuse, mais qui n’excluait pas la familiarité, à peu près comme un chien de chasse bien élevé appartenant à un hôte tenu en estime et qu’on ne voudrait pas blesser en quoi que ce soit.

L’ispravnik venait fort à point pour rasséréner les esprits troublés de la comtesse. Elle le retint à déjeuner – la cloche sonnait en ce moment – et se fit raconter par lui les petits scandales, les petits cancans du district, comment le meunier d’un petit propriétaire voisin avait fait sortir toutes les truites du vivier de son seigneur sans qu’il y eût trace d’effraction, etc., etc.

Vers la fin du repas, la comtesse daigna s’apercevoir que sa nièce n’était pas là et s’enquit au maître d’hôtel. Celui-ci répondit que mademoiselle était malade.

La comtesse, à ce propos, remarqua que les yeux de sa fille et le nez de miss Junior étaient fort rouges, et que le jeune comte paraissait impatient de sortir de table. Mais elle attacha peu d’importance à ces détails, dominée qu’elle était par cette vague impression « qu’ils en verraient bien d’autres ! » et n’en prit que plus de plaisir à la conversation de l’ispravnik, qui, tout fier de son succès, fit de son mieux pour le mériter. Dans le courant de l’après-midi cependant la conversation languit un peu, faute d’aliment. La comtesse, décidée à garder son hôte jusqu’au soir – car elle n’avait pas envie de rester seule – proposa une promenade dans le jardin, et l’on descendit dans les allées ombreuses.

— Je n’ai jamais vu votre femme, dit-elle tout à coup, ne sachant que dire.

— Mais, Votre Excellence, je ne suis pas marié ! dit agréablement l’ispravnik.

— Ah ! oui, c’est vrai… c’était l’autre, votre prédécesseur ! Je n’avais jamais vu sa femme non plus. C’était une fille de prêtre, je crois ?

— Je n’en sais rien, Votre Excellence.

— Et vous, pourquoi n’êtes-vous pas marié ?

— Pourquoi ? c’est difficile à dire ; je n’en sais trop rien. On ne trouve pas facilement femme dans notre classe. Je ne voudrais pas d’une fille de prêtre. Quand on a reçu de l’éducation, vous comprenez, madame la comtesse…

— Oui, oui, je comprends très bien. Vous voudriez une femme distinguée.

— Évidemment ! je ne suis pas sans fortune ; je possède un joli bien à quelque distance. Je ne voudrais pas non plus prendre pour épouse une personne absolument dénuée de ressources. Et puis, la famille ! Vous savez, c’est si désagréable, quand on a de beaux-parents mal élevés.

— Vous êtes difficile ! dit la comtesse en riant.

Elle jouait avec cet homme comme avec un de ses chiens de garde. Cela l’amusait, de se faire raconter les projets de mariage d’un ispravnik.

— Mais oui, comtesse ! dit le fonctionnaire avec un air aimable, mélange de fatuité et de modestie, bien fait pour attirer la réponse.

— Vous en avez le droit ! fit la comtesse moitié riant, moitié sérieuse. Vous êtes riche, dites-vous ?

— Riche… Pour vous, madame la comtesse, riche veut dire millionnaire : en ce cas, je suis pauvre. Je possède deux ou trois mille roubles de revenu de mes biens-fonds, une belle forêt que je n’ai pas encore voulu mettre en coupe, la considérant comme un capital en cas de quelque événement imprévu… (la comtesse approuva cette sagesse d’un signe de tête) et… mon traitement. Voilà tout.

— Mais c’est très gentil, cela, dit la châtelaine. Et vous me paraissez un homme sérieux… Voulez-vous que je vous marie ?

— Comtesse… Un tel honneur…

— Avez-vous confiance en moi ?

— Je me livre pieds et poings liés. Mais cette faveur insigne me laisse confondu.

— Je ne vous promets pas de vous trouver femme, comme vous le dites, tout le monde ne vous conviendrait pas, mais si je trouve, je vous le ferai savoir.

— Ah ! madame, je ne veux être marié que de votre main.

— Vous prendrez votre femme les yeux fermés ?

— Les yeux fermés, madame la comtesse, tant j’ai de confiance dans le tact et dans le goût de Votre Excellence.

Tout ce colloque avait été débité sur le ton de la plaisanterie, mais les regards des interlocuteurs accentuaient la note sérieuse.

Ils achevèrent la journée le plus gaiement du monde, et, le soir venu, l’ispravnik s’éloigna dans sa jolie calèche, le cœur plein d’espérances ambitieuses.

Chose inouïe, après ce qui s’était passé le matin, la comtesse rentra chez elle en chantonnant.

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