Chapitre 37 Vassilissa reprend courage.
Vassilissa avait passé une triste journée. Revenue à elle après un évanouissement d’une demi-heure, elle avait commencé par se refuser à toute espèce d’explication. La comtesse n’avait pas été prévenue au premier moment, parce que c’était l’heure où elle n’entendait pas être dérangée. Lorsque l’orpheline revint à elle et qu’on parla d’annoncer cet accident à sa tante, elle insista si vivement pour qu’on n’en fit rien, que les femmes de chambre, devinant quelque chose d’insolite, se retirèrent sur la pointe du pied.
Vassilissa se leva en chancelant de son lit, où elle avait été déposée, fit un pas et tomba en pleurant dans les bras de Zina.
— Ah ! ma chérie, lui dit-elle, j’ai offensé ta mère ! Elle ne me le pardonnera pas… je n’ai plus qu’à mourir.
Miss Junior et Zina, la voyant pleurer, fondirent en larmes, et le trio s’abandonna un moment à la douceur de pleurer à cœur joie.
Lissa avait besoin de cette révolution nerveuse pour se remettre tout à fait. Lorsqu’elle fut en état de donner des explications et que les autres furent assez calmées pour les entendre, elle raconta en quelques mots ce qui s’était passé.
— Elle est ta mère, Zina, dit-elle en terminant, et elle est ma bienfaitrice. Devant toi comme devant Dieu, je ne voudrais pas l’offenser en pensées ni en paroles – mais je ne peux pas convenir qu’elle ne m’ait pas forcée à accepter Tchoudessof, et je ne peux pas promettre d’en accepter un autre sans savoir s’il me conviendra ! Si je le faisais, je ferais mal, je le sens !
Un profond silence suivit ces paroles. Miss Junior admirait la fermeté de Lissa – et Zina, dans son cœur, sans que ce jugement portât atteinte à son amour filial, se disait que sa mère avait outrepassé ses droits.
— Qu’adviendra-t-il de tout ceci ? s’écria l’Anglaise en levant ses mains jointes.
— Je n’en sais rien ; probablement, je serai très malheureuse – mais je vous en supplie, miss Junior, s’il le faut, soyez-moi témoin que je n’ai pas voulu manquer à ma tante, et que, si affligée que je sois de sa sévérité et de son injustice, oui, de son injustice à mon égard, je n’ai pas cessé de l’aimer et de la respecter.
L’Anglaise promit tout. Elle entrevoyait une arène avec des bêtes féroces, et la vision de Lissa confessant sa foi comme les vierges chrétiennes lui arrivait vaguement à travers le voile de ses souvenirs… Il faut dire qu’un volume des Martyrs, de Chateaubriand – lecture interrompue – gisait ouvert sur sa table.
Après le déjeuner, Zina se trouva seule avec sa cousine. Miss Junior n’était pas assez émue pour résister à l’heure de la sieste.
— Vois-tu, Zina, dit Vassilissa, on va nous séparer encore, j’en suis sûre : ce qui s’est passé ce matin est trop grave pour que je ne sois pas sévèrement punie. On ne peut me punir qu’en me séparant de toi ; le reste m’est bien égal.
— Mais on me punit aussi, moi, de cette façon ! s’écria l’impétueuse Zina.
— Tu verras qu’on va nous séparer. Je me sens malade… ne m’abandonne pas ! Tâche de venir me voir dans le coin où l’on m’aura mise. Tu m’as déjà protégée une fois, protège-moi encore !
Et Lissa, tout en pleurs, faible, défaillante, se laissa aller sur le sein généreux de Zina, qui ressentit une forte envie de trépigner et de casser quelque chose en présence de sa mère.
— Je te protégerai ! dit-elle avec énergie. Je te le jure… quand il faudrait mettre le feu à la maison !
— Ça ne servirait pas à grand-chose, dit Lissa en souriant à travers ses larmes ; mais ta promesse me rendra l’exil plus supportable.
La journée se passa sans que rien annonçât que les pressentiments de Lissa dussent se réaliser. La jeune fille ne parut pas au dîner ; sa cousine lui fit porter quelques aliments dans sa chambre ; elle ne put y toucher. Depuis le matin, à part les moments d’expansion fébrile, la pauvre enfant était comme endormie, restait couchée et parlait peu.
— Si cet état continue, dit miss Junior à son élève, je ferai prévenir madame la comtesse.
— Faites comme vous voudrez, répondit Zina ; mais, à votre place, je ne dirais rien. C’est toujours autant de gagné pour ma pauvre cousine que le temps pendant lequel ma mère l’oublie.
La nuit vint. Vassilissa s’endormit d’un sommeil tranquille.
Plus d’une fois, Zina sauta à bas de son lit pour venir écouter la respiration de sa cousine : ce calme l’effrayait ; après une telle crise, plus d’agitation lui eût paru naturel.
Enfin, lasse de ce rôle de garde-malade, nouveau pour elle, la jeune fille s’endormit, vers le matin, d’un sommeil profond dont elle ne fut tirée que par l’appel de sa gouvernante.
— Levez-vous donc, miss Zina, disait celle-ci, il est bientôt neuf heures. Si votre maman venait, nous aurions une belle semonce !
Zina commença prestement sa toilette. La fenêtre était ouverte, l’air pur et parfumé entrait à torrents. Elle se tourna vers le lit de Vassilissa et fut surprise de la voir endormie.
— Comment ! dit-elle, nous parlons tout haut, on fait du bruit, et elle dort ?
— J’attends que vous soyez prête pour faire prévenir madame la comtesse ; ce sommeil prolongé me paraît bien étrange.
Zina acheva sa toilette silencieusement et dépêcha aussitôt une femme de chambre à sa mère, avec un message verbal.
Pendant l’absence de la messagère, elle s’approcha de sa cousine avec une tendresse craintive et regarda le doux visage soudain pâli, qui reposait sur l’oreiller. Les tresses blondes avaient retroussé le petit bonnet de nuit et formaient un collier à la jeune endormie ; les longs cils ombrageaient la joue ; la bouche, entrouverte, respirait doucement, mais si faiblement qu’il fallait une attention soutenue pour saisir le mouvement de la respiration.
— Elle me fait peur… dit Zina à demi-voix. Elle a l’air d’être morte… Tant pis, je vais la réveiller.
Miss Junior l’arrêta vivement par la robe au moment où elle se penchait pour embrasser Lissa.
— Attendez, lui dit-elle, il faut que votre mère la voie ainsi. Je ne suis pas plus tranquille que vous.
Un frôlement de soie annonça l’arrivée de la comtesse, qui entra d’un air assez indifférent.
— Qu’est-ce qu’il y a ? dit-elle. Vous m’avez fait dire que ma nièce est malade ?
Zina, sans répondre, s’effaça, et les yeux de la comtesse se fixèrent sur le joli visage pâle, immobile, insensible, de sa nièce coupable.
Certes, la comtesse avait préparé en route un beau discours, mais ses paroles et ses pensées se figèrent en elle à la vue du changement qui s’était fait dans cette jeune créature, si pleine de gaieté la veille, et maintenant semblable à une morte. Que s’était-il passé dans cette âme rebelle ? quel effroyable travail de la pensée avait pu arrêter ainsi les ressorts de la vie ?
— Y a-t-il longtemps qu’elle est dans cet état ? demanda la comtesse à miss Junior.
— Depuis qu’elle est revenue de son évanouissement.
— Elle s’est évanouie ?… Quand cela ?
— Hier, en sortant de l’entretien pour lequel vous l’aviez fait mander, maman ! répondit Zina, devenue brave tout à coup.
— Pourquoi ne m’a-t-on pas prévenue ? dit impérieusement la comtesse, qui se sentit soudain coupable d’avoir attaché si peu d’importance à l’absence de sa nièce aux deux repas de la veille.
— Elle n’a pas voulu.
Zina fit cette réponse si catégoriquement que sa mère la regarda de travers. Mais le souci maternel fit place à la préoccupation plus grave de l’orpheline malade, et malade peut-être par la faute de celle qui eût dû la protéger. Non que la comtesse se reprochât rien au moral, mais on aurait pu donner des soins matériels. Heureusement il était encore temps.
— Se plaint-elle ? demanda la comtesse en s’approchant du lit.
— Non, madame, elle a dormi presque toute la journée d’hier et toute la nuit sans se réveiller. Elle n’a rien mangé, ne demande rien et refuse tout.
La comtesse s’approcha plus près : sa robe de soie, bruyante sur le parquet, faisait un frou-frou agaçant. Zina fronça ses beaux sourcils noirs, mais sa cousine ne remua pas.
La comtesse eut peur. Se penchant sur l’orpheline, elle écouta sa respiration faible et irrégulière. Elle se releva, regarda encore ce visage où la douleur avait désormais laissé su trace ineffaçable, et, emportée par un mouvement de pitié irrésistible :
— Mon enfant ! dit-elle, ma pauvre enfant !
Et elle posa un baiser sur le front décoloré.
Vassilissa, réveillée en sursaut, ouvrit les yeux avec frayeur ; un tremblement universel la parcourut ; elle ne vit d’abord que la robe noire de sa tante, à la hauteur de ses yeux, et se crut morte. Mais deux mains tièdes et parfumées saisirent la siennes, qui reposait glacée sur la couverture. Elle leva les yeux et vit sa tante qui la regardait, penchée sur elle, avec une bonté, une compassion qu’elle ne s’attendait pas à trouver dans ses yeux.
— Oh ! ms tante, dit-elle faiblement.
Une rougeur passagère colora ses pommettes, puis disparut comme une lumière à une fenêtre, la nuit. Ses yeux cherchèrent encore le regard, nouveau pour elle, qui rouvrait les sources fermées de son âme.
Ce que la comtesse lut dans les yeux de sa nièce, de reproche, de pardon, de regret et d’amour, est resté un secret entre elle et Dieu.
La jeune fille essaya de se soulever sur le coude et retomba. Elle essaya encore, et cette fois ce fut sur le sein de sa tante qu’elle appuya sa tête fatiguée.
La comtesse la reposa doucement sur l’oreiller, que Zina et la gouvernante venaient d’arranger.
— Où souffrez-vous, ma chère enfant ? dit-elle.
— Nulle part, ma tante ; je suis faible seulement ; mais il me semble que je vais mieux… Oh ! ma tante, que vous êtes bonne !…
Un flot de larmes coupa la phrase de Vassilissa. Sa tante s’assit près d’elle, prit une de ses mains dans les siennes et fit signe qu’on les laissât seules. On lui obéit, et la porte se referma discrètement.
Lissa pleura longtemps. Sa tante, fort émue, la laissa faire, pensant que les jeunes filles ont parfois besoin de pleurer, et que, d’ailleurs, après cette crise évidemment nerveuse, les larmes ne pouvaient être que salutaires.
Quand sa nièce fut enfin calmée, la comtesse prit la parole.
— Vous voyez, mon enfant, combien il faut que je vous aime pour être venue ainsi, après ce qui s’est passé hier.
Vassilissa hocha la tête affirmativement et regarda sa tante avec tendresse et reconnaissance.
— Ne parlons plus de tout cela ; Dieu s’est chargé de vous punir, vous le voyez vous-même. Je consens à passer l’éponge sur la scène affligeante d’hier matin.
Elle embrassa sa nièce, qui couvrit ses mains de baisers.
— Pour le moment, vous allez manger un peu et vous lever, si vous le pouvez. Si vous n’alliez pas mieux, j’enverrais chercher le médecin, mais je pense que les forces vont vous revenir dès que vous aurez pris un peu de nourriture ; puis vous viendrez me trouver dans mon cabinet et nous parlerons ensemble sérieusement. Êtes-vous convaincue, à présent, que je vous aime et que je ne suis point une ogresse ?
La comtesse avait, quand elle le voulait, un sourire irrésistible : elle regardait sa nièce avec des yeux pleins de bonté ; le sourire qui jouait sur ses lèvres donnait à son visage un charme incroyable. Vassilissa, fascinée, répondit docilement :
— Oui, ma tante, je le crois.
— Eh bien, une fois persuadée de cette vérité, fiez-vous à moi, et le reste ira tout seul. Je vous quitte. Je viendrai voir dans une heure comment vous allez.
Elle s’éloigna et, au moment de sortir, se retourna encore pour regarder la malade ; le même sourire enchanteur, le même regard de tendresse ensorcelèrent encore Vassilissa, qui répondit par un sourire faible et pâle encore, mais plein de confiance.
Zina rentra aussitôt.
— Ah ! que ta mère est bonne ! lui dit Vassilissa d’une voix plus forte. Nous sommes réconciliées.
Par un heureux privilège de son âge, Lissa oubliait en une minute tous les maux qu’elle avait soufferts. Bien mieux, son jugement sur la comtesse s’était brusquement retourné. Qu’elle est bonne ! s’écriait-elle. C’était pourtant la même comtesse qui l’avait violemment mise à genoux pour lui faire avouer le contraire de la vérité ! Mais cette facilité aux illusions n’est-elle pas un des plus solides éléments du bonheur ? Ceux qui voient clair ne paient que trop cher leur clairvoyance.
— Réconciliées ? Quel bonheur, quel bonheur ! s’écria Zina, cabriolant par la chambre. Elle cabriolait si bien, qu’elle faillit renverser un bouillon qu’on apportait à Lissa.
Celle-ci mangea un peu, puis essaya de se lever. Ses pieds mignons fléchirent sous elle d’abord ; mais elle reprit des forces peu à peu, et bientôt elle se trouva dans un fauteuil, installée à la fenêtre, regardant au dehors le soleil se jouer dans les feuilles et jouissant avec passion du bonheur de vivre.
Comme il serait bon, tout alanguie encore, de marcher sous ces beaux arbres, le soir, à l’heure où la nuit tombe, pas toute seule, elle ne le pourrait pas, mais avec… avec Zina ! Non, Zina est trop vive, trop turbulente ; son bras l’entraînerait à courir malgré elle… Avec un bras d’homme, fort et dévoué, tendre et respectueux, auquel elle s’attacherait sans crainte… Et si elle était morte là, à la campagne, sans avoir revu Pétersbourg, sans avoir revu Maritsky !…
C’est avec Maritsky qu’elle aurait aimé à parcourir les avenues, le soir… Mon, elle n’aurait pas voulu mourir avant de le revoir, car…
Car elle l’aimait !
Mais elle était vivante, bien vivante, et réconciliée avec la comtesse. Celle-ci avait reconnu son injustice, puisqu’elle s’était montrée si bonne ! Tout irait bien ! Ah ! quel bonheur de vivre en été quand il fait beau et qu’on a cru mourir ! Et des larmes délicieuses inondèrent le visage de Vassilissa.
— Eh bien, voilà que tu pleures, à présent ? dit doucement sa cousine, qui étudiait sur son visage les nuances de sa rêverie.
— Ah ! ma chérie, je suis si heureuse ! dit à voix basse Lissa, qui lui mit ses deux bras autour du cou.
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